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PLACE DE LA CONCORDE

DANSEUSES

une théorie esthétique, après tout très défendable, celle qui consacre les œuvres d’art, à l’unique description du Beau, conforme aux canons antiques, au rythme du corps, fixé par la statuaire grecque.

A la rigueur, on eût admis peut-être que le visage ne réalisât pas ces perfections idéales, très rares sans doute-et c’est pour s’en être tenu à ce demi-courage que les nus de Manet et de M. Renoir sont moins révolutionnaires que ceux de M. Degas — mais que l’on étendît, de propos délibéré, aux corps, les déformations imposées par les contraintes naturelles ou artificielles de notre société, c’était tenter une œuvre d’une audace si grande qu’il fallait une personnalité exceptionnelle, pour l’oser.

M. Degas 1’ entreprit cependant, avec simplicité. Fidèle à cette esthétique qui l’avait guidé depuis ses premières œuvres, le jour où il aborda l’étude du nu, il conforma cette étude à sa théorie. Il ne voulut pas, d’imagination, composer des corps, d’après l’antique. Il copia la vérité, les corps qu’il avait à poser devant lui. D’une sincérité qui effaroucha au début, les plus vaillants même, ayant fait dévêtir dans son atelier des modèles, il les dessina telles qu’elles étaient, belles filles sans doute, mais déformées, alourdies, par les tares qu’impose aux siens une société où, le nu n’existe plus, où le vêtement, le corset, les aventures de la vie moderne révèlent au deshabillé, leurs méfaits.

Ainsi s’élabora peu à peu cette série, d’une sincérité troublante, d’une vérité qui nous fait mal, alors même que nous nous inclinons devant les documents qu’elle nous offre. Non seulement, c’est notre accoutumance de la beauté qui s’émeut et s’indigne devant ces misères, mais c’est le patrimoine inaliénable de romanesque, légué par les générations, qui se trouve brusquement atteint. M. Degas a beau n’avoir fait, comme Maupassant, que décrire ,,1’humble vérité44, le passé nous a façonné de telle façon que, malgré que nous voyions, chaque jour, sous nos yeux, ces mêmes corps tels que les dessine l’artiste, affligés des mêmes déformations, nous ne savons les reconnaître. Qu’une maîtresse détache sous notre regard ses parures, les linons qui vêtent son corps; qu’elle dégrafe son corset, ses jarretelles ou ses jarretières, tous les liens qui pressent sa

Degas

chair et la meurtrissent, nous ne voulons pas consentir aux tares, inscrites par toutes ces coquetteries malsaines.

Et je sais bien l’argument que notre invincible aveuglement oppose à de telles révélations. On dit que ce sont là des empreintes passagères, des plis marqués sur le torse, sur les flancs, sur le ventre, sur la croupe de la femme, qui persistent seulement quelques heures, et qu’après, toutes ces traces disparaissent. . . C’est là l’erreur fondamentale de nos sensualités exaspérées. A force d’être enfermés dans les boîtes rituelles, les petits pieds des Chinoises sont devenus des moignons; la beauté féminine, dans les races indo-européennes, a subi de même l’empreinte des carcans, où elle enfermait son jeune corps; et, de génération en génération, les lignes se sont déformées, les galbes se sont alourdis. Tous les mystères de l’intimité ont métamorphosé le corps au point de l’éloigner des formes divines, sculptées par la nature.

Et le génie de M. Degas, qui analyse avant de reconstituer, semble avoir prévu ces propos de mauvaise foi. Il décrit toujours la femme, non point à l’heure de son coucher, comme l’eussent fait vraisemblablement les maîtres libertins du XVIIIème. . . Il la surprend au lever, alors que la nuit entière a fait son œuvre et reposé les chairs fatiguées. La voici, au saut du lit, entrant dans le tub, ou sortant de sa baignoire, penchant la fleur de ses seins sur l’eau de la large cuvette, comme deux nénuphars nacrés flottant dans l’onde glauque. Et cependant, partout, en toutes occasions, l’œil de l’artiste rencontre les ombres indélébiles, creusées aux plis des chairs, malgré le repos, les bouffissures, qui résistent au massage, à l’hygiène de l’eau glacée, les empâtements du bassin, déformé par les grossesses-ou les avortements ... — par l’action du corset, serré de manière ridicule. Les reins sont marqués à jamais par le lacets et les ferrures du corset qui, sournoisement, ont pesé sur les vertèbres, rendus visibles ainsi. Les omoplates saillent, déplacées à force d’être comprimées. La croupe s’élargit en méplats imprévus. De face, voyez ces seins „peaussus“, alourdis par des maternités anémiques, déformés par des caresses trop prolongées. Le ventre a perdu cette ligne qui laissait à la femme antique un peu de sa pudeur mystérieuse de jeune fille. Veiné de vergé-

LA TOILETTE

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