JACINTA
Oh ! cela se peut-il ? Mais cependant, je l'aurais juré. Après tout, Ugo ne dit-il pas que la bague est fausse, car il est convaincu que le comte Castiglione n'aurait jamais donné un vrai diamant à une personne telle que vous, et d'ailleurs, je suis certaine, madame, que vous ne pouvez avoir besoin de bijoux maintenant. — oh ! mais je l'aurais juré.
(elle aort.)
LALAGÉ {fondant en larmes et appuyant sa tête sur la table, puis, après une œurte pause, la relevant.)
PauTie Lalagé ! Et en être venue là ! Ta servante !... Mais courage, ce n'est qu'une vipère que tu as caressée et qui te pique jusqu'à l'âme ! {prenant le miroir.) Ah ! voici du moins un ami, qui fut trop ton ami en les jours passés, — un ami qui ne te trompera point. Beau et fidèle miroir ! dis-moi maintenant (car tu le peux) un conte, un joli conte, et ne te soucie pas qu'il soit plein de tristesse. — H me répond, il parle d'yeux cernés, de joues ridées et d'une beauté depuis longtemps défunte... il me rappelle la Joie enfuie... l'Espoir, le divin Espoir enseveli dans l'urne et dans la tombe ! Maintenant, d'un ton plus bas, solennel et douloureux, mais très perceptible, il évoque une tombe ancienne, s'ouvrant prématurément pour une vierge en ruine. Beau et fidèle miroir ! tu ne mens pas !
Toi, du moins, tu n'as aucun but de lucre, aucun cœur à briser. Castiglione mentait, lui, quand il me disait qu'il m'aimait. Toi tu es sincère ! Lui mentait ! mentait ! mentait !
{pendant qu'elle parle, un moine entre dans l'appartement et s'approche inaperçu.)
Tu as un refuge dans le ciel, douce fille ! 8onge aux choses éternelles ! Livre ton âme à la pénitence et prie !
LALAGB (5e levant brusquement.)
Je ne puis prier ! — Mon âme est en guerre avec Dieu ! Les bruits effrayants de la gaîté d'en bas troublent mes sens. ^^ Va ! je ne puis prier. Les effluves printaniers du jardin me hantent ! Ta présence m' attriste. Vft-treji ! ta robe de prêtre me remplit de terreur, tan crucifix d'ébèfle iîi§ remplit d'épouvante et d'horreur !
Sôftge à ton âme préciçiwej
Et toi, songe à mes jours d'enfance! Songe à mon père et à ma mère dans le Ciel ! Songe à notre demeiure famiUale si paisible, avec son ruisseau qui murmurait devant le seuil ! Songa à mes petites sœurs ! =-=- Songe à elles, et songe à moi I Songe à mon amour constant et à ma foi, —-à ses yœiax,'^^ à ii>a ruijxe. Songe, oh ! songe à mon inexprimable misère ! Va^t'eii !,,. Majs non, reste, reste donc ! Que m^e parlais^o de prière et de pépi, tence ? Ne me parlais-tu pas ausei de foi et dg vçeux deysHit l'autel ?
Si.
82 BDQAB A. P0£
LAIAGÉ
C'est bien. H est un vœu qui doit être fait, un vœu sacré, impérieux et urgent, un vœu solennel !
LE MODfK
Ma fille, ce zèle est bien.
LALAGÉ
Père, ce zèle est tout autre que bien ! As-tu le crucifix qui convient à ce vœu ? Un crucifix sm: lequel je puisse jurer ce vœu sacré ?
(il lui jtrésente le sien.)
Oh ! non, pas celui-là, non ! jamais ! [frissonnant.)
Pas celui-là ! Pas celui-là ! — Je te le dis, saint homme, tes vêtements et ta croix d'ébène m'épouvantent ! Arrière ! j'ai un crucifix ; moi-même je possède mon crucifix ! Je pense qu'il est juste que l'acte et le vœu, — le symbole et le témoin de l'acte, — soient semblables, père 1
{tirant un poignard avec la garde en forme de croix et le brandissant.)
Voici la croix avec laquelle un vœu comme le mien est écrit au Qel !
Tes paroles révèlent la démence, ma fille, et ton dessein est insensé. Tes lèvres sont livides.... tes yeux sont hagards... Xe tente pas la colère divine ! Arrête-toi avant qu'il soit trop tard Oh ! ne sois pas, ne sois pas téméraire. Ne prononce pas ce serment. Oh ! ne le jure point !
LALAGÉ
C'est juré !
Un appartement dans un palais.
POLITIAN et BALDAZZAR
BALDAZZAB,
I Allons, secoue-toi, Politian ! Tu ne dois pas t' abandonner, non vraiment tu ne t'abandonneras pas à ces caprices. Sois toi-même ! Débarrasse-toi de ces fantaisies oisives dont tu es eutoiu-é, et mets-toi à vivre, car en ce moment tu meurs !
POLITIAK
Non pas, Baldazzar ! il est très certain que je vis.
BALDAZZAK
Politian, cela me fait de la peine de te voir ainsi.
POLITIAN
Baldazzar, je regrette beaucoup d'être un sujet d'affliction pour toi, mon cher ami. Ordonne-moi, seignem:, ce que tu voudrais que je fisse. Si tel est ton désir, je secouerai cette nature que j'ai héritée de mes ancêtres et que j'ai sucée avec le lait maternel. Ordonne-moi, seigneur, et je ne serai plus Politian, mais quelqu'un d'autre.
BALDAZZAK
Aux camps, alors, — aux camps — au sénat ou aux camps.
POLITIAN
Hélas ! Hélas ! H y a un lutin qui me suivrait même là ! H y a un lutin qui, même là, m'a déjà suivi. H y a... Mais quelle est cette voix ?
BALDAZZAR
Je ne l'ai pas entendue. Je n'ai entendu d'autre voix que la tienne, et son écho...
POLITïAÎT
Alors, c'est que j'ai rêvé.
BALDAZZAE
Ne donne pas ton âme aux rêves : les camps, la cour te conviennent. La renommée t'attend ; la gloire t'appelle, mais tu ne veux pas entendre sa voix de clairon ; tu préfères écouter des sons imaginaires et des voix de fantômes.
C'est une voix de fantôme 1 Tu ne l'as donc pas entendue ?
BALDAZZAR
[ Je ne l'ai pas entendue.
Ah ! tu ne l'as pas entendue ! Baldazzar, ne me parle plus, à moi, Politian, de tes camps et de tes cours. Oh ! je suis malade, malade, malade même à en mourir, de toutes ces vanités creuses et sonores de la terre habitée ! Sois patient avec moi ! N'avons-nous pas été enfants ensemble, camarades d'école, — et maintenant nous sommes amis ; mais nous ne le serons plus longtemps, car tu ne ta-rderas pas à me rendre un doux àt cher devoir en suivant mon convoi lorsque l'on me conduira â la cité éternelle, et ajors une Puissance, une Puissance auguste, bienveillante et suprême te relèvera de tout autre devoir envers ton ami,
BALDAZZAB
Que dis-tu ? Mais c'est là une énigme affreuse, et que je ne veux pas comprendre.
Mais maintenant que le Destin s'approche et que les heures jettent leur dernier soupir, les grains de sable du temps se changent en poussière d'or et m' éblouissent, Baldazzar. Hélas ! Hélas ! Je ne puis mourir ayant au cœur une aussi exquise aspiration vers le beau que celle qui me dévore. Il me semble
que l'air est plus embaumé que jamais de douces mélodies
flottent sur les ailes de la brise... la terre entière semble se parer d'un charme plus rare... et la lune rayonne d'un éclat plus
paisible à travers le ciel Ecoute ! écoute donc ! me diras-tu
encore que tu ne l'entends pas maintenant, Baldazzar ?
BALDAZZAR
Non, je t'assure, je ne l'entends pas.
POLITIAN
Ne pas l'entendre ! — Ecoute maintenant !... Ecoute ! C'est bien là le murmure le plus faible et cependant le plus doux que jamais oreille humaine entendit ! Une mélodieuse voix féminine, toute chargée de douleiu:! Baldazzar, cette voix m'oppresse comme un charme ! Eacore,.,. encore !.., comme un charme qui solennellement m'envahirait au plus profond du cœur ! Cette voix si poignante, je ne l'ai certes jamais entendue... et cependant je ne jurerais pas que ces notes vibrantes n'ont pas été celles qui m'ont bercé aux premiers jours de mon enfance !
BALDAZZAR
Moi-même je l'entends à présent. Silence !... Si je ne me trompe, la voix vient de cette croisée, là' bas ; de cette crw^ée
86 SDGAB A. POB ^
que tu peux apercevoir ^d'ici, et qui appartient au palais du duc. Le chanteur habite sans doute sous le toit de son Excellence ; et ne serait-ce pas par hasard cette Alessandra dont il parlait, la fiancée de CastigUone, son fils et héritier?
POLITIAN
Silence ! — Elle s'élère de nouveau !
LA VOIX (très faiblement.)
<< Et ton eœur est-il assez fort « Pour m' abandonner ainsi, « Moi qui t'ai aimé si longtemps « Dans la richesse et le deuil ?
<< Et ton cœur est-il assez fort « Poiu- m'abandoimer ainsi i I « — Dis non. Dis non ! »
BâLDAZZAB
C'est une chanson anglaise, et je l'ai souvent entendu chanter en la joyeuse Angleterre, mais jamais aussi plaintivement. Ecoute ! écoute ! la voici qui reprend.
LA VOIX (plus distinctement.)
« ...Est-il assez fort « Pour m'abandonner ainsi, « Moi qui t'ai aimé si longtemps « Dans la richesse et le deuil ?
« Et ton cœur est-il assez fort « Pour m'abandonner ainsi ?
« — Dis non. Dis non ! »
BALDAZZAB
Elle s'est tue et tout est silence.
poumAN
Non, toid n'est pas silence ! \
BALDAZZAH
Descendons.
POLITIAÎf
Descends, Baldazzar, va !
BALDAZZAR
H se fait tard. Le duc nous attend. Ta présence est attendue dans la salle en bas. Qu'as-tu, comte Politian
LA VOIX {distinctement.)
« Moi qui t'ai aimé si longtemps « Dans la richesse et le deuil, « Ton cœur est-il assez fort ?
« — Dis non. Dis non ! »
BALDAZZAR
Descendons ! — Il est temps, Politian. Jette ces fantaisies au vent. Rappelle-toi, je t'en prie,que ton maintien avait dernièrement une certaine apparence de rudesse envers le duc. Secouetoi et rappelle-toi !
Me rappeler ! Je sais, je sais. Va devant ! Je me rappelle. — sortant) — Descendons. Crois-moi, je donnerais volontiers toutes les terres de mon comté pour voir le visage caché derrière cette croisée là bas, « pour contempler ce visage voilé, et entendre une fois encore ce langage silencieux. »
66 EDGAB A. POE
BALDAZZAB
Laisse-moi te prier, seigneur, de deseendre avec moi. Le duc pourrait s'offenser. Descendons.
LA VOIX (fortement. ) « — Dis non. Dis non ! »
POLiTiAy {à part.)
C'est étrange ! C'est très étrange : la voix semblait répondre à mon désir et me commander de rester !
(s' approchant de la fenêtre.)
Douce voix 1 J'obéis et sûrement je resterai. Maintenant, que ceci soit de la fantaisie, par le ciel ! ou que ce soit le destin, non je ne descendrai pas. Baldazzar, veuille mexcuser auprès du duc, mais je ne descendrai pas ce soir.
BALDAZZAR
Le bon plaisir de ta seigneurie sera respecté. Bonne nuit, Politian.
POLrnA>- Bonne nuit, mon ami, bonne nuit.
Les jardins d'un palais. — Au clair de lune. LALAGE, POLITIAX
LâLÂGÊ
Et tu me parles d'amour, Politian, à moi ? Tu parles d'amotir à Lalagé ? — Ah, malheur, ah, malheur à moi ! Cette moquerie m'est très cruelle, très cruelle vraiment !
ÏHÉATBB 89
Ne pleure pas ! oh ! ne sanglote pas ainsi ! Tes larmes amères me rendront fou. Oh ! ne te désole pas, Lalagé. Console-toi ! Je sais, — je sais tout, et cependant, je parle d'amour. Regardemoi, très brillante et belle Lalagé ! Tourne tes yeux vers moi ! Tu me demandes si je puis te parler d'amour, sachant ce que je sais, ayant vu ce que j'ai vu. Tu me poses cette question, et je te réponds ainsi, ainsi, le genou pUé, je te réponds.
(s^ agenouillant. )
Douce Lalagé, je faime — je (aime — je faime ; à travers le bien et le mal, — à travers la joie et la douleur, je faime. Une mère ayant son premier né sur les genoux ne tressaille pas d'un amoiu: plus intense que celui c^ue j'éprouve pour toi. Et sur l'autel de Dieu, en aucun temps et sous aucun climat, ne brille \m feu plus saint que celui qui brûle maintenant pour toi dans mon âme.
(se levant.)
Même pour tes malheurs, je t'aime ; même poiu: tes malheurs, pour ta beaxité et tes malheurs.
Hélas, comte hautain, tu t'oubUes toi-même, en te souvenant de moi ! Comment la déshonorée Lalagé pourrait-elle demeurer dans le manoir de tes pères, parmi les jeunes filles pures et sans reproche de ta princière lignée? Comment deviendrais-je ton épouse, avec un souvenir souillé ? Mon nom brûlé et ruiné, comment s'allierait-il avec l'honneur ancestral de ta famille, et avec ta gloire ?
Ne me parle pas de gloire. Je hais, j'exècre ce nom ; j'abhorre cette chose décevante et idéale. N'es-tu pas Lalagé, et moi Politian ? Est-ce que je ne t'aime point, n'es-tu pas belle ? — Qu'avons-nous besoin de plus ? Ah ! la gloire ! N'en parlons plus maintenant. Par tout ce que j'ai de plus sacré et de plus
solennel, — par tous mes désirs maintenant, par toutes mes craintes ensuite, — par tout ce que je méprise sur terre et tout ce que j'espère au ciel, il n'est pas une action dont je m'honorerai davantage, que de me moquer poiu* toi de cette même gloire et de la fouler aux pieds. Qu'importe, qu'importe, ma très belle et ma très chère, que nous descendions, sans honneurs et oubUés, dans la poussière, si nous y descendons ensemble ? Descendre ensemble! — et alors, alors peut-être...