‹ Edgar DegasChapitre 12 sur 14 · FEMME PRENANT UN BAIN · texte numérisé non relu

FEMME PRENANT UN BAIN

symbole sans dramatique superflu, d’une sobriété puissante. Il faut avoir vu cette œuvre pour comprendre l’entière psychologie de M. Degas, pour mieux saisir sa conception de la femme, telle que j’essayais tout à l’heure de la saisir. Timidité, perspicacité, sincérité — tout son art est contenu dans cette œuvre, qui a son analyse, son explication dans les ,, Femmes à la Toilette'4.

Il fallait pour oser cette dernière série, un artiste indifférent au succès. Mais en même temps, c’était une tâche attirante pour un pastelliste. Par les hachures brunes ou bleues, par les bistres équivoques, M. Degas a su reconstituer ces modelés tératologiques et mystérieux, que dissimulent les atours et qui procurent la désillusion finale.

Et cependant, ce n’est point tout encore. M. Degas possède un moyen d’expression supérieur, plus complet que les autres maîtres. Grâce aux jeux de la lumière, tamisée ou rude, entrant par les fenêtres, dans ces boudoirs, ces cabinets de toilettes ou ces salles de bain, il peut pousser plus loin son analyse. Il est véritablement, comme on l’a nommé ,,le maître des contrejours44. Après l’œuvre délimitant les formes par les volumes, voici le pastel qui rend les reliefs plus exacts encore par ses nuances infinies: et c’est vraiment alors, si l’on peut dire, l’apothéose du talent de ce maître.

Sans indulgence, sans satire, dans la pleine virtuosité de son génie, il se sert de tous les éléments, de toutes les matières, de tous les procédés, de toutes les inventions, pour parfaire son œuvre. Ici, la plupart des critiques se sont trompés. Ils ont cru que le peintre avait traité, comme le fait M. Renoir, l’accessoire, le décor pour lui-même. Erreur. . . : Les étoffes des draperies, des meubles, des peignoirs n’ont de valeur que par rapport aux carnations de la baigneuse. Les nuances les plus vives des rideaux d’indienne, les velours, les lingeries, tout concourt à faire apparaître, dans une plus grande vérité, par apport ou par contraste, les tonalités de la chair, les hideurs d’un nu décomposé par l’existence moderne. Si précises, si parfaites que soient les fleurs, les arabesques, lescoloris à son entour, ils ne sont poussés ainsi que pour entrer dans la gamme des jaunes, des verts, des bistres, des bleus ou des roses qui situent les régions du corps lassé de la femme. Et les hachures elles-mêmes, violentes ou légères,

les éraflures du crayon, les inventions du pastel n’interviennent qu’à ce titre. Tout apparaît en valeur de la description de ces corps amoureusement, amèrement et douloureusement décrits.

L'œuvre de M. Degas.

Aujourd’hui, M. Degas ayant accompli l’œuvre de sa volonté et de son instinct, ayant réalisé l’effort que lui commandait son tempérament, jouit, en virtuose, et en sceptique, de la tâche accomplie. Les querelles d’ École, à son propos, sont éteintes. Il voit à l’honneur les Impressionnistes, si rudement bafoués jadis. Il sait que les générations nouvelles aiment ses jockeys, ses danseuses, ses nus, même lorsqu’elles ne les comprennent pas. Il est d’un snobisme avantageux, parmi les contemporains, de les louer, comme jadis, de les ridiculiser. M. Degas ne s’émeut pas plus de cette consécration qu’aux temps héroïques, des brocarts.

Toute son œuvre fut conçue à l’ombre d’une philosophie. Il avait confiance dans le temps; même incompris à jamais, il eût suffi à la sérénité du soir de sa vie, d’avoir réalisé son idéal.

Ses trois suites importantes, préservent à jamais son nom de l’oubli. Elles le conduiront à la plus lontaine postérité. Dans les musées, auprès de ses maîtres favoris, qu’il a tant aimés pour leur sincérité, elle accrochera ses toiles ou ses pastels. Mais l’avenir retiendra aussi d’autres œuvres, qui sont moins connues, ses portraits, loyaux et solides, traités à l’huile mais sans bitume, avec une légèreté de matière qui révèle une rare sûreté de main. Il faut connaître cette „Vielle Mendiante “ qu’il peignit à ses débuts et qui est déjà d’un art si complet, les portraits de M. Altès, cette esquisse de M. Tourny, faite à Rome en 1857, „La Savoisienne“ d’un classicisme qui s’apparente à celui d’Holbein, „Le portrait de Melle Daubigny qui passa en vente, ces temps derniers — lors de la dispersion de la collection Chéramy — et qui atteignit aux prix élevés.

Dans quelque genre qu’il se soit manifesté, on retrouve les qualités et les défauts caractéristiques de sa manière. Les qualités sont indiscutables.

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