JEUNE FEMME AUX CHEVAUX ROUX TÊTE DE FEMME
DANSEUSES
la brutalité des coulisses de théâtre apparaît ici. Les gestes des hommes, renversés sur leur chaise, dédaigneusement attentifs à la scène, en disent
long sur ce monde . Puis le rideau va se lever. Entre les portants,
sur les bancs, les petites adolescentes de jadis, devenues choryphées adulées et applaudies, attendant leur entrée en scène, et là encore, sous la lumière jaune, tombant des herses, sans ménagement les premières danseuses qui vont être un moment, entre les frises et la rampe, comme des divinités aériennes, apparaissent, une dernière fois, telles qu’elles sont, des êtres de vulgarité, toujours las, hors la fièvre de la musique, abandonnés, taquinés de tics professionnels. L’une rattache sa sandale, penchée, les jambes écartées, dans un mouvement disgracieux du pied, désarticulé par l’excercice. L’autre, veule, les bras ballants, regarde sans penser, devant elle.
Et ce serait là toute la vie de la danseuse, en tant que danseuse, si M. Degas, à la fois, pour être sincère et complet, aussi peut-être pour accuser l’amertume de cette étude, n’avait couronné cette œuvre du pastel fameux qui est au Luxembourg, La Danseuse Étoile.
M. Degas n’eût pas été en effet le psychologue profond que nous admirons si, après avoir analysé la formation de la dauseuse, ses manières d’être dans les salles d’études, au foyer, sa misère physiologique et morale, il eût négligé de décrire le curieux phénomène qui s’opère à son propos, dès qu’elle s’élance dans la féerie des lumières et de la musique.
Minutieux et complet, après avoir étudié le „Rat“ il a présenté ,,L’étoile“. C’est là le thème du fameux pastel qui est au Luxembourg, dans la salle Caillebotte; La Danseuse Etoile et quelques autres, d’ailleurs assez rares. Ayant pénétré le secret de la coulisse, il a repris, dans la salle, sa place de spectateur. En quelques œuvres, étourdissantes de couleur et de mouvement, il a fixé l’impression nouvelle. Il s’est soumis à l’illusion, à l’instant même et dans l’instant seulement où elle se faisait vérité. Il s’est enivré des scènes d’apothéose que réserve la danse à ses prêtresses. Il a subi la vision qui s’impose et qui abolit quelques instants toute notre éducation critique.
Aux lumières de la rampe, à a chaleur de ce brasier, le point devue se déplace en effet. Une barrière s’élève entre la réalité et le spec-
Dege»
tateur. L’harmonie enveloppe, arrache à la terre. La danseuse apparaît, papillon qui vient d’éclore dans cette fièvre, dégagée brusquement de sa chrysalide an moment d’entrer en scène. Dans l’enivrement du premier vol, dans la joie de son élan vers la clarté, elle absorbe en elle tous les rayons, tous les caprices de la lumière. Sa chair se dore aux feux de la herse; ses bras se balancent harmonieusement, comme des ailes poudrées de nuances surnaturelles, ils décrivent des arabesques, qui zèbrent d’éclairs éblouissants les verdures sombres du décor. Bacchante nouvelle, la danseuse semble possédée par le rythme. Elle se grise de son mouvement, de toutes les passions humaines amassées dans les regards crispés sur elle.
Alors que tout à l’heure, au foyer, elle demeurait, veule sur la banquette, nonchalante, courte et lourde, à jamais glacée, semblait-il, dans sa lassitude nerveuse, elle surgit, incarnation suprême de l’harmonie des gestes, et des sonorités. Elle se jette dans l’onde musicale, comme dans un fleuve magique, et bienfaisant, doux à ceux qui viennent s’y baigner, les revêtant d’une grâce et d’une jeunesse éternelles. Elle évolue légère, chaste et lascive, se cambre comme en une pâmoison, se redresse libertine, prometteuse, inquiétante et cruelle, exaspère les nerfs, caresse l’àme jusqu’à l’effleurer, par delà les formes et l’espace, réalise les prodiges voluptueux et fous de nos songes. Renversée jusqu’à se briser, la voici, les seins libres et dressés, jaillis du satin et des mousselines, dans ses gazes couleur de chair, mêlés à sa chair même, et la courbe qu’elle décrit, dessine maintenant une corolle, merveilleuse et parfaite, qui grandirait dans le tourbillon insaisissable des figures, qui s’élargirait et s’épanouirait à l’infini. Ses cuisses elles-mêmes, nerveuses, fermes et luxurieuses, serrées dans le maillot de soie tendu à l’extrême, s’agitent comme des pistils longs et frêles, parmi des pétales impalpables, aux transparences nacrées. . . . Puis, l’orchestre qui semblait, sadique et passionné, exaspérer jusqu’à la folie la fièvre de la ballerine, ralentit sournoisement. Les jeux des lumières, qui cadençaient le mouvement et s’harmonisait avec lui, abandonnent la danseuse. La vision se précise, redevient humaine. Peu à peu, son corps reprend aplomb, en quelques courbes molles et alanguies. Son visage, tout à l’heure fondu dans l’unique arabesque
lumineuse qu’elle formait, reparaît souriant, animé, cerné d’émoi. Et le rideau tombe, lentement, très lentement, sur le rythme expirant de la musique et de la danse .
Oui, c’est vraiment le triomphe de l’illusion, ce ballet, une féerie aux réveils lourds et douloureux, qui laisse à ceux, ayant pénétré son mystère, comme une courbature nerveuse — celle qui suit les longues débauches. Et c’est pourquoi le génie robuste et sain de M. Degas sut résistér à son charme, après l’avoir décrit. Le pastel du Luxembourg et les quelques œuvres où il a repris ce thème, révèlent qu’il l’a connu, mais ils ont aussi, par contraste, l’importance d’un repère décisif. Ils montrent sa méthode, la synthèse loyale qui guide son labeur, et qui va, à travers toutes les formes, que revêt la vie, sans trahir une préférence préméditée. En même temps, cette suite permet de mieux saisir la pensée profonde qui a incliné son art vers une sincérité implacable, tant soit peu déconcertante. Les visions triomphales, après les scènes mélancoliques de l’apprentissage, expliquent pourquoi le grand public a résisté. Il n’aime guère que le ,,joli“ et se grise de tous les lyrismes frelatés. Le peintre, tranquillement, insoucieux des approbations, a fixé cet épisode de la vie de la danseuse parce que, quelques minutes, chaque soir, elle réalisait ce paradoxe sublime. Il l’a écrit, avec la même loyauté qui avait inspiré ces pages réalistes, où il la présentait aux lumières crues du jour, dans toute la vulgarité et l’état maladif de sa condition.
Ainsi, l’anecdote même cesse d’être une anecdote, du fait qu’elle est, sans souci de la monotonie, indéfiniment reprise. Il ne s’agit plus là que de fixer quelques mouvements, que de reprendre, sans lassitude, en dessous , un thème, pour l’amener aux abords de cette perfection, qu’on ne réalise jamais absolument.
Pour qui étudie de près cette partie, de l’œuvre de M. Degas, l’analyse est passionnante. On se rend compte, comment, de propos délibéré, absorbé dans ce sujet, il en a tiré tout ce qu’il était humainement possible d’en tirer. Et même, si cette phrase n’était par certains côtés un non sens, on pourrait dire qu’il a épuisé „la matière“. Science des valeurs et des volumes, sentiment exquis et puissant de la composition, variations,
harmonies, si franchement personnelles aux roses, aux jaunes et aux verts, veloutés, violents, calculés toujours avec une justesse déconcertante, mouvements les plus fugitifs, il a tout cherché avec le motif des Danseuses. Comme tous les grands artistes, il a su synthétiser dans ses œuvres les sentiments, les pensées les plus divers. Tour à tour impassible, uniquement peintre, sincère jusqu’à la brutalité, indifférent à la vulgarité morale du milieu, cruellement réaliste jusqu’à la satire la plus virulente, spirituel, il s’est montré en d’autres instants attendri par le geste, enthousiasmé par la richesse des coloris que lui offraient le sujet de son étude. Et pour rendre tout cela, avec une probité peut-être unique, en tout cas rarissime, il a utilisé tous les procédés connus, et il n’a pas passé un seul jour sans en chercher de nouveaux. Aujourd’hui encore, reprenant parfois cet épisode pittoresque, il le creuse et le renouvelle. Que ce soit sur les papiers Ingres, à grains plus ou moins rudes, aux nuances les plus imprévues ou sur la toile, plus douce, propice à certains effets, le crayon en main, il travaille, approfondit et lutte toujours avec la matière. A parcourir les œuvres, qui nous l’ont révélé comme le plus grand pastelliste que le monde ait connu, avec La Tour, on le sent aussi troublé, aussi enthousiaste, qu’au jour où il commença le premier de ses tableaux, en dépit de la science et de la sûreté de main acquises. Au Foyer de la Danse, dont on connaît quelques répliques, curieuses par les modifications incessantes apportées à la composition, à la psychologie et aux procédés employés, „Les Danseuses vertes", „Les Danseuses aux Jupes jaunes ", „Le Ballet de Robert-le- Diable ", „Sur la Scène", „Les Danseuses à la Toilette", „La Répétition d'un Ballet sur la Scène", „Le Baisser du Rideau" demeureront ainsi des chefs-d’œuvre inimitables, gloire suprême de l’artiste et de l’art français. Les dessins même, les études qui ont servi à la préparation de ces pages définitives, scrupuleusement annotés de la petite écriture fine de M. Degas, témoigneront un jour en faveur de la tâche gigantesque, accomplie scrupuleusement par ce maître. Il eût put n’être qu’un Saint- Aubin. Il égale par la science, la puissance et la largeur de conception de ses petits pastels, les plus grands noms de toutes les écoles, tant anciennes que modernes.