LA SAVOISIENNE
se renforcer en l’artiste, au lieu de se combattre et de se nuire, comme cela a lieu le plus souvent. Avec un rien de matière, effleurant la toile, il arrive à des rendus admirables, son pinceau semble se charger à peine de couleur, paraît à peine oser une touche et cependant, tant sa connaissance des valeurs est tranquille; le moindre fragment de gazon, les lointains du champ de course, la robe lustrée des chevaux, l’éclat des cacaques [es blancs sont d’une solidité remarquable et d’une finesse de grand maître] traité de la sorte, légèrement et par petite touche, s’élargit prend du relief, se situe, met de l’air partout, donne l’importance d’une œuvre définitive à l’anecdote choisie.
Les danseuses.
Mais M. Degas est un artiste trop vigoureux, un dessinateur trop maître de son art pour n’avoir pas été attiré invinciblement vers la description du corps humain-qui permet la joie des plus belles arabesques. Ayant acquis, par la grâce de cette série des ,,Courses“, la pleine aisance de son talent, il va donner désormais l’œuvre de sa maturité „Les Danseuses, les Blanchisseuses et les Femmes à la toilette44.
Ces nouveaux sujets correspondent, nettement d’ailleurs, au goût de ce peintre qui, dès ses premières toiles, a choisi, comme thème essentiel de son œuvre la description des mœurs contemporaines et qui traita, dès sa série des Courses, ces motifs renouvelés avec une sincérité de conteur, corroborant l’œuvre des réalistes du roman. Ils permettent en même temps à ce pessimiste, tout en respectant la vérité, de donner libre cours à son ironie très amère et de montrer que derrière la façade de nos décors, le sortilège de la beauté féminine, réside l’illusion, maîtresse suprême et ridicule de la vie. Enfin, nul autre motif ne peut lui fournir, aussi bien que l’agilité de la danseuse, que l’abandon de la femme, dans son intimité, l’occasion d’étudier le mouvement humain.
Avec l’innombrable suite des Danseuses, M. Degas délaisse, pour ainsi dire, la peinture à l’huile: il ne la reprendra guère que pour traiter
Degas
certains portraits, certains sujets de plein air. Il adopte le pastel-qui est d’ailleurs encore une manière de crayon — - et qui satisfait son inclination, de plus en plus marquée à dessiner non par le contour , mais par le modelé . Pour le noir, les dessins et les taches des pastels, il ne se sert que du crayon gras, et il obtient dans la couleur, sans maquillage, par un métier très personnel, toutes ses nuances, tous ses effets de lumière, d’étoffe et de chair avec les pastels.
Ce procédé, à étudier de près, est des plus curieux. Aucun artiste, à aucune époque de l’histoire de l’art, n’a plus fortement asservi la matière à son idéal. La couleur et le grain du papier prennent de l’importance par sa fantaisie et d’ailleurs ce métier, très personnel, ne fait que se perfectionner à cette époque. A ses débuts mêmes, alors qu’il rêvait de grandes compositions sur Babylone, il travaillait déjà dans de telles conditions. Les esquisses que publia M. Manzi, voici quelques années, témoignent en ce sens. Mais du jour où il s’adonna presque entièrement au pastel, il fit concourir tous éléments dont il disposait, à réaliser jusqu’au prodige, sa vision personnelle. Il créa, pour ainsi dire, un secret, devant lequel on demeure inquiet. On cherche vainement les éléments qui le constituent. On voit bien l’effet; on peut même assez aisément reconstituer la marche du travail, les matériaux, les procédés qui ont servi: hachures, pulvérisation de pastel, juxtaposition de traits gras ou à peine indiqués, et cependant, on demeure confondu, dans la stupéfaction et l’admiration.
La série des ,, Danseuses” est certainement l’œuvre la plus connue de M. Degas. Est-ce le pastel du Luxembourg, „Lû Danseuse- étoile appartenant au don Gaillebotte, qui a popularisé cette suite de dessins et de pastels? Est-ce le sujet, plus aimé des Parisiens et de cette entité vague, qu’on appelle le grand public? Sont-ce les disciples et les imitateurs du grand artiste, ayant repris le thème, les Forain, les Toulouse-Lautrec, les Renoir et les Louis Legrand, qui ont forcé à rappeler qu’il est le premier du genre à tous les points de vue. On ne saurait le dire avec exactitude. Mais, en vérité, tout le monde, dès qu’on prononce le nom de M. Degas, se donne des petits airs de connaissance, en citant cette partie de son œuvre. Cette suite est à la fois, charmante et puissante. Elle continue la