‹ Edgar-A. PoëChapitre 45 sur 51 · DRAME EX VERS · texte numérisé non relu

DRAME EX VERS

A Rome : une salle dans un Palais ALESSANDRA et CASTIGLIONE, puis DI BROGLIO

AliESSANDBA

Tu es trists, Gastiglione ?

CASTIGUOilE

Triste ! Point du tout. Oh ! je suis l'homme le plus heureux de Rome ! Quelques jours encore, et tu seras mienne, ne le saistu pas, mon Alessandra ? Oh ! je suis très heureux !

ALESSANDSA

Il me semble que tu as une singulière façon de montrer ton bonheur ! — De quoi souffres-tu, mon cousin, pour soupirer de la sorte ?

EDGAB A. rOB

CASTIGLIONB

Ai-je soupiré ? Je ne m'en suis pas aperçu. C'est là une sotte, très sotte façon que j'ai, lorsque je suis très heureux. Ai-je donc soupiré ? (Il soupire.)

ALESSANDRA

Oui, tu n'es pas bien portant. Tu as beaucoup trop mené joyeuse vie ces derniers temps, et je suis fâchée de le constater. Les longues veilles et le vin, Castiglione, finiront par te ruiner! Tu es déjà tout changé, tes yeux sont hagards... Crois-moi, rien n'est plus préjudiciable à la santé que les veilles et le vin.

CASTIGLIONE (d'un air réfléchi.)

Rien, ma belle cousine, rien — pas même une profonde douleur, — n'use plus le corps que les débauches et le vin. Je m'amenderai.

ALESSANDKA

f Fais-le ! Mon plus grand désir est de te voir abandonner ta société bruyante ; et puis, ces viles liaisons conviennent mal à l'héritier du vieux Di Broglio et au mari d'Alessandra.

CASTIGUONE

Je les abandonnerai.

ALESSANDRA

Tu fais bien de I3 vouloir, c'est d'ailleurs ton devoir. Soigne davantage aussi ta tenue et ton équipage. Tu es trop simple pour ton rang élevé et ta position. Il ne faut pa.s négliger les apparences.

CASTIGLIONE

J'y veillerai.

THÉATRB ":■ 75

AUBSSANDBA

Prends-y garde ! H fant prêter plus d'attention, seigneur, à une tenue convenable. Tu manques beaucoup de dignité.

CASTIGLIONB

Beaucoup, beaucoup, oh ! je manque vraiment beaucoup de dignité.

ALESSANDRA [avcc havtewr.) Tu te moques de moi, seigneur.

- CASTIGLIONB {distraitement.) Douce, gentille Lalagé ! (1).

ALESSANDRA

Est-ce possible ! Je lui parle et il répond à Lalagé ! Seigneur Ck)mte ! {lui posant la main sur r épaule.) Rêves-tu ? — Sûrement il se trouve mal ! Qu'as-tu, seigneur ?

!" ; '~^ CASTiGiaoNE {tressaillant,)

Cousine ! belle cousine ! Je supplie qu'on me pardonne : en vérité je ne suis pas bien ! Otez votre main de dessus mon épaule, je vous en prie. Cet air est accablant ! Madame, voici le Duc !

i Di BKOGiJO {entrant.)

Mon fils, j'ai des nouvelles à te donner ! — Eb quoi ? Qu'y a-t-il! — {voyant Alessandra) — Nous faisons la moue ?

(1) Dulce riip.ntem Lalagen amabo, dulce loquentem.,. (Horace.)

Embrasse-la, Castiglione ! embrasse-la donc ! Et faites bien vite la paix entre vous, je le veux. Voici des nouvelles qvii vous concernent tous deux : Politian est attendu à tout moment dans Rome, Politian, Comte de Leicester ! Il assistera au mariage. C'est sa première visite dans la ville impériale.

ALESSANDRA

Quoi ! Politian de Bretagne, le comte de Leicester ?

DI BBOaUO

Lui-même, mon enfant. Il assistera au mariage. Cet homme est encore jeune, mais il est déjà vieux de renommée. Je ne l'ai point vu, mais tout le monde en parle comme d'un prodige ; ne brille-t-il pas dans les arts, dans les armes, et par ses richesses et par sa haute naissance. Il sera de nos invités.

ALESSAXDRA

J'ai beaucoup entendu parler de ce PoUtian. H est gai, volage et frivole, — n'est-ce pas ? Et peu livré à la réflexion ?

DI BEOGIJO

Loin de là, mon enfant, Aucune branche de la philosophie, si abstraite soit-elle, ne lui est étrangère. Il est, certes, des plus savants.

ALESSANDRA

C'est très étrange. J'ai connu quelques personnes qui ont vu Politian et recherché sa société, mais elles ne m'en ont parlé que comme de quelqu'un menant follement la vie et buvant la coupe du plaisir jusqu'à la lie !

CASTIGLIONE

Ce sont des propos ridicules ! 5Ioi qui ai vu Politian et qui puis me vanter de le connaître, j'affirme qu'il n'est ni savant ni

joyeux : c'est un rêveur, un homme fermé aux passions communes.

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