I. — Le Gentleman's Magazine et le Graham's Magazine
Ce fut en pleine capitale du Nord, à New- York, que le champion du Midi prétendit tout d'abord porter la guerre. Un pasteur du Midi l'y conviait. « Je désire, lui écrivait le fougueux Révérend Hawkes, que vous attaquiez avec votre hache à deux mains toute cette misérable tourbe littéraire qui nous entoure. Je crois que vous en avez la volonté, je sais que vous en aurez la force ». Poe était homme, en effet, à jouer ce double rôle d'Hercule et de don Quichotte ; mais, demi-dieu ou paladin, il lui fallait un gîte au milieu des nains mécréants : héroïquement, il se contenta, pour toutabri contre les rigueurs de la saison, d'une frêle bâtisse de bois. Toujours pratique, Mrs Glemm s'avisa à nouveau d'y recevoir des pensionnaires : elle en eut au moins un. Celui-là, étrange bouquiniste enragé, a du reste porté sur Poe un bon témoignage de client satisfait : « Jamais, dit-il, pendant les huit mois que nous partageâmes le même pain sous le même toit, je ne le vis sous l'influence d'aucune boisson ni d'aucun
vice connu ». Soit changement de milieu, soit résolution énergique, le mal fit trêve, en effet.
Les grandes revues n'en boudèrent pas moins la prose agressive du critique méridional ; il dut se contenter de la revue théologique du susdit pasteur et, à propos de l'Arabie Pétrée, y publier, assez étrangement, du reste, un savant article dont toute la science hébraïque provenait, à vrai dire, d'un complaisant professeur de Golumbia Collège. Par bonheur, White sans rancune acceptait toujours dans sa revue déclinante l'intermittente collaboration de son ancien rédacteur. Poe profita, du moins, de ces loisirs forcés pour mener à bien une grande œuvre récemment entreprise. « Deux volumes, c'est le nombre magique », lui avait dit un vieux routier de la presse ; mais notre sobre prosateur eut beau accumuler horreur sur horreur, il eut beau assaisonner son roman d'aventures des palpitantes actualités d'une expédition polaire : il n'aboutit qu'à un seul volume de 200pages, eXtlie Narrative of Arthur Gordon Pym parut en juillet 1838 chez les Harpers. Ce sensationnel roman n'eut en Amérique aucun succès ; en Angleterre, où l'on donna une édition de contrebande, il eut, à tout le moins, celui d'un beau canard américain, mais ne rapporta pas un sou à son auteur. De quoi Poe vécut-il à cette époque ? Peut-être de la pension Clemm.
Aussi bien, New-York n'est qu'une capitale marchande ; Philadelphie est la vraie capitale littéraire, la ville des revues. Poe n'eût pas trop de peine, apparemment, à y transporter ses mobiles pénates. <( J'y ai deux travaux, écrit-il le 4 septembre 1838, dont l'ajournement serait ruineux ». Quoi donc ? F'âcheuse histoire! Un certain professeur Wyatt venait de publier chez les
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éditeurs mêmes de Gordon Pyni^ les Harpers, un coûteux volumô de Coiichologie qui se vendait mal ; il voulait en donner une édition populaire qui rapportât ; mais gare aux poursuites légales ! Il fallait pour cette besogne peu délicate un complice plus habile que scrupuleux ; Poe fut cet homme : il entremêla si bien les nombreux extraits du premier volume de paraphrases tirées d'un autre manuel et de descriptions empruntées à Guvier que le nouveau livre passa indemne sous le nom de Poe. Triste ironie des choses : de toutes les œuvres de Poe ce fut cette misérable compilation qui réussit le mieux ; il en partagea deux fois les droits d'auteur. Le châtiment vint, toutefois, hors de proportion : sous prétexte qu'on ne prête qu'aux riches, on lui attribua sans preuve la paternité d'un autre produit de ce genre ; et,auxglorieux jours •du Corbeau, on ne manqua pas de lui jeter à la face les noms d'escroc et de plagiaire.
Ces vilaines corvées ne payant pas encore leur homme, îl fallut reprendre le joug des collaborations quotidiennes. Un ancien acteur anglais, William Burton, dirigeait alors une médiocre revue, the Gentleman s Magazine, grossièrement faite de coupures plus ou moins adroites, d'emprunts plus ou moins licites, et de plate chronique locale. A raison de dix dollars par semaine pour deux heures de travail par jour, Poe accepte d'être le factotum général de la rédaction, avec le beau titre d'associé en tête de la irevue. Dès lors, à dater de juillet 1839, paraissent en »ces pages désormais oubliées, outre maint article aujour- «d'hui méconnu, le beau sonnet. Silence, les deux fameux contes : la Chute de la Maison Us/ter et William Wilson, puis la Conversation d'Eiros et de Charmion et l'Homme des Foules, enfin le début d'un nouveau roman d'aventu-
res sensationnelles, le Journal de Julius Rodman. En même temps Poe reprend avec une vigueur nouvelle son ancien rôle de despotique régent du Parnasse : il prodigue tour à tour le blâme féroce à Longfellow et l'éloge dithyrambique à Moore et à La Motte-Fouqué. Rapidement il acquiert ainsi le titre redouté de « prince de la critique américaine ».
Les choses allaient donc tant bien que mal, lorsqu'au bout de quelques mois survient une nouvelle crise mélancolique avec ses conséquences habituelles : Poe écrit à son patron une lettre lamentable. Par malheur, le rogue Burton n'était pas le bienveillant White : l'ancien acteur n'aimait pas, paraît-il, « ces comédies-là ». <( Je regrette bien, lui répond-il froidement, que vous ayez cru nécessaire de m'adresser pareille missive. Vos ennuis ont pris sur vos sentiments une influence qu'il est de votre devoir de combattre. J'ai été moi-même aussi rudement malmené par le monde que vous avez bien pu l'être, sans que les épreuves aient pour cela empreint mon esprit de mélancolie et faussé mes vues sur la société. Il faut réveiller vos énergies et, si les soucis vous assaillent, les vaincre... Je ne puis permettre toutefois que la revue se fasse l'instrument de ces rudes attaques qui ont tant de succès, croyez-vous, auprès de la foule. Je tiens beaucoup moins, je vous assure, à créer une sensation tous les mois qu'à être équitable... Vous dites que les gens aiment les massacres; je crois qu'ils aiment la justice... J'ai déploré votre humeur ergoteuse... Faites plus d'exercice, écrivez quand les sentiments vous guideront. . et vous rirez bientôt de vos lubies passées ». Poe, tout déconfit par une telle semonce, rentre aux bureaux de Burton, la rage au cœur. Ce ne fut pas pour
longtemps. Ces deux hommes se détestaient d'autant plus qu'ils se trompaient mutuellement : Burton, sans prévenir son associé, tâchait de vendre sa revue ; Poe, sans plus d'égards, cherchait à s'en créer une nouvelle. Poe accuse Burton de friponnerie à propos de certains prix littéraires à décerner et de certains manuscrits à publier ; Burton, avec non moins d'énergie, accuse Poe de s'être déloyalement approprié sa liste d'abonnés et d'avoir « par ses infirmités » retardé l'apparition de certains numéros du Gcntleman's. La rupture était inévitable: elle eut lieu en juin 1840. Poe, par le fait, se trouvait encore sans ressources. Et la question se pose à nouveau : dequoiput-il bien vivre jusqu'à la fin de l'année? Sans doute, de quelque obscure collaboration à des journaux hebdomadaires, tels que le Saturday Evening Post et Ale.vanders Weekly Messengei'. La vie de Poe est ainsi pleine d'ombres suspectes, qui voilent à coup sur bien des misères.
Que signifiait Burton par ces « infirmités » ? Un compagnon de Poe, Rosenbach, atteste des excès de taverne ; l'imprimeur de la revue, le susdit Alexander, confirme l'existence de « cette malheureuse faiblesse », tout en niant son influence sur la régularité de la publication. « Que Mr Poe, ajoute-t-il, ait eu des défauts gravement funestes à ses propres intérêts, personne ne le niera. Ils étaient, par malheur, trop connus dans les cercles littéraires de Philadelphie pour qu'on puisse avoir quelque disposition à les cacher. » Etpourtant, Poe apporte laplus grande véhémence à réfuter ce qu'il appelle des « diffamations )). (( Je vous donne devant Dieu ma parole d'hon- « neur que je suis sobre jusqu'à l'austérité, affirme-t-il « à son ami le docteur Snodgrass. Depuis l'heure où j'ai
(( VU pour la première fois ce plus vil des calomniateurs « jusqu'à l'heure où j'ai quitté son bureau avec un invin- « cible dégoût pour son esprit de chicane, son arro- <( gance, son ignorance et sa brutalité, rien de plus fort (( que l'eau ri a jamais passé mes lèvres... Il y a inain- « tenant quatre ans que j'ai renoncé à toute sorte de (( boisson alcoolique, quatre ans sauf une seule excep- (( tion... dans le but de soulager une attaque nerveuse... (( Mes habitudes sont aussi différentes de l'intempérance « que le jour et la nuit. Mon unique boisson est l'eau ». On ne peut malheureusement accepter qu'avec une certaine réserve ces serments, hélas ! serments d'ivrogne, surtout quand un mystificateur comme Poe les date pertinemment du l®"^ avril, FooVs day^ souligne-t-il. Ils n'en contiennent pas moins, croyons-nous,unepart de vérité. Un autre ami de Poe, Wilmer affirme qu'à Philadelphie, « il ne l'avait jamais vu ivre; non, pas une seule fois ». Et, à vrai dire, à aucune autre période de la vie de Poe ne s'appliquent mieux ces paroles de Mrs Glemm : « Pendant des années, je le sais, il ne goûta pas un verre de vin.,)) La vérité, à notre avis, c'est que Poe, persévérant en ses bonnes habitudes de New-York, sut alors imposer à ses accès dipsomaniques de plus longues trêves que jamais, des trêves de plusieurs mois peut-être, qui •firent illusion à ses proches comme à lui-même.
Moins rancunier que Poe ne le pensait, Burton recommanda à son successeur George Graham « son jeune éditeur )), si bien que le dernier numéro du Gentleman s contenait V Homme des Foules. Aux trois premiers numéros de la nouvelle revue désormais baptisée Graham' s Magazine, Poe ne fournit guère que des articles de critique ; mais celui d'avril 1841, à dater duquel Poe deve-
nait rédacteur en chef, fit sensation en Amérique : il contenait les Assassinats de la rue Morgue ; tout le monde voulait connaître le secretde cet horrible mystère. Le mois suivant, la Descente dans le Maelstrom ajouta encore à la notoriété du nom d'Edgar Poe ; puis parurent pour les délicats l'Ile aux Fées et le Colloque de Monos et Una.
Avec le conte analytique de la Rue Morgue coïncide un remarquable épanouissement des facultés logiques de Poe. Dès le début de 1840, proclamant en un obscur journal hebdomadaire son fameux axiome : « L'ingéniosité humaine ne peut rien faire que l'ingéniosité humaine ne puisse défaire, » Poe avait mis le public au défi de lui soumettre un seul texte d'écriture chiffrée qu'il ne put déchiffrer ; on s'imagine le déluge de lettres que pareille provocation lui attira en un pays comme l'Amérique. Le malheureux rédacteur en fut vite « débordé ». Renouvelant en juillet cet onéreux procédé de réclame au profit du Graham's^ Poe succombe à la peine : « On employait « des langues étrangères, dit-il. On liait des mots et des « phrases sans laisser d'intervalles. On avait recours à « plusieurs alphabets dans le même système... Je fus <( obligé de faire vœu de ne plus jamais me livrer à la « solution de cryptographes... car je devais ou bien con- « sacrer tout mon temps à ces solutions ou bien passer « auprès de mes correspondants pour un fanfaron inca- « pable de tenir ses promesses... J'ai perdu, au prix du « temps qui est pour moi de l'argent, plus de mille dol- « lars à trouver la solution de ces choses. » Ce n'est pas tout : cette attraction épuisée, il en trouve une autre. Il s'avise, à partir de novembre, de donner, à propos d'autographes, le signalement psychologique et littéraire d'une centaine d'écrivains américains.
Ajoutez à cette réclame nouvelle la critique plus ou moins sensationnelle, à propos d'œuvres récentes, de Longfellow, d'Irving, de Macaulay, de Dickens, de Bulwer, de Fenimore Gooper, etc. ; ajoutez enfin la réédition, non sans maintes corrections, des anciens poèmes Hélène^ Israfel^ à une .Morte ; et vous ne serez pas surpris que, grâce à une si prodigieuse activité et si savamment appliquée, la pâle revue de Gra/iam, qui avait en janvier 1841 péniblement débuté avec un tirage de 8.000 exemplaires, atteignit en juillet le chiffre de 17.000, en décembre celui de 25.000, en mars 1842 ceux de 40.000 ou 50.000. « Notre succès a été sans exemple, presque incroyable, écrivait complaisamment Graham dès la fin de 1841 ; nous pouvons affirmer sans crainte d'être contredit que jamais périodique n'a constaté pareil développement en si peu de temps ; et l'assurance nous vient de toutes parts que notre popularité n'en est encore qu'à son aube. Si tel est le levant, que sera-ce à midi ? » Le couchant était, par malheur, bien plus proche que ne le croyait le pompeux directeur. Un beau matin de mars 1842, Poe, à la suite d'une de ses fugues mystérieuses, rentrant dans les bureaux du Graham's, y trouve installé par intérim à sa place de rédacteur en chef un jeune collègue, Rufus W. Griswold, qu'il tenait en particulière aversion. Furieux, sans dire un mot, sans demander la moindre explication, il prend la porte; et, en dépit de toutes les avances de son patron désolé de le perdre, il refuse de réintégrer son poste. Voilà comment, après un an de triomphe inouï, Poe cessa de diriger la rédaction du Graham s Magazine, si pleine de profit et de promesses qu'elle pût bien être.
IL — Le Penns Magazine.
Parmi les mille causes d'instabilité qui agitaient sans cesse un être aussi impulsif que Poe, il en est une qui le travailla toujours profondément : ce fut sa fiévreuse ambition de publiciste. Dès le temps de Baltimore, le pauvre novice des lettres rêvait de lancer « une revue mensuelle d'un caractère intellectuel supérieur », capable de révolutionner l'Amérique. Tôt fixée en son esprit tenace, cette idée grandiose, loin de jamais faiblir devant ses yeux, ne cessa de le hanter toute sa vie ; elle le fascinait, l'éblouissait, l'égarait sans répit ni recours : il lui prodigua en tout temps, jusqu'à son dernier jour, une somme d'activité vraiment prodigieuse. En présence de cette prestigieuse conception, tout succès actuel, fût-il le plus étonnant du monde, lui semblait échec piteux, et tout échec désespéré promesse de réussite prochaine ; la plus sage intervention d'associé, la plus libérale direction de patron, n'étaient à son gré qu'entraves mesquines et odieuses. La perfide chimère de l'avenir lui gâtait toujours les meilleures réalisations du présent.
Qu'étaient, aux beaux jours inespérés de Richmond, les 5.000 abonnés du Sout/i Messenger pour un homme qui en escomptait déjà 20.000? «Avant de quitter <( le Messenger, dit-il, je vis ou crus voir en une vague et <( vaste perspective quelle brillante carrière une noble et « entreprenante revue pouvait ouvrir à l'ambition d'un <( homme capable de la fonder en Amérique. Je m'aperçus (( que tout le génie énergique et actif du siècle tendait « vers la littérature périodique. . . Je sais bien que des ving- « taines de revues ont échoué : car je considère comme un « échec le plus grand succès des meilleures d'entre elles î
« mais je n'eus pas de peine à trouvei: la cause de leur échec « dans l'impuissance de leurs directeurs... Bref; je ne « pouvais voir de motif réel qui pût empêcher une revue <{ digne de ce nom d'atteindre 20.000 abonnés, compre^ « nant les hommes les plus instruits et les mieux élevés « de ce pays. Ce fut là une pensée qui stimula mon imagi- « nation. L'influence d'une pareille revue serait immense, « et je rêvai de l'employer uniquement à la cause du « beau, du juste et du vrai. » Il va de soi qu'avec de pareilles idées en tête un rédacteur ne pouvait guère se prodiguer au succès d'une revue quelconque; Poe réservait toujours pour sa propre revue ses meilleurs pages, jusqu'à l'heure où, la faim le pressant, il se voyait, la mort dans l'âme, contraint de les livrer au patron rival.
Poe n'avait donc pas été trois mois dans les bureaux de l'antipathique Burton qu'il écrivait déjà : « Dès que le sort me le permettra, j'aurai une revue à mon compte, et je tâcherai de faire quelque beau tapage. » Perpétuellement en quête d'un bailleur de fonds, il ajoutait bientôt : (( J'ai appris qu'un capitaliste de Baltimore va lancer une revue?... Si oui, veuillez me donner tous les détails par retour du courrier... y> Bien plus, il n'avait pas rompu depuis quinze jours avec ledit Burton que, déjà tout prêt, il dispersait aux quatre coins de l'horizon les prospectus du Penn Magazine, et la presse locale en annonçait aussitôt l'apparition pour le l^"" janvier 1841. « Un constant ca- « ractère bien tranché et une fermeté de dessein bien (( accentuée, disait entre autres choses le précieux factum, (( sont des conditions d'une importance vitale ; une seule « volonté présidera à la direction de l'entreprise... « Une opinion honnête et intrépide..., une critique indé- « pendante et cohérente..., en voilà l'esprit...; plaire à
« force de variété, d'originalité et de vigueur mordante, « en voilà le but. » Vint le 1®"" janvier 1841 et avec lui, au lieu de publication sensationnelle, une de ces maladies périodiques, hélas ! de plus en plus fréquentes chez le malheureux publiciste. «Bah ! ce sera pour le 1®*" mars ! » s^ dit Poe dans l'exaltation coutumière de ses convalescences. « Vous me demandez mes espérances à l'égard « du Penn. Elles sont splendides, malgré le monde de <( difficultés au milieu desquelles je me suis débattu et me « débats encore. Ma maladie (dont je suis tout à fait re- (( mis) a été pour diverses raisons un avantage pour mes « desseins plutôt qu'un inconvénient; et, en somme, si « je n'ai pas un succès éclatant en cette entreprise, ce « sera entièrement de ma faute. Je ne cesse de faire tous (( les efforts possibles pour m'assurer le succès; et, entre « autres manœuvres, j'ai coupé les ponts derrière moi. « Il me faut agir ou mourir, — j'entends au sens litté- (( raire du mot. » Pour des raisons financières, allègue Poe, — dont la plus forte était sans doute l'unique manque de fonds, — le Penn ne parut pas plus en mars qu'en janvier : Poe avait, avons-nous vu, accepté le poste de rédacteur en chef du Grahajn's Magazine, mais ce n'était encore là comme toujours que du provisoire à ses yeux. « Le Penn n'est, je l'espère, écrivait-il dès le mois suivant, que touché et non tué; on le reprendra plus tard à coup sûr. »
Au mois de juin, en effet, Poe envoyait à Bryant, Irving, Longfellow, Gooper,Paulding, Halleck,\Villiset d'autres écrivains en vue une ronflante lettre - circulaire, sollicitant leur collaboration. On sait le succès prodigieux du graham's-, ce succès mettait la mort dans l'âme de Poe : n'était-ce pas, au profit d'un rival qu'opéraient ainsi ses meilleurs articles et ses plus retentissantes réclames ?
« C'est à l'instigation de Mr Graham, dit-il amèrement, « que je fus amené à abandonner mon projet. Il disait « que, si je voulais m'associer à lui comme rédacteur (( payé, en renonçant pour le moment à mon projet, il « se joindrait lui-même à moi au bout de six mois ou « certainement à la fin de l'année. Gomme Graham avait (( de la fortune et moi pas d'argent, je crus très prudent « d'accepter ses vues. Le résultat a prouvé son manque (( de bonne foi et ma propre folie. Je n'ai pas, en réa- « lité, cessé de travailler contre moi-même. Tous mes « efforts en faveur du Graham s ne faisaient, en accrois- (( sant les profits de cette revue, que rendre son prO" « priétaire moins disposé à tenir parole. » La mauvaise foi de Graham et la naïveté de Poe furent-elles aussi grandes qu'il l'imagine en son heure de dépit? Poe avouera bientôt que Graham était un parfait gentleman et que « l'organisation de sa revue était telle que ses « 50.000 abonnés ne pouvaient pas même la rendre très « profitable à son propriétaire. »
En tout cas, la brusque rupture de Poe avec Graham ne l'eut pas plus tôt délié de tout engagement que le voilà repris de la plus imperturbable confiance. « J'ai plein « espoir de réussir, écrit-il; je sens que c'est maintenant <( l'heure de frapper. Ce délai ne me fera, après tout, « aucun mal. Ma direction du Graham's m'a mieux fait « connaître, en me montrant sous un jour plus favorable. (( Je désire que ce soit là une revue où le vrai génie soit « représenté. Je ne céderai rien aux grands noms ni aux <( exigences sociales. Je ferai la guerre au couteau con- « tre cette prétention qu'a la Nouvelle-Angleterre de « posséder tout ce qui a de la valeur et du talent ». « La « seule difficulté, avoue-t-il toutefois à un associé pos-
« sible, se trouve dans le début, dans les moyens pécu- « niaires qu'il faut pour lancer les deux ou trois premiers « numéros ; après cela, tout est sûr, et un grand triom- « phe pourra ou plulôt ne manquera pas de s'accomplir ». Par malheur, ni le bailleur de fonds ni les 1.000 abonnés ne se laissèrent convaincre par tant d'éloquence ; et le l^"" janvier 1843 vint comme les deux précédents sans revue qui révolutionnât le monde.
« Enfin ! » Deux mois plus tard, à défaut de la revue, paraît le rara avis : « Un associé pourvu d'un ample ca- « pital et assez dépourvu d'amour-propre pour renoncer <( à la direction de la revue. Il me donne la moitié du « profit, tout en me procurant les fonds nécessaires à <( toutes les opérations; je m'engage, il est vrai, à fource nir durant la première année toute la littérature re- (( quise... Tous les préparatifs s'accomplissent avec « entrain ». L'associé en question, Thomas Glarke, était le propriétaire d'une revue hebdomadaire t/ie Saturday Muséum, qui venait justement de prôner dans une biographie de circonstance tous les mérites passés et présents du futur directeur et d'annoncer dans une ronflante réclame les merveilleuses beautés esthétiques et littéraires de la nouvelle revue ; elle s'appellera décidément Stylus. Mais Poe a une idée, une nouvelle idée : il veut doubler ce succès d'un autre non moins précieux ; il veut s'assurer, en même temps que la faveur du gouvernement, les souscriptions d'hommes politiques. Il se rend donc à Washington. « Tout va bien, écrit-il aussitôt à son associé ; j'ai obtenu la souscription de tous les bureaux, du Président, etc.. Je suis en train de faire une sensation qui contribuera au succès de la Revue. » La sensation se produisit, en effet, : ce fut un lamentable accès
de dipsomanie. Un ami commun s'empressa de supplier Glarke de venir au plus tôt chercher le pauvre inconscient qui, en même temps que sa santé, ruinait ainsi tous ses projets d'avenir. C'en était fait cette fois, pour le présent du moins, du Sti/lus comme du Penn Magazine. Poe avait beau compter sur le concours sérieusement promis de Lowell et de Hawthorne ; l'associé Glarke se retira prudemment de l'affaire, et Poe, maugréant contre ce déserteur, ne lui laissa en paiement de toutes ses avances qu'un conte qui ne put, et pour cause, jamais voir le jour.