‹ Edgar-A. PoëChapitre 46 sur 51 · DI BROGLIO · texte numérisé non relu

DI BROGLIO

Mes enfants, nos avis différent, voilà tout. Sortons, allons goûter la fraîcheur du jardin. Ai-je rêvé, ou ai-je vraiment entendu dire que Politian est d'un caractère mélancolique ?

{Ils sortent.)

A Rome : — Un appartement de dame avec une fenêtre ouverte et donnant sur un jardin, lalagé, en grand deuil, lisant à une table sur laquelle il y a des livres et un miroir. Au fond, on voit la domestique jactnta, appuyée avec insouciance sur une chaise.

Jacinta, est-ce toi ?

JACINTA (avec impertinence.

Oui, Madame, je suis ici.

LALAGÉ

Je ne savais pas, Jacinta, que vous attendiez. Asseyez-vous ! — que ma présence ne vous trouble pas. — Asseyez-vous donc, car je suis humiliée, fort humiliée.

JACINTA (a part.)

H est temps. (Elle s'assied de côté sur la chaise, appuyé son coude sur le dossier et regarde sa maîtresse avec mépris, pendant que LALAGÉ continue sa lecture.)

73 EDGAR A. Po'Ê

« Sous un autre climat, dit-il, croissait une brillante fleur d'or, « mais point dans ce sol ! >>

(elle s'arrête, tourne quelques pages, puis continue.)

« Là, nul hiver tardif, ni neige, ni pluie, mais un Océan, poiur « rafraîchir à jamais l'humanité, où passe le souffle frais des « vents d'occident. » 0, belle ! très belle, combien semblable à ce que mon âme enivrée prend pour le Ciel ! 0 heureuse terre ! (elle s'' arrête un instant.) Elle mourut !... La jeune fille mourut ! O vierge encore plus heureuse qui pouvais mourir ! — Jacinta !

JACIXTA) ne répond pas et lalagé continue-)

De nouveau ! — un même conte, qui parle d'une belle dame ayant existé par delà la mer ! — Ainsi parle un certain Ferdinand, dans cette pièce: — « Elle mourut jeune. » — un certai» Bossola lui répond : « je ne le pense pas, car son infortune « semble avoir diu'é tant d'années. » — Oh, malheureuse dame ! — Jacinta ! (toujours pas de réponse.) Voici un conte plus sombre encore, mais semblable, oh ! très semblable dans sa détresse, à celui de cette reine d'Egypte qui conquit si facilement un millier de cœurs... et perdit le sien, à la fin. EUe mourut. Ainsi se termine l'histoire. Et ses demoiselles d'honneur se penchèrent sur elle et versèrent des larmes ; deux charmantes demoiselles portant des noms gracieux. Eiros et Charmion ! Arc-en-ciel et Colombe ! — Jacinta !

JACINTA (avec humeur.) Madame qu'y a-t-il ?

LALAGÉ

Tu serais tout aimable, ma bonne Jacinta, de descendre à la bibUothèque et de m'y chercher les Saints Evangélistes.

Bah ! {elle sort.)

lALAGE

S'il existe un baume pour les âmes meurtries,c'est en Galaad, c'est là qu'il est ! Pour la nuit de mon trouble amer, ce serait une rosée, « une rosée bien plus douce que ceUe qui est suspendue comme des chaînes de perles sur la colline d'Hermon. »

{Jacinta rentre et jette un volume sur la table.)

JACTNTA

Voilà le livre, madame (à part.) Elle est vraiment bien eimuyeuse.

LAIAGÉ {avec étonnement.)

Que dis-tu, Jacinta ? T'ai-je fait quelque chose pour te chagriner ou te contrarier ainsi ? — J'en suis fâchée. Car tu m'as servie longtemps et tu m'as toujours été fidèle et respectueuse, {elle reprend sa lecture.)

JACINTA (à part.)

Je ne puis croire qu'elle possède encore des bijoux. Non, non, elle me les a tous doimés.

Que dis-tu, Jacinta ! Mais j'y pense à présent, ne m'as- tu pas parlé dernièrement de ton mariage ! Comment se porte le brave Ugo ? Et à quand la cérémonie ? Ne puis-je rien faire pour toi ? Y a-t-il encore quelque chose dont tu penses avoir besoin, Jacinta ?

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