CHEVAUX DE COURSES
tures brillantes, il pèse lourdement sur le sexe mal dessiné, mal touffu, qui se perd dans la mollesse des cuisses hésitantes. La vérité ici, devient clinique; tout cet art admirable semble l’illustration d’un traité de médecine Sincérité admirable d’un artiste, qui a préféré aux académies d’École, la description de la réalité!
On éprouve, devant cette œuvre, un sentiment indéfinissable. On comprend toute l’attirance qu’elle offrait à réaliser. On mesure à peu près exactement l’amplitude intellectuelle qui convint pour l’accomplir. Les modelés ont une telle consistance, les volumes sont si justement évalués et les plans observés que l’on pense, sans pouvoir éluder ce rapprochement, à l’œuvre statuaire de Rodin. Mais, en même temps une autre comparaison s’impose. Des vers de Baudelaire nous remontent irrésistiblement à la mémoire. . . .
C’est que ces corps réalisent toute une philosophie inconsciente. C’est que, sans idée antérieure, ils traduisent une conception féminine, à la fois très moderne et médiévale. C’est qu’à contempler ces nudités, d’un réalisme parfait, on évoque des philosophes, des poètes, des mystiques, des artistes d’autrefois.
Je sais bien qu’en fait, M. Degas, pur technicien, n’a pas préparé ces évocations. Mais elles s’imposent. Même de manière incertaine, nous savons trop le passé pour éviter ces associations d’idées. Ces sortes de femme, qui ont des grâces serpentines et des rudesses douloureuses, appellent à notre mémoire le souvenir des misogynies légendaires, celles qui recouvrent de brutalités les plus grandes tendresses, les timidités les plus ardentes qui soient jamais montées vers la femme. . . .
Cet art est fait à la fois — involontairement, je ne saurais trop le redire — de chasteté et de luxure, de pudeur et de vice. Ces anatomies scrupuleuses, traitées uniquement pour le souci de la forme, attirent le cortège de nos connaissances. Ces dos osseux, aux vertèbres de félin, ont la rigueur de planches anatomiques et, en même temps, à les contempler, on devine toute la force nerveuse que dissimulent ces armatures fragilement sculptées, évidées peu à peu par les dégénérescences. Toute l’animalité
onduleuse, toute la ruse chaude, toute la souplesse lascive de la femelle, de:
La femme t etre malade et douze fois impur , sont inscrites sur cet écorché, si simple, si précis, traité de manière si grave. La lutte des sexes se révèle, troublante, aux chapitres de cette œuvre, savante et saine d’intention cependant. . . .
Il est une page de M. Degas qui ne rentre pas dans aucune série, qui fonde un tout par elle-même et qui est peut-être, parmi ces chefsd’œuvre, le chef-d’œuvre. Tous les pastels et toutes les toiles pourraient être engloutis par un cataclysme: si elle demeurait, elle imposerait son nom à l’admiration et l’avenir. Certains la connaissent à tout sous ce titre: le Viol , que l’on lui donna lorsqu’elle fut écrite, en 1875. Aujourd’hui, on l’appelle Intérieur. Elle synthétise à la fois le plus grand art et cette pensée de l’artiste que j’ai tentée d’analyser.
Un homme et une fillette sont réunis dans une chambre modestechambre de petit bourgeois ou chambre meublée. Des objets indifférents aux murs, une carte-mappemonde au dessus d’une commode banale, une gravure sans art au dessus du petit lit de fer, virginal et sans volupté. Sur la cheminée, où grésille un feu rouge, un motif banal qui se reflète dans la glace. Un guéridon au milieu de la pièce, sur lequel pose une boîte à ouvrage ouverte, en désordre. L’enfant travaille, une lampe éclaire sournoisement, paisiblement le décor. Par terre, quelques carpettes, vulgaires. Tout cet accessoire est traité de main de maître. L’acajou du meuble, le papier à fleurs de la muraille, l’intérieur rose de la boîte sont hallucinants de vérité.
Rien n’est dérangé dans la pièce. Mais, sur une chaise, près de la table, la fillette vêtue d’un jupon modeste, la tête perdue dans ses mains, pleure: c’est la petite ouvrière surprise par l’homme qui a perdu la tête et qui, son acte accompli, a fui jusqu’à l’autre extrémité de la pièce s’appuyer à la muraille, le sang-froid revenu à contempler cette détresse. Ce bourgeois qui n’est peut-être pas un mauvais homme voit son œuvre et cependant il n’est pas entièrement apaisé. Une flamme de luxure brille encore dans son regard — oh! ce point blanc, lumineux, sur la prunelle! — ; il regarde la scène précisée par le corset banal qui est demeuré à terre, le lacet lâche,