VOITURES AUX COURSES
Ces premières œuvres, telles qu’elles sont, n’en demeurent pas moins des œuvres définitives. Et l’on pourrait presque dire, que dans „L’histoire littéraire de la peinture française44, elles ont une importance décisive. Si l’on se reporte, en effet, au temps où elles furent exécutées, on reconnaît assez vite que, malgré la révolution esthétique accomplie par les romantiques, si brutalement judicieuse, si audacieuse à certains égards, on avait conservé en France au moins, des préjugés, des habitudes, des traditions pompeusement timides, qui guindaient les génies les plus libres et les pliaient à un classicisme de sujets, hors duquel il n’était point, persistait-on à affirmer, de salut. La nature rarement, l’homme quelquefois, dans les portraits-encore fallait-il compter avec la ,, disposition44 du personnagel’histoire le plus souvent, fournissaient les thèmes des œuvres. La leçon de l’école, transmise depuis la Renaissance, peu à peu affadie et devenue procédé, pesait sur les originalités naissantes et les détournait des voies nouvelles, où elles eussent pu s’engager. La Bible, les Histoires grecques et romaines, jusqu’à Géricault et Delacoix avaient paru les seules „matières44 dignes d’être traitées par le pinceau. Dès que l’on abordait l’anecdote contemporaine, c’était pour la traiter comme au XVIIIe, plus en anecdote qu’en étude. La série des ,, Courses44 de M. Degas, les œuvres de Manet furent, à ce point de vue, aussi audacieuses que l'Entrée des Croisés à Constantinople et les toiles des premiers romantiques.
Sans doute, parmi les tableaux d’Horace Vernet et de Géricault, on trouve bien quelques scènes de courses. Mais, malgré l’habileté de l’un et le très grand talent de l’autre, aucun de ces deux artistes n’a traité avec sincérité, avec vérité, ces scènes. Elles prennent plus ou moins sous leur pinceau une apparence d’estampes anglaises. Ces tableaux sont des toiles d’atelier, composées conventionellement, pour l’effet plaisant. L’amble allongé symétriquement des chevaux, les gestes des jockeys, conduisant à la cravache, penchés sur l’encolure de la bête, dans un mouvement faux, le paysage sans lumière, étalé, d’un vert monotone et sans chlorophyle, tout le décor sans air, toute la scène sans composition personnelle, voilà les toiles faciles, faites pour séduire un public bon enfant, qu’exécutèrent ces peintres de l’âge précédent. L’originalité de M. Degas
a consisté à traiter avec bravoure, sans romanesque, ces mêmes motifs. Il faudrait reprendre toutes ces pages, une à une, les feuilleter, pour les étudier dans le détail, pour suivre la progression de cette étude consciencieuse. Les „Entraineurs“ , les „ Chevaux de course “, „Avant la course “, „Aux courses, avant le départ “, „L’ Entrainement" marquent les phases de ce travail d’analyse minutieuse, puissamment synthétisé par l’artiste, à l’heure où il a eu son sujet tout à fait dans l’œil. D’innombrables mouvements ont été saisis dans leur instantanéité, avant d’être fixés sur la toile. Le cheval qui caracole à la sortie du paddock, danse au galop d’essai, capricieux; qui vient s’aligner, malaisément cabré ou bondissant, près de ceux qui, patiemment, attendent le départ; le geste du jockey, surpris par la vivacité de l’écart ou bien, ayant solidement en main sa bête, la ramassant d’un mouvement nerveux des cuisses ou la ressaissant en plein désarroi; l’air las, le regard morne de l’être glabre, sur qui sont braquées des milliers de lorgnettes fièvreusement serrées, gris sous la casaque soyeuse, aux couleurs rayonnantes dans la lumière, tout cela est noté avec une acuité de vision, une probité d’observation à peu près uniques. Le dessin de tous ces mouvements est d’une telle exactitude qu’il semble avoir été exécuté avec la rapidité du geste lui-même. Le trait est d’une netteté et d’une continuité si harmonieuses qu’il semble envelopper dans une arabesque définitive, l’homme et le cheval, évoquant la grâce nerveuse des cavaliers sculptés aux frontons athéniens . . .
Mais, de même que ce dessin est d’une liberté admirable, qu’il est la vie même; et qu’à lui seul il suffrait presque à nous donner l’illusion de la couleur, de même, la qualité de la peinture de M. Degas nous déconcerte et suscite des rapprochements avec les meilleurs maîtres. La conscience et l’instinct de cet artiste ne lui permettent pas les procédés faciles, les mélanges adroits, qui dénaturent les teintes franches et ne laissent aucune vérité, aucune fraîcheur aux tons. Le grand art de M. Degas, dès sa série des ,,Courses“ — art qu’il ne cessera de développer par la suite — est de continuer à dessiner, pinceau en main-ou pour mieux parler, d’unir par la conjonction des tons comme par la combinaison des lignes, ces deux arts du dessin et de la peinture, qui devraient toujours