CHEVAUX DANS LA PRAIRIE
tradition des maîtres du XVIIIe, qui évoquaient la Guimard ou Mademoiselle Duthé, qui fixaient par la sanguine ou la peinture, les grâces de la danse, les gestes admirables de l’illusion. Peut-être cependant faut-il attribuer une autre cause au sentiment qui fit choisir à M. Degas, ce sujet.
S’il est vraiment le continuateur de Watteau, de Lancret et de Fragonard par la science, il ne participe en aucune façon des âmes libertines, sensuelles et insouciantes de ces peintres. Comme nous l’indiquions-et il serait indiscret à l’égard d’un artiste, de faire plus de l’indiquer-la philosophie qui se dégage de l’œuvre de M. Degas est celle d’mfdésabusé. Amoureux des contours, des formes et surtout du mouvement, il s’est attaché à cette étude, parce qu’elle lui offrait un des thèmes les plus abondants et les plus propices. Mais, en même temps, sincère, de toutes ces études qu’un de ces maîtres que j’évoquais tout à l’heure eût idéalisé de sa fantaisie et de son libertinage pour en composer des toiles où la danse eût apparu dans sa grâce, il a peut-être voulu montrer la pitoyable chose qu’était un de ces corps de ballet, si romanesquement admiré. Il a présenté la danseuse comme elle est, comme l’eussent sans doute présentée, au cours d’un de leurs romans, les Goncourt.
C’est pourquoi cette œuvre qui eût pu être facile, apparaît forte, austère et triste-et ces deux adjectifs pourraient résumer l’œuvre toute entière de cet artiste. Il y a, dans ces croquis, ces études, ces pastels, tout le roman du ,, petit rat“ et de la danseuse, écrit dans une langue admirable, avec un réalisme émouvant.
Le pastel, intitulé: „La famille Mante “ pourrait servir de prologue à cette histoire. Voici la mère, une pauvre femme, aux prises avec l’implacable vie matérielle. Elle amène son enfant à la leçon. La petite est en costume de travail — un pauvre tutu qui s’élargit, au-dessus de ses cuisses frêles et maigres. Aucune grâce ne se dégage de ce corps gracile. Nul sourire sur ce petit visage chlorotique, qui semble plutôt ennuyé, prêt à se couvrir de larmes. L’autre petite fille est en noir, comme la mère. Elle aussi paraît triste, chrysalide qui n’est même pas assez avancée pour se préparer à devenir l’adorable papillon, qui voltigera aux lumières de la scène. . . . Dans les yeux sans expression, sur son petit corps sans
harmonie, pèse déjà la destinée. Elle sait qu’elle aussi, un jour, bientôt, elle revêtira la jupe courte.
Puis, voici la leçon. . . . Les adolescentes sont là, dans les salles dénudées, uniquement meublées, aux murs, de quelques barres, pour l’assouplissement. Un arrosoir traîne dans un coin, qui abbattra tout à l’heure, de sa pluie légère, la poussière soulevée par le mouvement. C’est l’exercice et le repos tour à tour. Un jour crû, blafard, impitoyable, tombe sur ces visages sans maquillage. Il accuse les tares qu’imprime la vie suc les traits des êtres qui veillent. Peu de chignons. Des nattes barrent les épaules osseuses, à peine formées. La chair des nuques est jaune; les gorges sont maigres et ce n’est pas cette pauvre coquetterie d’un petit velours autour du cou qui distraira le regard. Le tutu luimême, le corselet sont fanés; c’est le vêtement de travail d’où dépasse le caleçon hideux, fait pour se prêter à toutes les torsions. Le maillot est grossier; le petit chausson quelconque, usé noir — parfois une simple pantoufle. . .
On ne voit pas le professeur, mais un joueur de violon préside aux évolutions. Le regard lointain, blasé, souffreteux on le sent, vieux cheval sans espoir qui subit son brancard, las de répéter toujours les mêmes mesures, qui scandent les mêmes figures de danse. . . Et de toute cette intimité professionnelle jaillit une impression de tristesse et de désillusion, qui émeut jusqu’aux larmes .
Toutes ces enfants sont là, à tenter la pointe, à s’écarteler, à se désarticuler; le long de la barre, dans cette lumière brutale qui accuse l’effort, qui revèle les lourdes attaches plébéiennes des chevilles, qui montre les mollets musclés plus ou moins ronds, dont le maillot rembourré dissilera au soir, l’imperfection, muqui accuse les maigreurs des omoplates. Une odeur d’aisselles flotte, éparse. Elles s’efforcent, elles s’émeuvent de s’efforcer: c’est ici que l’artiste s’anime et que son crayon ou son pastel saisit le geste, l’arabesque admirable qui enchante et qui contient la beauté propre, qui enveloppe toutes ces laideurs dans une harmonie consolantee
Le mouvement s’amplifie. L’éducation s’achève. Voici le corps de ballet répétant sur la scène, devant les maîtres et le directeur. Tout.