I.AIAGâ
Pourquoi t'arrêtes-tu, Pohtian ?
Et alors, peut-être, nous lever ensemble, Lalagé, et errer d^ns les paisibles séjoiurs étoiles des bénis, y errer toujours ! "
LALAGÉ
Pourquoi t'arrêtes-tu, Pohtian ?
POLITIAN
Et toujours ensemble... ensemble...
LALAGÉ
Maintenant, comte de Leicester ! tu m'aimes, et dans le fond de mon cœur, je sens que tu m'aimes vraiment.
POLITLVN
O Lalagé ! (se jetant à genoux.) et toi m'aimes-tu
LAIAQÉ
Ecoute ! Silence ! Dans la nuit de ces arbres là-bas, il m'a semblé voir passer une forme.., une forme spectrale, solennelle.
et lente, et silencieuse, solenneHe et silencieuse, — comme l'ombre terrible de la conscience.
{Elle traverse la scène et revient.) Je m'étais trompée, Politian, ce n'était qu'une branche gigantesque balancée par le vent d'automne !
Ma Lalagé, mon amour ! pourquoi t'émouvoir ? Pourquoi pâlis-tu ? Non, la conscience elle-même, et bien moins encore une ombre à qui tu la fais ressembler, ne devrait ébranler ainsi un esprit ferme. Mais vraiment le vent de la nuit est frais, et ces branches mélancoliques jettent des ténèbres sur toutes choses.
Politian ! Toi qui me parles d'amour, connais-tu le pays dont tout le monde parle à présent : un pays nouvellement découvert par un Génois, à mille lieues d'ici dans l'Occident vermeil ? Une terre féerique de fleurs, de fruits et de lumière, de lacs cristallins, de forêts toujours ombreuses, et de montagnes élevées dont les cimes sont toujours rafraîchies par les libres vents du ciel. L'air qu'on y respire ne serait-il pas le Bonheur maintenant et la Liberté plus tard, dans les jours à venir ?...
Oh ! veux-tu, veux-tu que nous nous en allions vers ce paradis, ma Lalagé ? Veux-tu y voler avec moi ? Là, tout souci sera oublié ; la Doulem: ne nous y suivra point,et Eros sera tout pour nous. Et alors la vie m'appartiendra, car je vivrai pour toi et dans tes yeux. Tes yeux ne s'empliront plus de larmes,mais les Joies radieuses t'obéiront et l'ange Espoir te suivra toujours ; et je m'agenouillerai devant toi, et je t'adorerai, et je t'appellerai mon adorée, mon unique, ma très belle, mon amour, ma femme, mon tout. Oh ! veux-tu, Lalagé, veux-tu y voler avec moi ?
LALAGÉ
Une action doit s'accomplir, — Castiglione vit !
POLITIAN
Et il mourra ! (7^ sort.)
T.AT.AGÉ {après une paœe.)
Et il mourra ! — Hélas ! Castiglione mourir ? Qui a prononcé ces paroles ? Où suis-je ? Qu'as-tu dit, Politian ? Tu n'es pas parti, tu n'es pas encore parti, n'est-ce pas, Politian ? Je sens que tu n'es pas parti, — et pourtant je n'ose regarder de peur de ne pas te voir ; tu ne pouvais pas partir avec de tels mots sur tes lèvres... oh ! parle-moi, laisse-moi entendre ta voix, im mot, un seul mot qui me dise que tu n'es pas parti... une seule phrase qui me dise combien tu méprises, combien tu hais ma faiblesse de femme. Oh, non tu n'es pas parti, n'est-ce pas ? Oh ! parle-moi ! Je savais que tu ne voulais pas partir ! Je comprenais bien que tu ne voudrais pas, que tu ne pourrais pas, cpie tu ri'oserais pas partir... Misérable, tu n'es donc pas parti... tu te moques de moi ! Et ainsi je te surprends, ainsi !... Ah ! il est parti, il est parti, parti, parti,... Où suis-je t C'est bien, c'est très bien ; pourvu que la lame soit acérée,.que le coup soit sûr, c'est très bien, c'est très bien, hélas ! hélas 1
Les faubourgs. — POLITIAN seul, puis BALDAZZAR, et ensuite CASTIGLIONE.
rOLITIAN
Ma faiblisse augmente. Je suis las, et je crains beaucoup de devenir malade ; pourtant, il ne me faudrait pas mourir
THÉATEE W3
avant d'avoir vécu ! — Arrête, arrête encore quelque temps ta main, ô Azraël ! Puissant Prince des ténèbres et de la tombe, oh, prends pitié de moi ! Oh ! pitié de moi ! ne me fais pas mourir maintenant, avant que ne fleurisse mon paradisiaque espoir ! Accorde-moi de vivre encore, encore un peu de temps; c'est moi qui supplie pour obtenir la vie... moi qui, il n'y a pas longtemps, ne demandais qu'à mourir ! — Que dit le Comte ?
{Baldazzar entre.)
BALDAZZAS
Que ne connaissant aucune cause de querelle ou d'animoËtê entre le Comte Politiaa et lui, il décline ton cartel.
Qu'as-tu dit ? Quelle réponse m'as-tu apportée, brave Baldazzar ? Oh ! de quels capiteux parfums le zéphyr m'arrive chargé, de ces bosquets là-bas ! Voilà bien le plus beau jour, ou le plus digne de l'Italie, sur ma parole, que des yeux mortels aient vu ! — Qu'a dit le Comte ?
BALDAZZAR
Que lui, Castiglione, ne connaissant aucune animesité existante, ou aucune cause de querelle entre ta seigneurie et lui, il ne peut accepter le défi.
POLITIAN
C'est très vrai. Tout cela est très vrai. Quand as4u vu, seigneur, quand as-tu vu, Baldazzar, dans la froide et peu géniale Angleterre que nous avons tout dernièrement quittée, un ciel aussi calme que celui-ci, aussi entièrement libre de tout vilain nuage ? — Alors, il a dit... ?
t4 EDGAR A. POE
BALDAZZAB
Rien de plus, mon seigneur, que ce que je t"ai rapporté ; le Comte Castiglione refuse de se battre, parce qu'il n'existe aucune cause de querelle.
Oui, c'est vrai, tout cela est très vrai. Tu es mon ami, Baldazzar, et je ne l'oublie pas, rends-moi un service : veux-tu retourner auprès de cet homme et lui dire que moi, Comte de Leicester, je le tiens pour un misérable. Je t'en prie, dis-lui cela ; après quoi, il sera fort juste que le Comte ait un sujet de que. relie.
BALDAZZAR
Mon seigneur ! mon ami !
POI.ITIAX (à part.)
C'est lui-même, il vient, (haut.) Tu raisonnes bien. Je sais ce que tu voudrais dire : — ne pas envoyer le message. C'est bien ! j'y songerai, je ne l'enverrai pas. Maintenant, je t'en prie, laisse moi. Quelqu'un vient ici, avec qui jai à m'entretenir d'affaires des plus secrètes.
BALDAZZAR
Je m'en vais. Demain, nous nous rencontrerons, n'est-ce pas, au Vatican ?
Oui, au Vatican.
{Baldazzar sort)
CASTIGUONE {entrant.) Le Comte de Leicester ici !
Je suis le comte de Leicester, et tu vois bien, n'est-ce pas, que je suis ici.
CASTIGLICNE
Mon seigneur, quelque étrange, quelque singulière méprise, on malentendu, sans doute est advenu ; dans la chaleur de la colère, tu as été poussé à m'adresser, par lettre, des mots inexplicables, à moi, Castiglione, et tu m'as fait porter ton message par Baldazzar, duc de Surrey. Rien que je sache ne peut te donner raison dans cette affaire, car je ne t'ai nullement offensé. Eh bien, ai-je raison ? C'était une méprise, n'est-ce pas ? Sans doute, nous tous, nous errons parfois.
POLTTIAÎT
Dégaine, scélérat, et ne bavarde plus.
CASTIGIJONE
Hein ? dégainer ? Moi, un scélérat ! Allons, comte orgueilleux, défends-toi !
(il dégane.)
POLiTiAX (dégainant.)
Ainsi je te voue à une tombe expiatoire, à une tombe prématurée, au nom de Lalagé !
CASTiGUONE. (laissant tomber son épée et reculant jusqu^ au fond de la scène.)
De Lalagé ? Arrête ta main sacrilège ! Arrière, dis-je Arrière, je ne me battrai pas avec toi. Vraiment, je ne l'ose
Ah ! tu ne te battras avec moi, dis-tu, seigneur Comte ? 3erai-je insulté ainsi ? Maintenant, c'est bien ; tu as dit que tu n\Q8ais pas ? Ah ! ah !
CASTIGLIONE
Je n ose pas, je n'ose pas... arrête ta main ! avec ce mon chéri sur tes lèvres, je ne me battrai pas avec toi, je ne puis iian'.ose...
POLITIAN
Maintenant, par la Vierge, je te crois lâche !
CASTIGIJONE
Quoi ? Lâche ! Allons donc !
{H ramasse son épée et s'avance vers Politian en trébnchant, mais avant de r atteindre, il se ravise et tombe à genoux aux pieds du Comte).
Hélas, mon seigneur, c'est vrai, ce n'est que trop vrai. En ime telle cause, je suis le plus grand des lâches. Oh ! aie pitié de moi !
POUTIAN (profondément ému).
Kélas ! J'ai vraiment pitié de toi.
CASTIG LIGNE
Et Lalagé ?
POUTtAN Séélérat ! Lève -toi et meurs !
CASTIGI-IOXE
n ne faut pas qu'il en soit ainsi. Oh ! laisse-moi mourir comme me voici, le genou ployé. Il me convient de mourir en cette profonde humiliation. Car dans le combat, je ne lèverai pas la main contre toi. Comte de Leicester. Frappe-moi au cœur.
(il découvre sa poitrine.)
Ici rien n'arrêtera ton arme. Frappe au cœur ! Je ne veux pas me battre avec toi.
Maintenant, par la Mort et l'enfer ! Ne suis-je pas, ne suis-je pas, gravement, terriblement tenté de te prendre au mot ? Mais écoute-moi, seigneur, ne pense pas m'échapper ainsi. Prépare-toi à recevoir une insulte en public, sous les yeux des citoyens. Je te suivrai comme un esprit vengeur; je te poiu*suivrai jusqu'à la mort. Devant ceux que tu aimes, devant Rome entière, je te cracherai au visage, misérable, je te cracherai ta lâcheté au visage, entends-tu ? Ah ! tu ne veux pas te battre avec moi ! Eh bien, tu mens, tu te battras malgré toi!
(il sort.)
CASTIGLIOXE
Maintenant, vraiment, tout cela est juste, très équitable et très juste, ô ciel vengeur!
FIN DE POLITIAN
(Conférence faite par Edgard Poë en 1844.)
En parlant du Principe poétique, je n'ai pas la prétention d'être complet ou profond. En discutant à l'aventure de ce qui constitue l'essence de ce que l'on appelle Poésie, mon but principal est d'attirer l'attention sur quelques-uns des petits poèmes anglais ou américains qui sont le plus de mon goût, ou qui ont laissé sur mon imagination l'empreinte la plus marquée. Par petits poèmes j'entends, naturellement, des pièces assez courtes. Et ici, qu'il me soit permis, en commençant, de dire quelques mots d'un principe assez particulier, qui, à tort ou à raison, a toujoiors exercé une certaine influence sur les jugements critiques que j'ai émis sur la poésie. Je soutiens qu'il n'existe pas de long poème ; que ces mots « un long poème» constituent simplement une contradiction dans les termes.
H est à peine utile d'observer qu'un poème ne mérite ce nom qu'autant qu'il émeut l'âme en l'élevant. Car la valeur d'un poème est en raison directe de sa puissance d'émouvoir et d'élever. Mais toutes les émotions, en vertu d'une nécessité psychique, sont transitoires. La dose d'émotion qui convient à vax poème pour justifier ce titre, ne saurait se soutenir dans une composition de longue étendue. Au bout d'ime demi-
BiEUUiK,
heure au plus, cette émotion s'affaiblit et tend à disparrure ; — une réaction s'opère, et dès lors le poème, de fait, cesse d'être un poème.
Ils ne sont pas rares, sans doute, ceux qui ont éprouvé quelque difficulté à concilier cet axiome critique, « que le Paradis Perdu de Milton doit être admiré religieusement d'un bout à l'autre », avec l'impossibilité où nous nous trouvons de conserver, durant la lecture entière, le haut degré d'enthousiasme que cet axiome suppose. En réalité, ce grand ouvrage ne peut être réputé poétique, que si, perdant de vue la condition vitale de l'Unité qu'exige toute œuvre d'art, nous le considérons simplement comme une série de petits poèmes détachés. Si, pour sauver cette Unité, — c'est-à-dire la totalité d'effet ou d'impression qu'il produit, — nous le hsons (comme il le faudrait alors) tout d'un trait, cette lecture ne pourra avoir d'autre résultat que de nous faire passer alternativement de l'enthousiasme à l'abattement. A certains passages, où nous sentons une véritable poésie, succèdent, inévitablement, des platitudes qu'aucun préjugé critique ne saiirait nous forcer d'admirer. Mais si, après avoir parcouru l'ouvrage en son entier, nous le relisons, laissant de côté le premier livre pour commencer par le second, nous sarons tout surpris de trouver admirable ce que nous condamnions auparavant, — et condamnable ce qu'auparavant nous ne pouvions trop admirer Il s'ensuit que l'effet final, total et absolu du poème épique le meilleur même qui soit sous le soleil, est nul — c'est là un fait incontestable.
Si nous i)assons à Vllliade, à défaut de preuves positives nous avons au moins d'excellentes raisons de croire que, dans l'intention de son auteur, elle ne fut qu'une série de pièces lyriques ; si l'on veut y voir une intention épique, tout ce que je puis dire alors, c'est que l'œuvre repose sur un sentiment imparfait de l'art. L'épopée moderne n'est qu'une imitation de ce prétendu modèle épique ancien, mais une imitation maladroite et aveugle. Mais l'époque de ces méprises artistiques est passée. Si, autrefois, un long poème a pu passer pour réellement populaire, — ce qui est peu probable, — il n'en est pas moins certain qu'il n'en peut plus être ainsi à présent. Que l'étendue d'une œuvre poétique soit, toutes chose
LE PRLNCIPE POÉTIQUE 101
égales d'ailleurs, la mesure de son mérite, c'est là assurément une proposition assez absurde, — quoique nous en soyons redevables à nos Revues trimestrielles. Assurément, il ne peut y avoir dans la seule étendue, abstraitement considérée dans le volume d'un ouvrage, rien qui ait pu exciter une admiration si prolongée de la part de ces taciturnes pamphlets ! Une montagne, sans doute, peut nous inspirer l'émotion du sublime par le seul sentiment de grandeur physique qu'elle éveille ; mais quel est le lecteur qm soit impressionné de cette façon par la grandeur matérielle de la Colo-mbiade elle-même ? Les Revues du moins ne nous ont pas encore enseigné le moyen de l'être. Il est vrai qu'elles ne nous invitent pas encore d'une façon formelle à estimer Lamartine au pied carré, ou Pollock à la livre ; — et cependant quelle autre conclusion tirer de . leurs rodomontades sur « l'effort soutenu du génie » ? Si par un « effort soutenu », un petit monsieur a accouché d'un poème épique, nous sommes tout disposés à lui tenir franchement compte de l'effort... si toutefois cela en vaut la peine ; mais qu'il nous soit au moins permis de ne pas apprécier l'œuvre par l'effort. Il faut espérer que le sens commun préférera, à l'avenir, juger l'oeuvre djart par l'impression et l'effet qu'elle jffoduit, et non par le temps qu'elle met à produire cet effet ou par la somme d'« effort soutenu » qu'il a fallu pour atteindre cette impression. La vérité est que la persévérance est une chose, et le génie une àutreretrtoïiîësTisTlévués périodiques de la terre ne parviendront pas à nous le faire oublier. En attendant, on ne peut se refuser à reconnaître l'évidence de ma proposition et celle des considérations qui l'appuient. En tout cas, si elles passent généralement pour des erreurs condamnables, il n'y a pas là de quoi compromettre gravement leur vérité.
D'autre part, il est clair qu'un poème peut pécher par excès de brièveté. Une brièveté excessive dégénère en épigramme. Un poème trop court peut produire çà et là un vif et brillant effet ; mais non un effet profond et durable. Il faut à un sceau un temps de pression suffisant pour s'imprimer sur la cire. Béranger a écrit quantité de choses piquantes et émouvantes, mais, en général, ce sont choses trop légères pour laisser une empreinte profonde dans l'attention publique, et ainsi, les
102 EDGAR A. POB
créations de son imagination, comme autant de plumes aériennes, n'ont apparu que pour être emportées par le vent.
Un exemple remarquable de ce que peut produire une brièveté exagérée pour compromettre un poème et l'empêcher de devenir populaire, c'est l'exquise petite Sérénade que voici :
ft « Je m'éveille de rêver de toi, dans le premier doux sommeil de la nuit, < « lorsque les vents retiennent leur souffle et que rayonnent les brillantes « étoiles ; je m'éveille de rêver de toi, et un esprit a guidé mes pas, — qui « sait comment ? — vers la fenêtre de ta chambre, douce amie 1
« Les brises errantes se pâment sur ce sombre et silencieux courant ; les « odeurs du ohampac s'évanouissent comme de douces pensées en un rêve ; « la complainte du rossignol meurt sur son coeur, comme je dois mourir « sur le tien, ô ma bien-aimée 1
« Oh ! Soulève-moi du gazon ! Je meurs, je m'évanouis, je succombe I « Laisse ton amour pleuvoir en baisers sur mes lèvres et mes paupières « pâlies 1 Ma joue est froide et blanche, hélas ! Mon cœur bat vite et fort; « oh I presse-le une fois encore contre le tien, où il doit se briser enfin. »
Ces vers, quoique écrits par un poète tel que Shelley. ne sont peut-être familiers qu'à un petit nombre de lecteurs. Tout le monde appréciera cette chaleur d'une imagination à la fois si délicate et si éthérée ; mais nul ne la sentira aussi pleinement que celui qui vient de sortir des doux rêves de la bien-aimée pour se plonger dans l'air parfumé d'une nuit d'été australe.
Un des poèmes les plus achevés de Willis, le meilleur à mon avis qu'il ait jamais écrit, a dû, sans doute à ce même excès de brièveté, de ne pas occuper la place qu'il mérite, tant aux yeux des critiques que devant l'opinion populaire.
« Les ombres s'étendaient le long de Broadway, à l'heure toute proche « du crépuscule. Et lentement une belle dame s'y promenait en son orgueil. « Elle se promsnait seule ; mais d'invisibles esprits marchaient à son côté.
* Sous ses pas, la Paix charmait la terre, et l'Honneur enchantait l'air ; « et tous les passants la regardaient avec complaisance et l'appelaient
LE PEIXCIPE POÉTIQUE 103
4 bonne autant que belle, car elle gardait avec un soin jaloux tous les dons « que Dieu lui avait accordés.
« Elle gardait avec soin ses rares beautés, méprisant les amoureux « passionnés et sincères. Car son cœur était insensible à tout : il ne battait « que pour l'or. Et les riches ne venaient pas lui faire la cour. Mais quel « honneur pour des charmes à vendre, si les prêtres se chargent du marchél
«Maintenant, elle marchait et semblait plus belle encore, vierge éthérée, « pâle comme un lis. Et elle était entourée maintenant d'un cortège invi- « sible, capable de désespérer l'âme. Entre le Désir et le Mépris, elle mar- « chait délaissée, et rien ne pouvait la sauver.
« Aucun pardon maintenant, pour rasséréner son front, ne peut implorer « la paix de ce monde ; car pendant que la prière égarée de l'amour s'est « dissipée dans l'air, son cœur de femme s'est donné libre carrière ! Et le « péché pardonné par Christ dans le ciel sera toujours maudit par l'hommel»
Nous avons quelque peine à reconnaître, dans cette composition, le Willis qui a écrit tant de « vers de société ». Non seulement cette pièce est richement idéale, mais elle est pleine d'énergie et respire une chaleur, une sincérité de sentiment évidente, qu'on chercherait en vain dans tous les autres ouvrages de cet auteur.
Pendant que la manie épique — l'idée qiie pour avoir du mérite en poésie, la prolixité est indispensable, — disparaissait peu à peu depuis quelques années de l'esprit du public, en vertu même de son absurdité, nous avons vu lui succéder une autre hérésie d'une fausseté trop palpable pour être longtemps tolérée ; mais pendant la courte période qu'elle a duré, cette nouvelle erreur a plus fait à elle seule pour la corruption de notre littérature poétique que tous ses autres ennemis réimis- Je veux dire l'hérésie du Didactique. Il est admis, implicitement et explicitement, directement et indirectement, queJa fin dernière de toute poésie est la Vérité. On va jusqu'à proclamer que tout poème doit inculquer une morale et que c'est par celle-ci qu'il faut apprécier le mérite poétique d'un ouvrage. Nous autres Américains surtout, nous avons patronné cette heureuse idée, et c'est particulièrement à nous. Bostoniens,
qu'elle doit son entier développement. Nous nous sommes mis dans la tête, qu'écrire un poème uniquement pour l'amour de la poésie, et reconnaître que tel a été notre dessein en l'écrivant, c'est avouer que le vrai sentiment de la dignité et de la force de la poésie nous fait radicalement défaut, — alors que, en réalité, nous n'avons qu'à rentrer un instant en nous-mêmes, pour découvrir aussitôt qu'il n'existe et ne peut exister d'œuvre plus absolument estimable, plus suprêmement noble, qu'un vrai poème, un poème per se, un poème qui n'est que poème et rien de plus, un poème écrit jîour le pjirj;mour.<igJUi Eoésie. Avec tout le respect que m'inspire la Vérité, respect aussi grand que celui qui ait jamais pu faire battre une poitrine humaine, je voudrais cependant limiter en une certaine mesure ses moyens d'inculcation. Je voudrais les limiter pour les renforcer, au lieu de les affaiblir en les multipliant. Les exigences de la Vérité sont rigoureuses. Elle n'a aucune sympathie pour les fictions. Tout ce qu'il y a de plus indispensable dans le Chant est précisément ce dont elle a le moins souci. C'est la réduire à l'état de pompeux paradoxe que de l'enguirlander de perles et de fleurs. Pour acquérir toute sa force, une vérité a plutôt besoin de la sévérité que des eiflorescences du langage. Ce qu'elle veut, c'e'st que nous soyons simples, précis, élégant^j, ellT^ixIge^cle la froideur, du calme, de l'impassibilité. En un mot^*nous devons observer autant que possible à son égard l'état d'esprit le plus directement . opposé à l'état poétiqiie. Bien aveugle serait celui qui ne saisirait pas les différences radicales qui creusent un abîme entre les moyens d'action de la Vérité et ceux de la Poésie. Il faudrait être irrémédiablement enragé de théorie, pour persister, en dépit de ces différences, à vouloir réconcilier l'irréconciliable antipathie existant entre la Poésie et la Vérité.
"ETnous divîsonsTe monde de l'esprit en ses trois parties les plus visiblement distinctes, nous avons l'Intellect pur, le Goût et le Sens moral. Je mets le Goût au milieu, parce que c'est précisément la place qu'il occupe dans l'esprit. Il se relie intimement aux deux extrêmes, et n'est séparé du Sens moral que par une si faible différence qu'Aristote n'a pas hésité à placer quelques-unes de ses oiH'rations parmi les vertus mêmes. Cependant, Vofjice de chacune de ces facultés se distingue par
LE PRINCIPE POÉTIQtTE 105
des caractères suffisamment tranchés. De même que l'Intellect recherche le Vrai, le Groût nous révèle le Beau, et le Sens moral ne s'occupe que du Devoir. Tandis que la Conscience nous enseigne l'obligation du Devoir, et que la Raison nous en montre l'utilité, le Goût se contente d'en déployer les charmes, déclarant la guerre au Vice uniquement sur le terrain de sa difformité, de ses disproportions, de sa haine pour la convenance, la proportion, l'harmonie, en un mot, pour la Beauté. Un immortel instinct, ayant des racines profondes dan& l'esprit de l'homme, c'est donc le sentiment du Beau. C'est ce sentiment qui est la source ^upTaisfr qu'il trouve dans les formés infinies, les sons, les parfums, les sensations. Et de même que le lis se reproduit dans l'eau du lao, ou les yeux d'Amaryllis dans son miroir, ainsi nous trouvons dans la simple reproduction orale ou écrite de ces formes, de ces sons, de ces parfums, une double source de joie. Mais cette simple reproduction ne constitue pas la poésie. Celui qui se borne à chanter, même avec le plus grand enthousiasme, ou à reproduire avec la plus vivante fidélité de description les formes, les sons, les parfums, les couleurs et les sentiments qui lui sont communs avec le reste de l'humanité, celui-là, dis-je, n'aiura encore aucun droit à ce divin nom de poète. Il lui reste encore quelc[ue chose à atteindre. Nous sommes dévorés d'une soif inextinguible, et il ne nous a pas montré les sources cristallines seules capables de la calmer. Cette soif fait partie de l'Immor. talité de l'homme. Elle est en même temps une conséquence et un signe de son existence éternelle. Elle est le désir de la phalène pour l'étoile. Elle n'est pas seulement l'appréciation des beautés qui sont sous nos yeux, mais un effet passionné pour atteindre la Beauté d'en haut. Inspirés par une prescience extatique des gloires d'au delà de la tombe, nous luttons, en essayant de multiples combinaisons, au milieu des choses et des pensées du Temps, pour atteindre une portion de cette Beauté dont les vrais éléments n'appartiennent peut-être qu'à l'éternité. Alors, quand la Poésie, ou la Musique, le plus exaltant des modes poétiques, nous a fait fondre en larmes, nous pleurons, non comme le suppose l'abbé Gravina, par excès de plaisir, mais par suite d'un chagrin positif, impétueux, impatient, que nous ressentons de notre impuissance à saisir main-
tenant sur cette terre, une fois et pour toujours, ces joies divines et enchanteresses, dont nous n'atteignons, à travers le poème, ou à travers la musique, que de courtes et vagues lueurs.
C'est cet effort suprême }30ur saisir la Beauté surnaturelle — effort provenant d'âmes normalement constituées, — qui a donné au monde tout ce qu'il a jamais été capable à la fois de comprendre et de sentir en Poésie.
Naturellement, le Sentiment poétique peut revêtir différents modes de développement : la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Danse, — la Musique, surtout, — et dans un sens tout particulier et fort large, l'art des Jardins. Notre sujet doit se limiter à envisager la manifestation du sentiment poétique par le langage. Et ici, qu'il me soit permis de dire quelques mots du rythme. Je me contenterai d'affirmer que la Musique dans ses différents modes de mesure, de rythme et de rime, a en poésie une telle importance, que ce serait folie de vouloir se passer de son secours, sans m'arrêter à rechercher ce qui en constitue l'essence absolue. C'est peut-être en Musique que l'âme atteint de plus près la grande fin à laquelle elle aspire sPvîôlemment, c^uand elle est inspirée par le Sentiment poétique : la création de la Beauté supérieure. Il se peut que cette fin sublime soit, en réalité, de temps en temps atteinte ici-bas. Il nous est arrivé souvent de sentir, tout frémissant de volupté, qu'une harpe terrestre venait de faire vibrer des notes non étrangères aux anges. Aussi est-il hors de doute que c'est ^ dans l'union de la Poésie et de la Musique, dans son sens jiopu. laire, que nous trouverons le plus large champ pour le développement des facultés poétiques. Les anciens Bardes et Trouvères avaient des avantages dont nous ne jouissons plus ; et Thomas Moore, chantant ses propres poésies, achevait ainsi fort légitimement de leur donner leur véritable caractère de poèmes. >igf Pour récapituler, je définirais donc en peu de mots la poésie du langage : U7ie Création rythmique de la Beauté. Son unique arbitre est le goût. Celui-ci n'a avec l'Intellect ou la Conscience que des relations collatérales. Il ne peut avoir qu'accidentellement quelque chose de commun, soit avec le Devoir, soit avec la Vérité.
Quelques mots d'explication sont toutefois nécessaires
Ce plaisir qui est à la fois le plus pur, le plus élevé et le plus intense des plaisirs, provient, je le soutiens, de la contemplation du Beau. Ce n'est que dans la contemplation de la Beauté qu'il nous est possible d'atteindre cette élévation enivrante, cette émotion de l'âme que nous reconnaissons comme étant le sentiment poétique et qui se distingue si facilement de la Vérité, qui n'est que la satisfaction de la Raison.et de la Passion qui n'est que l'émotion du cœur. C'est donc la Beauté — en y comprenant le sublime, — qui est l'objet du poème, en vertu de cette règle élémentaire de l'Art, que les effets doivent jaillir aussi directement que possible de leurs causes : personne du moins n'a osé nier que l'élévation particulière dont nous parlons soit un but plus facilement atteint dans un poème. Il ne s'ensuit nullement, toutefois, que les excitations de la Passion, ou les préceptes du Devoir ou même les leçons de la Vérité, ne puissent trouver place dans un poème et avec avantage ; tout cela peut, accidentellement, servir de différentes façons le dessein général de l'ouvrage ; mais le véritable artiste trouvera toujours le moyen de les subordonner à cette Beauté qui est l'atmosphère et l'essence réelle du Poème.
Tëne saurais mieux commencer la série des quelques poèmes sur lesquels je désire appeler l'attention, qu'en citant ici la pièce de Longfellow, intitulée Y Epave :
* Le jour s'enfuit des cieux, et les ténèbres tombent des ailes de la Nuit, « comme une plume tombe emportée de l'aile d'un aigle en son vol.
« J'aperçois les lumières du village, briUant à travers la pluie et la brume, i et un sentiment de tristesse m'envahit, auquel mon âme ne peut résister.
« Un sentiment de tristesse et d'angoisse qui n'a rien de la douleur, et « qui ne ressemble au chagrin que comme le brouillard ressemble à la pluie.
« Viens, lis-moi quelque poème, quelque simple complainte, dictée par « le cœur, qui calme cette émotion sans repos et bannisse les pensées du «jour.
« Non pas des grands maîtres anciens, ni des bardes sublimes, dont l'écho « des pas lointains retentit à travers les corridors du Temps.
« Car, de même que les aceordis d'une musique martiale, leurs puissante» « pensées font songer aux labeurs et aux fatigues sans fin de la vie ; — et ce soir j'aspire au repos.
< Lis-moi quelque humble poète, dont les chants ont jailli de son « cœur comme les averses jaillissent des nuages d'été, ou les larmes des « paupières ;
« Quelque humble poète qui, à travers de longs jours de labeur et des
« nuits sans repos, n'a cessé d'entendre en son âme la musique de merveil- « leuses mélodies.
« De tels chants ont le pouvoir d'apaiser la pulsation sans repos du « souci, et descendent comme la bénédiction qui suit la prière.
« Puis lis, dans le volume favori, le poème de ton choix, et prête h la « rime du poète la beauté de ta voix.
« Et la nuit se remplira de musique, et les soucis qui infestent le jour « replieront leurs tentes comme les Arabes, et s'enfuiront, comme eux, en « silence. »
— Sans beaucoup de frais d'imagination, ces vers ont été admirés à bon droit pour leur délicatesse d'expression. Quelques-unes de leurs images ont beaucoup d'effet, telle, par exemple celle-ci : « ces hirdes sublimes, dont Vécho des pas lointains retentit à travers les corridors du Temps.»
L'idée du dernier quatrain est aussi très saisissante. Toutelois, le poème dans son ensemble, est surtout admirable par ^'' insouciance gracieuse de son mètre, si bien en rapport avec le caractère des sentiments, et surtout avec le laisser-aller du ton général II a été longtemps de mode de regarder ce laisser-aller, ce naturel dans le style littéraire, comme un naturel purement apparent, et en réalité comme un point difficile à atteindre. Cependant, il n'en est point ainsi : un ton naturel n'est difficile qu'à celui qui s'appliquerait à l'éviter toujours, à être toujours en dehors de la nature.
Parmi les petits poèmes de Bryant, aucun ne m'a laissé une plus vive impression que celui, intitulé Juin, dont je ne cite jci qu'une partie :
« Là, à travers les longues, longues heures d'été, la lumière d'or s'épan- « drait, et de jeunes herbes drues et des groupes de fleurs se dresseraient « dans leur beauté ; le loriot construirait son nid et dirait sa chanson « d'amour, tout près de mon tombeau ; le nonchalant papillon s'y arrête- * rait, et l'on y entendrait la bonne ménagère abeille et l'oiseau-mouche.
« Et les clameurs joyeuses qui viennent du village vers le milieu du jour < ou les chansons des jeunes filles, sous la lune, mêlées d'un éclat de rire de « fée I Et dans la vapeur dorée du soir, les amoureux fiancés se promenant « en vue de mon humble monument 1 Si mes vœux étaient comblés, la « scène gracieuse qui m'entoure n'aurait pas de spectacle ni de rumeur « plus tristes.
« Je sais, je sais que je ne verrais pas les glorieuses merveilles de la « saison ; pour moi, son éclat ne rayonnerait point, et je ne me bercerais « plus de son étrange musique ; mais si les amis que j'aime venaient pleurer « autour du lieu de mon sommeil, ils n'auraient point hâte de s'en aller : « de douces brises, les fleurs, les chansons et la lumière les retiendraient « près de ma tombe.
« Tout cela porterait à leurs cœurs attendris la pensée de ce qui a été, « et leur parlerait de celui qui ne peut plus partager la joie de la scène envi- « ronnante ; de celui qui pour toute joie, sous l'éclat illuminant le circuit « des collines embellies par l'été, n'a que celle-ci : que son tombeau est < vert ; — et ils désireraient profondément, pour réjouir leurs cœurs. « entendre une fois encore sa voix vivante. »
Le rythme de cette pièce est, pour ainsi dire, voluptueux ; on ne saurait lire rien de plus mélodieux. Ce poème m'a toujours causé une impression profonde. L'intense mélancolie qui perce, malgré tout, à la surface des gracieuses pensées du poète chantant joyeusement sur son tombeau, nous fait tressaillir jusqu'au fond de l'âme — et dans ce tressaillement se retrouve la plus véritable élévation poétique. L'impression qu'il nous laisse est celle d'une voluptueuse tristesse. Si, dans les compositions qui vont suivre, on rencontre un ton plus ou moins analogue à celui-là, qu'on se rappelle que cette teinte accusée de tritesse est inséparable (comment ou pourquoi ? je ne le sais) de toutes les manifestations de la vraie Beauté. Mais c'est comme dit le poète : « un sentiment de tritesse et d'angoisse»
110 EDGAR A. POB
« qui n'a rien de la douleur, et qui ne ressemble au chagrin que « comme le brouillard ressemble à la pluie. »
Cette teinte de tritesse apparaît clairement même dans un poème plein de fantaisie et de brio, le Toast d'Ed. Coote Pinkney :
* Je remplis cette coupe à celle qui est faite de beauté pure, — une « femme, de son gracieux sexe l'évident parangon ; à qui les plus pura « éléments et les douces étoiles ont donné une forme si belle que, semblable « à l'air, elle appartient moins à la terre qu'au Ciel.
« Chacun de ses accents est une douce musique qui lui est propre, sera. « blable à celle des oiseaux du matin ; et quelque chose de plus suave que « la mélodie habite toujours en ses paroles, qui sont les révélations ds son « cœur, et qui coulent de ses lèvres comme les abeiUes chargées de miel « qu'on voit sortir de la rose.
« Pour elle, les affections, semblables à des songes, sont la mesure de ses « heures ; ses sentiments ont la flagrance et l'arôme des jeunes fleurs ; et « d'aimables passions, souvent changeantes, la remplissent si bien, qu'elle « semble tour à tour leur propre image, — l'idole des années défuntes 1
« Un seul regard de sa face radieuse laisse une empreinte dans la mémoire, « et de sa voix, qui fait écho dans les cœurs, un long retentissement doit « demeurer à jamais. Et le souvenir, tel que celui qui me reste d'elle, me la « rend si chère, qu'à l'approche de la mort, mon dernier soupir ne sera pas « pour la vie, mais pour elle.
«J'ai rempli cette coupe à celle qui est faite de beauté pure, — une < femme, de son gracieux sexe l'évident parangon. A elle 1 Et s'il y avait « sur terre un peu plus de pareils êtres, cette vie ne serait plus que poésie, « et la lassitude un mot 1 »
Le malheur de Pinkney fut d'être né trop loin dans le sud. S'il avait été des nôtres, il est probable qu'il eût été mis au premier rang des IjTiques américains. Le poème que nous venons de citer est d'une beauté toute spéciale ; quant à l'élévation poétique qui s'y trouve, elle se rattache surtout à notre sympathie pour l'enthousiasme du poète. Nous lui pardonnons
ses hyperboles en considération de la chaleur évidente avec laquelle elles sont exprimées.
Je n'avais nullement le dessein de m'étendre sur les mérites des morceaux que je devais vous Hre. Ils parlent assez éloquemment pour eux-mêmes. Boccalini nous raconte que Zoïle faisant un jour devant Apollon la critique amère d'un admirable livre,le dieu l'interrogea sur les beautés de l'ouvrage, Zoïle répondit qu'il ne s'occupait que des défauts. Sur quoi, Apollon, lui mettant en main un sac de blé non vanné, le condamna pour sa punition à en enlever toute la paille.
Cette fable s'adresse admirablement aux critiques ; mais je ne suis pas bien sûr que le dieu fût dans son droit. Il me semble qu'il se méprenait grossièrement sur les vraies limites des devoirs de la critique. L'excellence, dans un poème surtout, participe du caractère de l'axiome et n'a besoin que d'être présentée pour être évidente par elle-même. Ce n'est plus de l'excellence, si elle a besoin d'être démontrée telle. Et par conséquent, faire trop particulièrement ressortir les mérites d'une œuvre d'art, c'est admettre que ce ne sont pas des mé. rites.
Parmi les Mélodies de Thomas Moore, il en est une dont le remarquable caractère poétique semble avoir fort singulièrement échappé à l'attention. Cette pièce, d'une intense énergie d'expression, n'est surpassée par aucun passage de Byron. Dans deux vers de cette pièce, le sentiment semble condenser dans toute sa puissance la divine passion de l'Amour, — sentiment qui peut-être a trouvé son écho dans plus de cœurs passionnés qu'aucun autre de ceux qu'ait jamais exprimés la parole humaine.
« Viens, repose sur cette poitrine, ma pauvre biche blessée ; quoique le « troupeau t'ait délaissée, tu as encore ici, ta demeure ; ici encore tu trou- « veras le sourire, qu'aucun nuage ne peut dissiper, un cœur et une main < à toi jusqu'à la fin.
« Oh ! pourquoi l'amour a-t-il été créé, s'il ne reste pas le même dans « la joie et le tourment, dans la gloire et la honte ? Je ne veux pas savoir, « je ne demande pas, si ton cœur est coupable ; je ne sais qu'une chose : « c'est que je t'aime, quelle que tu sois.
« Tu m'as appelé ton Ange dans les moments de bonheur, je veux rester « ton Ange au milieu des horreurs de cette heure ; à travers la fournaise, « inébranlable, je veux suivre tes pas, te servir de bouclier, te sauver... ou « mourir avec toi ! »
Depms quelque temps, il est devenu de mode de refuser à Moore l'Imagination en lui laissant la Fantaisie; cette distinction tire son origine de Coleridge, lequel mieux que personne cependant a compris le génie de Moore. Le fait est que chez Moore la fantaisie prédomine tellement sur toutes ses autres facultés, et surpasse à un si haut degré celle des autres poètes, qu'on a pu être naturellement amené à ne voir en lui que de la fantaisie. Mais c'est une grave erreur, et c'est faire le plus grand tort au mérite d'un vrai poète.
L'un des plus nobles, et puisqu'il s'agit de fantaisie, l'un des plus singulièrement fantaisistes de nos poètes modernes, c'est Thomas Hood. Son poème La Belle Inès a toujours eu pour moi un charme inexprimable :
« Oh ! n'avez-vous pas vu la belle Inès ? Elle est partie vers le sombre « Occident, pour éblouir quand le soleil est couché, pour ravir le repos au « monde. Elle a emporté avec elle la lumière de nos jours, ses sourires qui « nous étaient si chers, les claires rougeurs d'aube dont s'empoiupralt sa « joue, et les perles qui brillaient sur son sein.
« Oh ! reviens, belle Inès, avant la tombée de la nuit, de peur que la lune < ne rayonne seule, et que les étoiles ne brillent sans rivale ; heureux sera « l'amant qui se promènera sous leur rayon et exhalera sa chanson d'amour « vers ta beauté. Je n'ose pas même l'écrire 1
« Que n'étais-je, belle Inès, ce galant cavalier, qui chevauchait si gaiment « à ton côté, et te murmurait à l'oreille de si près 1 N'y avait-il donc point « là-bas de gentilles dames, ou de vrais amoureux ici, qu'il dût ainsi tra- « verser les mers pour obtenir la plus aimée des bien-aimées 1
< Je t'ai vue, charmante Inès, descendre le long du rivage avec ua « cortège de nobles gentilhommes, d'aimables jeunes gens et de joyeuses « demoiselles faisant ondoyer des bannières en tête ; ils portaient des « plumes couleur de neige ; c'eût été un beau rêve, — si ce n'avait été « qu'un rêve I
« Hélas I hélas 1 la belle Inès s'en est allée avec le ctiant et la musique, « et les clameurs de la foule suivant ses pas. Mais quelques-uns étaient
LE PRINCIPK POÉTIQUE 113
« tristes et n'avaient pas de joie ; ils étaient torturés seulement par une < musique qui chantait : Adieu ! Adieu à celle que vous avez aimée si « longtemps.
« Adieu, adieu, belle Inès 1 Jamais vaisseau ne porta plus belle dame sur « son pont, ni ne fut emporté par une brise plus légère, — hélas ! pour le « plaisir de la mer et le chagrin du rivage ! Le sourire qui a ravi le cœur « d'un amoureux en a brisé bien d'autres 1
Maîsoii hgcnté^ du même auteur, est un des poèmes les plus véritablement poèmes, les plus exceptionnels, les plus profondément artistiques, tant pour le sujet que pour l'exécution. Il est puissamment idéal et Imaginatif. Je regrette que sa longueur m'empêche de le citer ici. Qu'on me permette de donn-er^à sa place le poème si universellement apprécié: le 'ont des Soupirs :
« Une plus infortunée, fatiguée de respirer, follement désespérée, est « allée au-devant de la mort 1
« Prenez-la tendrement, soulevez-la avec soin : — son corps est si frêle « elle est jeune, et si belle I
♦ Voyez : ses vêtements mouillés lui font comme un étroit suaire; tandis « que l'eau continuellement dégoutte de sa robe. Prenez-la bien vite, « amoureusement, et sans dégoût.
* Ne la touchez pas avec mépris ; pensez à elle avec tristesse, doucement, « humainement ; ne songez pas à ses fautes, tout ce qui reste d'elle est « maintenant fémininement pur.
« Ne scrutez pas profondément sa révolte téméraire et coupable ; tout « déshonneur est passé, la mort ne lui a laissé que la beauté I
* Silence pour ses chutes, n'est-elle pas de la famille d'Eve ? Essuyez «ses pauvres lèvres qui suintent encore toutes visqueuses. Relevez sa « chevelure en désordre, ses belles tresses châtaines, pendant qu'on se « demande, dans l'étonnement, où était sa demeure ?
114 EDGAB A. FOE
« Qui était son père ? Qui était sa mère ? Avait-elle une sœur ? Avait-elle « un frère ? Ou avait-elle quelqu'un de plus cher encore, et qui lui était « attaché de plus près que tous les autres ?
« Hélas 1 malgré toute la charité chrétienne sous le soleil, oh ! quelle « pitié I dans toute une cité populeuse, elle n'avait point de foyer I
* Sentiments de sœur, de frère, de père, de mère n'existaient plus pour « elle ; l'amour, avec une cruelle évidence, était tombé de son faîte ; la « providence de Dieu même semblait s'être détournée d'elle.
« En -face des lampes qui tremblotent au loin sur la rivière, devant les 4 miUe lumières qui luisent aux fenêtres des maisons, de la mansarde an « sous-sol, elle se tenait debout, effarée, sans abri pour la nuit.
< Le vent glacial de mars la faisait grelotter et frissonner, mais l'arche 4 sombre sous laquelle coule la noire rivière ne la fit point trembler. Affolée 4 des aventures de sa vie, elle était heureuse d'affronter le mystère de la 4 mort, impatiente d'être emportée, — n'importe où, n'importe où, loin 4 du monde !
« Elle se jeta hardiment de la berge, sans souci du flot glacé de l'âpre 4 ri\'ière. Représente- toi cette rivière, penses-y, homme dissolu I Plonges-y ; 4 bois de ses eaux, si tu l'oses !
4 Prenez-la tendrement ; soulevez-la avec soin ; son enveloppe est si 4 frêle,eUe est jeune, et si belle 1 Avant que ses membres glacés ne soient 4 trop rigidement figés, décemment, tendrement, rapprochez-les et arran. 4 gez-les ; et ses yeux, fermez-les, ces yeux tout grands ouverts sans voiri
4 Epouvantablement ouverts et regardant à travers l'impureté fangeuse, 4 pareils au dernier regard audacieux du désespoir fixé sur l'avenir.
4 Elle est morte sombrement, re jetée en son repos par l'outrage, la 4 froide inhumante et la brûlante folie. Croisez humblement ses mains 4 sur sa poitrine, comme si elle priait en silence. Comme si elle avouait sa 4 faiblesse, sa coupable conduite, et s'en remettait doucement de ses péchés 4 i soa SftUTcai '
Ce poème n'est pas moins remarquable par sa vigueur que par son pathétique. La versification, tout en poussant la fantaisie jusqu'au fantastique, n'en est pas moins admirablement adaptée à la furieuse démence qui forme la thèse de cette pièce. (1)
Quoique je considère Tennyson comme le plus noble poète qui ait jamais vécu, je me suis à peine laissé le temps d'en citer un court passage. Je l'appelle et le regarde comme le plus noble des poètes, non parce que les impressions qu'il produit sont toujours des plus profondes, non parce que l'émotion poétique qu'il excite est toujours la plus intense, mais parce qu'il est toujoius le plus éthéré, en d'autres termes, le plus élevé et le plus pur. Il n'y a pas de poète qui soit si peu de la terre, si peu terrestre. Le fragment cité ci-dessous fait partie de son dernier long poème : La Princesse :
« Des larmes, d'indolentes larmes (je ne sais ce qu'elles veulent dire) « des larmes venant du fond de quelque divin désespoir, jaillissent hors « du cœur et montent aux yeux, en regardant les heureux champs d'au- « tomne, et en pensant aux jours qui ne sont plus.
« Frais comme le premier rayon de l'aube éclairant la voile qui ramène « nos amis de l'autre hémisphère, tristes comme le dernier rayon rougissant « celle qui sombre, avec tout ce que nous aimons, sous l'horizon ; aussi « tristes, aussi frais sont les jours qui ne sont plus.
« Ah 1 tristes et étranges comme, en les sombres aurores d'été, le premier « cri des oiseaux à demi éveillés, perçu par des oreilles mourantes, quand, « sous des yeux mourants, la croisée, à peine éclairée encore, lentement se « dessine ;
« Aussi tristes, aussi étranges, sont les jours .qui ne sont plus. Aussi chers « que des baisers remémorés après la mort, aussi doux que ceux qu'ima- « gine une pensée sans espoir sur des lèvres réservées à d'autres ; profonds « comme l'amour, profonds comme le premier amour, enténébrés de tous « les regrets, ô mort dans la vie I tels sont les jours qui ne sont plus. »
(1) Poë cite encore les Stances à Augusta, de Lord Byron ; nous ne jugeons pas utile de les reproduire ici, notre lecteur pouvant les trouver dans le troisième volume de notre collection, consacré à Byron.
116 EDGAB A. PO£
En essayant ainsi d'exposer, quoique d'une façon bien rapide et bien imparfaite, ma conception du Principe poétique, je ne me suis proposé d'autre but que de suggérer cette réflexion : c'est que, si ce Principe est strictement et simplement l'aspiration de Tamé humaine vers la Beauté surnaturelle, sa manifestation doit toujours se trouver dans une émotion qui élève l'âme, tout à fait indépendante de la Passion qui exalte lè^cœuf, et de la Vérité qui satisfait la raison. Pour ce qui regarde la Passion, hélas 1 elle tend plutôt à dégrader l'âme qu'à l'élever. L'Amour, au contraire. — rAmour, — le vrai, le divin Eros, — la Vénus Uranienne, si dilïereute de la Vénus Dionéenne — est sans contredit le plus pur et le plus vrai de tous les thèmes poétiques. Quant à la Vérité ; si par l'acquisition d'ime vérité particulière nous arrivons à percevoir de l'harmonie où nous n'en voyions pas auparavant, nous éprouvons alors en même temps le véritable effet poétique ; mais cet effet ne doit être attribué qu'à l'harmonie seule, et nullement à la Vérité qui n'a servi qu'à faire éclater cette harmonie.
Nous pouvons cependant nous faire plus directement une idc-e distincte de ce qu'est la véritable poésie, en considérant quelques-uns des éléments simples qui produisent dans le poète lui-même le véritable effet poétique. Il reconnaît l'ambroisie qui nourrit son âme dans les orbes brillants qui étincellent aux cieux, dans les volutes de la fleur, dans les bouquets formés par d'humbles arbustes, dans l'ondoiement des champs de blé, dansJ'attitude penchée des grands arbres tournés vers le levant, dans les lointains bleuâtres des montagnes, dans l'architecture mobile des nuages, dans le tintement des ruisseaux qui se dérobent à demi, dans le miroitement argenté des rivières, dans les profondeurs des sources solitaires où se mirent les étoiles. Il la reconnaît dans le chant des oiseaux, dans la harpe d'Eole, dans les soupirs nocturnes du vent, dans les gémissements lugubres de la forêt, dans le murmure des vagues expirant sur le rivage, dans la fraîche haleine des bois, dans le parfum de la violette, dans la voluptueuse senteur de l'hyacinthe, dans le parfum évocateur qui lui parvient, le soir, d'iles éloignées non découvertes, sur des océans sombres, illimités, inexplorés. Il la reconnaît dans toutes les nobles pensées, dans toutes les aspirations qui ne sont pas de la terrr-
dans toutes les saintes impulsions, dans toutes les actions chevaleresques, généreuses, dans toutes celles qui supposent le sacrifice de soi-même. Il la sent dans la beauté de la femme, dans la grâce ondoyante de sa démarche, dans l'éclat de ses yeux, dans la mélodie de sa roix, dans la douceur de son sourire, dans son soupir, dans le frémissement harmonieux de ses vêtements. Il la sent profondément dans ses attraits enveloppants, dans ses ardents enthousiasmes, dans ses gracieuses charités, dans ses douces et pieuses patiences ; mais par-dessus tout, il l'adore à genoux, dans la fidélité, dans la pureté, dans la force, dans la suprême et divine majesté de son amour.
Qu'on me permette de terminer, en citant encore un petit poème, d'un caractère bien différent de ceux qui précèdent. Il est de Motherwell et est intitulé le Chant du Cavalier.
A cause de nos idées modernes et tout à fait rationnelles sur l'absurdité et l'impiété de la guerre, nous ne sommes pas précisément dans l'état d'esprit le mieux fait pour sympathiser avec les sentiments de ce poème, et par conséquent nous sommes peu enclins à en apprécier la réelle valeur. Pour y arriver, il faut nous identifier nous-mêmes, en imagination, avec l'âme du vieux cavaher.
« Un coursier ! Un coursier d'une vitesse sans égale ! Une épée d'un < métal acéré 1 Pour de nobles cœurs, tout le reste est peu de chose ; sur « terre, tout le reste n'est rien. Les hennissements du fier cheval de guerre, « le roulement du tambour, l'éclat perçant de la trompette sont des bruits « qui viennent du ciel ; et puis ! le tonnerre des chevaliers serrés, qui se « précipitent en même temps que grandit leur cri de guerre, peut faire « descendre du ciel un ange étincelant, et réveiller un démon de l'enfer.
« Montez donc ! montez donc, nobles braves, montez tous, hâtez- vous 4 de revêtir vos cimiers ! Gloire et Honneur, ô courriers de la mort, appelez-. « nous une fois encore au champ de guerre. D'aigres larmes ne rempliront « point nos yeux, quand la poignée de notre épée sera dans notre main î « nous partirons le cœur fier, sans un soupir, pour la plus beUé du pays. « Laissons l'amoureux jouer du chalumeau, et que le poltron se lamente * et pleurniche. Notre affaire à nous, c'est de combattre en hommes et de 4 mourir en héros I