‹ Edgar DegasChapitre 3 sur 14 · TORSE DE FEMME S’ESSUYANT · texte numérisé non relu

TORSE DE FEMME S’ESSUYANT

assuré de la seule réalité de la probité. L’homme disparaît et même à l’heure de la gloire, il ne reparaîtra pas. Nul ne peut se vanter d’avoir pris une interview à M. Degas. Sauf quelques familiers, choisis parmi les jeunes artistes, doués d’une originalité véritable et d’un cœur sincère, personne ne pénètre l’intimité du grand peintre. Et c’est un des grands honneurs de sa vie qu’aucun gouvernement n’ait osé le décorer, pour

avoir si longtemps méconnu sa grande valeur et sa conscience admirable.

Les scènes du Turf»

L’œuvre de M. Degas se distribue volontiers en séries. Ce peintre, insoucieux de plaire au public par l’anecdote, chercha toujours en effet, à travers une des plus copieuses productions de ce temps, à concrétiser, grâce à quelques modèles de parfaite synthèse, une loi ou un phénomène. La série consacrée à l’étude du Turf, par delà l’apparence, constitue une très minutieuse étude de plein air, en même temps qu’elle est la première prise de contact de l’artiste avec l’expression du mouvement.

En fait, dès le seuil de cet essai, il convient d’indiquer ce trait essentiel du tempérament artistique de M. Degas: la passion du mouvement. A cet instant actuel de sa vie, où toute la courbe de son œuvre semble bien à peu près entièrement décrite, lorsqu’on feuillette les albums qui rassemblent la reproduction de ses pastels, de ses dessins ou de ses toiles, on se rend compte que la grande fièvre de sa vie fut de saisir les gestes humains, la mobilité des êtres vivants, évoluant dans la lumière, et au gré de la lumière.

Avant tout épris de Fart du dessin, essentiellement dessinateur, ayant toujours traité la peinture dans ses rapports avec le dessin, il a voulu fixer, sub specie œterni , ces lignes harmonieuses, belles en elles-mêmes, qui s’inscrivent un moment dans l’espace et se renouvellent à l’infini. Il n’y a pas eu de mouvement pour le laisser indifférent. Aucun, si vulgaire fût-il, ne lui a paru méprisable. En lui donnant un sens très personnel, il a semblé adopter pour sa devise le vers mélancolique et profond d’Alfred de Vigny:

Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.

Qu’il ait eu à traiter des chevaux de courses et des jockeys, des entraîneurs, tout ce monde qui évolue sur les pelouses, dans les paddocks, aux champs d’entraînement, s’agitant, s’ébrouant, caracolant ou galopant dans l’air pur du printemps ou de l’été, dans les paysages charmants et verts réservés aux turfs; qu’il ait décrit des danseuses à l’étude, dans le jour cru des salles dénudées où répètent les classes des ballets ou dans la pénombre des pièces mal appropriées et lointaines, refuge des choryphées à l’heure du travail; qu’il ait saisi les attitudes des femmes dans l’intimité de leur toilette, à la sortie du bain ou nonchalamment abandonnées au délassement du tub, qu’il se soit intéressé aux gestes pesants et balancés des blanchisseuses, tanguant sur le fer qui glace le linge, partout et avant tout, son souci — mieux même, son instinct — lui a donné comme motif essentiel de son œuvre, le mouvement à surprendre.

Ce don suffirait pour le faire apparaître à l’avenir comme un merveilleux répertoire de documents humains, comme le plus prodigieux recueil de gestes qu’ait jamais rassemblé un génie. Et n’eût-il sa maîtrise même, que ce serait déjà pour lui, un titre suffisant de gloire, devant les esthétiques futures.

Mais en fait, il y a mieux dans son labeur. Lorsqu’on reprend chacune de ces séries, on s’en rend un compte de plus en plus net. Lorsqu’il commença à peindre ces œuvres consacrées à l’analyse du monde des courses, il libérait sa personnalité, à la fois des enseignements divers qu’il avait reçus, et des influences que la camaraderie nous impose toujours, plus ou moins fortement, à un moment de notre formation. De lui-même, il avait réagi contre l’école. Il lui fut plus malaisé d’adapter à son tempérament, d’approprier à sa nature ces théories encore confuses et par trop générales que les impressionnistes avaient formulées, avant tout par instinct. De nature peu expansive, timide, assez défiant de lui-même, trop psychologue pour ne pas comprendre que de médiocres contemporains ne permettent pas de condammer des écoles ayant produit des chefsd’œuvre, il oscillait, hésitait et se retrouvait tour à tour attaché aux deux conceptions. Par le dessin, il demeurait relié à la fois au passé et à l’avenir. Les scènes du Turf, au cours desquelles se dégage son art personnel, révèlent de façon curieuse cette hésitation et l’achèvement de cette libération.

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