‹ Edgar DegasChapitre 8 sur 14 · AU FOYER DE LA DANSE · texte numérisé non relu

AU FOYER DE LA DANSE

Scènes diverses. — Les Blanchisseuses.

La série des Courses avait déjà révélé la passion de M. Degas pour les sujets modernes. Sa suite des ,,Danseuses“ l’avait encore rendu plus évidente. Elle avait montré la hardiesse de son esthétique et la compréhension très personnelle qu’il avait de l’époque. Engagé dans la vie, parmi les Impressionnistes, il participait de leurs théories, mais, en les accueillant, il les adaptait à son tempérament. Alors qu’un Renoir, un Monet ou un Pissarro concentraient tout leur effort sur un objet à peu près unique-la volonté de rendre enfin avec sincérité les effets du plein air — pour un temps tout au moins, M. Degas s’absorbait à décrire les jeux des lumières artificielles, à la fois féeriques et cruels, les caprices des rampes de théâtres sur les chairs et sur les étoffes, la déformation qu’elles faisaient subir aux gestes de ceux qui les affrontent.

Non pas qu’il fut incapable de traiter le paysage. Une exposition qui fut faite, voici déjà un certain nombre d’années, à la Galerie Durand- Ruel a fixé notre sentiment à cet égard. Les paysages de M. Degas sont des interprétations curieuses d’un goût subtil. Mais de plus, en encadrant ses scènes des „Courses“ d’un décor inévitable de nature, il avait déjà fait preuve d’un art à la fois personnel et classique, brossant des ciels lourds de chaleur, d’un bleu de paon, exquis de sérénité, des verdures lointaines, savamment graduées et nuancées, du vert tendre des gazons au vert profond des arbres. Ces morceaux, n’intervenaient] d’ailleurs qu’en manière d’accessoire, si l’on peut dire: pour jouer avec la lumière transparente du plein air, l’artiste ne trouvait pas encore sa palette assez riche. D’une part, il y avait en lui une attirance invincible vers la narration des scènes de théâtre, de music-hall ou de cirque, et de l’autre une exquise modestie qui F écartait encore de la peinture des paysages.

Et puis encore, il faudrait sans doute ajouter une dernière raison à son choix. La passion de M. Degas pour le mouvement — qui restera sans doute la caractéristique de son œuvre — s’accommodait mieux de

ces sujets que de la paisible description des scènes de nature, d’une mobilité trop large pour favoriser la notation minutieuse d’une arabesque. La nature se meut, en effet, avec amplitude. Ses jeux de lumière inondent l’horizon et fournissent moins aisément l’étude des ombres violentes — — ou du moins, ce n’est que par hasard, pour ainsi parler, qu’elle bute en son action, sur le visage, le corps, le costume humains. L’éclairage de la rampe, tout au contraire, est réglé de façon à mettre en valeur des attitudes et des gestes.

Pour l’observateur minutieux, celui qui ne se laisse pas aveugler par l’idée préconçue, obstinée et sentimentale de la beauté intangible de la chanteuse, de la ballerine ou de la femme de cirque, l’étude est passionante. Les rythmes conjugués de la herse et de la rampe créent des variantes infinies de nuances nouvelles, éphémères, violentes et imprévues, d’ombres et de pénombres. Les poitrines saillent toutes bleues, sous la tombée des lumières cachées par la frise, d’un bleu épais qui se ternit, mélangé au blanc gras et à la poudre de riz, sous le rayon électrique calculé pour créer, en fonction de l’optique, l’illusion d’un décolleté marmoréen. Autour des fards, une cernure brune rôde, vacillante selon les attitudes, plus ou moins profonde dessinant impitoyablement l’ossature défectueuse des visages. Les bras, allongés démesurément dans la lumière brutale, irradiant, se marbrent de taches, zigzaguant en un dégradé imprécis, du violet au noir. L’épiderme se révèle, épaissie par le maquillage. Sur cette donnée, M. Degas, coloriste capable à la fois de synthèse et d’analyse, a composé des pages définitives.

Ses pastels, qui décrivent les anecdotes-types de ces milieux, ont ainsi tout prévu. Prenez „La Chanteuse verte“, d’un cruauté de notation si pussiante, saisie en plein cœur du brasier vert, violent et indiscret. Tous les traits de ce visage sont marqués d’une ombre injurieuse. La femme apparaît, massive, la taille courte, les attaches trop fortes. La bouche, déformée par l’insanité qu’elle lance, s’agrandit, tache noire qui se déplace sur l’écran lumineux, et qui entraîne le regard. Analysez aussi bien la Chanteuse de cajé-concert, Arlequin et Colotnbine , Un Café , Boulevard Montmartre , Miss Lala au Cirque Fernando, et vous reconnaîtrez partout une

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