LA CONVERSATION
même méthode, ce procédé du ton de pastel, vivifié par les hachures claires qui créent le modelé. Vous retrouverez, de l’un à l’autre, cette même vision des êtres et des choses, exprimée par un pessimiste, uniquement amoureux de la beauté qui peut composer le métier.
C’est un tel sentiment sans aucun doute qui a dû inspirer à M. Degas, ,,Les Blanchisseuses44. Si nous éprouvions encore quelque difficulté à saisir sa manière de chosir les thèmes de son œuvre, ce sujet nous libérerait de toute indécision. Pour adopter une telle anecdote, il faut, à priori, savoir qu’elle ne peut fournir qu’une occasion de virtuosité. Il ne peut être question, en s’arrêtant à la conter, que de traduire des gestes, que de montrer quelques beaux mouvements des muscles, quelques déformations anatomiques ou tares professionnelles, que de rendre quelques variétés de blanc — le blanc bleuté du linge à peine séché, encore tout fripé du lavage ou le blanc neigeux d’une chemise, ayant passé au glaçage du fer. A elles seules, elles vaudraient toute une étude, ces quelques œuvres, que l’on ne peut qu’indiquer au cours d’une telle étude. Insensiblement, elles amènent l’artiste, par le souci de plus en plus évident qu’il prend de décrire des mouvements, des chairs, et des étoffes, à l’œuvre essentielle qui révèle l’apogée de son effort, aux ,, Femmes à la toilette44.
Les femmes à la Toilette.
Peu à peu, en effet, l’art de ce véritable classique a atteint à la vertu même du classicisme, la simplicité. D’instinct, inconsciemment presque, il avait, à travers ses œuvres antérieures, conservé ce goût perceptible de la nudité, cette vision persistante du corps humain par delà les étoffes. Les maîtres ont toujours cette préférence. A mesure que leur puissance s’affirme, que leur génie prend plus complètement connaissance de ses moyens, ils sacrifient à cette inclination. La série des ,, Femmes à la Toilette44 réalise pleinement cet idéal.
Insensiblement, ainsi M. Degas rallie Ingres, qui fut, au reste, dès sa jeunesse, l’une de ses grandes admirations — admiration que partageaient
tous ses amis du café Guerbois. Comme l’a très justement noté Camille Mauclair, dans son bel ouvrage sur /’ Impressionnisme, qui contient la seule étude sérieuse consacrée à l’œuvre de M. Degas, ,,1’impressionnisme et le réalisme moderne n’ont jaimais cessé de révérer l’idéal d’Ingres, non dans ses pastiches de Raphaël, mais dans ses portraits et ses dessins; ils ont bien plus de sympathie pour le style caractériste et français que pour le romantisme qui, après Delacroix, est vite tombé dans la poncivité“.
Dans ces œuvres, il n’y a plus de sujet. L’anecdote, qu’entraînaient inévitablement après eux les thèmes, jusque là choisis par l’artiste, en dépit de sa sobriété, a disparu. L’unique objectif que se propose désormais le peintre, est de décrire le corps de la femme, dans le caprice de sa nudité, dans les attitudes que lui impose le souci de sa coquetterie, toujours en éveil. Désormais, aucun accessoire ne vient distraire notre jugement ni faciliter notre impression. Nous n’avons, sous nos yeux, que des „Morceaux de nu“ — disons le mot, des études.
Pour que de telles pages atteignent à la puissance et soient capables de rivaliser avec les œuvres d’art les plus complètes, il faut que le peintre qui les a réalisées, soit doué de manière à peu près unique. Pour qu’à chaque pastel nouveau, nous nous arrêtions encore et qu’après l’analyse de quelques uns, nous ne jugions pas que le don de l’artiste se perd dans le procédé, il faut un tempérament d’une probité assez rare. Sans craindre de dépasser l’éloge permis, on peut, on doit reconnaître que ce sont ces mérites qui caractérisent plus particulièrement cette série de M. Degas. L’originalité qu’il avait toujours montrée dans la conception de ses études, s’est retrouvée ici, mais pour oser s’en parer, il fallait l’insouciance, qui a toujours été la sienne, à l’égard des préjugés courants. Si en effet, il était déjà courageux de dépeindre la danseuse, comme il l’a fait, sans crainte de blesser l’illusion que conserve avec entêtement, envers les grâces du corps de ballet, à peu près tout le monde, il était encore plus dangereux de peindre des femmes nues, qui ne fussent pas douées de toutes les perfections physiques.
Car, dans ce cas, non seulement on choquait les fanatiques de l’école, — et cela n’a rien qui puisse déplaire-mais encore on heurtait, en chemin,