III. — Poe postulant
Cette fâcheuse défaillance était d'autant plus désastreuse qu'elle entraînait la ruine d'un autre projet non moins cher à Poe. Au nombre de ses meilleurs amis se trouvait un pauvre littérateur infirme, Frédéric Thomas, ancien camarade d'Henry Poe à Baltimore. Par indulgence pour cet ami de son frère, Edgar Poe avait bien accueilli les romans de Thomas ; puis la vie les avait séparés. Or, voilà qu'un beau malin, au plus fort de ses tribulations littéraires, Poe reçoit ce message providentiel. « Gomment cela vous irait-il d'être nommé ici (à Washington) à un poste du gouvernement avec 1.500 dollars par an payables chaque mois sur la cassette de l'oncle Sam ?... Aimeriez-vous cela ? » Si le pauvre diable de rédacteur aux abois aimerait cela ! l'eau lui en venait à la bouche, d'autant que l'ex-romancier avait une manière idyllique de décrire les somnolentes béatitudes du fonctionnarisme américain. « Venez donc demander un poste; vous pourrez aussi bien faire de la littérature ici qu'où vous êtes; et songez à l'argent qu'on en retire...
Ecrivez-moi, si vous m'aimez, dès le reçu de cette lettre. » Poe aimait trop son ami et... l'Eldorado de Washington pour ne pas écrire au plus tôt : « Plût à Dieu que je pusse faire comme vous !... » et il supplie Thomas de le recommander au Président Tyler, avec lequel il se découvre subitement une merveilleuse communauté de vues politiques : le gouvernement a une si belle « disposition à encourager les lettres » ! « Que je (( voudrais bien pouvoir faire une visite à Washington ! « ajoute-t-il. Mais vous connaissez la vieille histoire; « je n'ai pas d'argent, pas même assez pour m'y ren- « dre... Que c'est dur d'être pauvre !... J'accepterais « n'importe quel poste, fut-ce au traitement de 500 dol- « lars, pourvu que j'aie un gagne-pain qui ne dépende « pas de la littérature. Battre monnaie avec sa cervelle « sur le signe d'un maître, voilà à mon avis la plus rude « des tâches. »
Le bon Thomas s'empresse de faire démarches sur démarches auprès de Kennedy, auprès des politiciens, auprès des fils du président. L'un de ceux-ci écrit même au directeur des douanes de Philadelphie pour lui recommander Poe, et voilà Poe, qui vient justement de rompre avec Graham, au troisième ciel : « Ce que vous me « dites du poste dans les douanes me rend la vie. Rien « ne pouvait mieux répondre à mes desseins. Si je pou- « vais obtenir un tel poste, je serais à même d'exécuter « tous mes ambitieux projets. Gela me délivrerait de « tout souci à propos de mes moyens d'existence, et cela « me donnerait du temps pour penser, c'est-à-dire pour « agir... » L'été passe, et la nomination ne vient pas. Une maladie, « fièvre et frisson », vient à sa place; de là, un rendez-vous manqué à Philadelphie avec le pau-
vre Thomas : « Je me suis trouvé trop malade pour me risquer dehors... ; et, faute de domestique, incapable de faire parvenir un message )). Arrive l'hiver, autre déception : au nombre des nouveaux élus aux félicités douanières, se trouve un certain Pogue. « C'est une coquille )), se dit Poe, et il va de son meilleur pas chez son futur directeur. Réception glaciale : « J'ai reçu l'ordre, dit le rogue personnage, de ne plus faire de nomination, et je n'en ferai plus. » « J'aurais voulu que « vous pussiez voir le scélérat, écrit le pauvre postulant « évincé; car je vous le dis à l'oreille, mon cher Tho- « mas, c'est un scélérat... Tous les procédés de cet « homme m'ont, dès le début, convaincu qu'il ne me « nommerait pas, s'il pouvait l'éviter... Je vous en dirais « davantage; mais j'ai un trop grand poids sur le cœur. « Vous avez connu la misère des longues attentes déçues, « aussi sympathiserez-vous avec moi... Ecrivez-moi « bien vite, et soulagez, s'il est possible, mon anxiété. » N'y tenant plus, Poe part enfin pour Washington : il sollicitera en personne le poste si ardemment convoité. Ce fut son malheur : il comptait sans la dipsomanie. (( Il semblait, dès le premier soir, surexcité, dit un de ses amis de Washington; car il s'était laissé entraîner à boire du porto. Le second jour, il fut plus ferme; mais, depuis lors, il avait par intervalles l'esprit tout égaré. » Une lettre de Poe à son associé Clarke, lettre soulignée, raturée, incohérente même, trahit ce désordre mental. « Je suis en train, se vante-t-il, de faire ici une sensation qui contribuera au succès de la Revue. » Cette sensation, on la connaît ! « Il s'expose, déclare Thomas à Clarke, à la vue de gens qui peuvent lui nuire grandement, et nous empêche ainsi de lui rendre les ser-
vices que nous voulons lui rendre... Je crois devoir vous conseiller de venir et de veiller sur lui pour qu'il rentre sain et sauf dans sa famille... Si vous ne venez pas, nous l'accompagnerons jusqu'au train de Pliiladelphie, mais nous craignons qu'il ne soit retenu à Baltimore et encore exposé à des dangers... Je vous écris ces mots avec un grave sentiment de responsabilité. Mr Poe a une intelligence de premier ordre, et je ne puis souffrir qu'il soit le jouet d'être insensibles !... » Poe partit donc, il put même partir seul ; et ce fut la pauvre Mrs Glemm qui, accourue à la gare, reçut le malheureux poète, encore plus honteux que malade de ses excès. Le cœur manque pour citer, de la lettre de Poe à Thomas, les expressions, navrantes en leur feinte ironie, de sa détresse et de son dégoût, a Pauvre garçon ! conclut Thomas, pour peu qu'il bût un verre de vin faible ou de bière ou de cidre, le Rubicon était pour lui franchi, et cela finissait toujours par des excès et par la maladie. Il lutta contre ces tendances aussi énergiquement que pût jamais le faire Goleridge... Mais il avait un de ces tempéraments qui ne trouvent de sécurité que dans une abstinence absolue... Ce que Byron a dit de Shéridan s'applique encore mieux à Poe : « Ah ! qu'on se doute peu que ce qu'on appelle vice pourrait bien n'être qu'infortune ! »
Après cette lamentable équipée, c'en était fait de tous les beaux rêves de fonctionnarisme béat. Comment le Président Tyler ou tout autre personnage influent eût-il osé confier un poste impliquant la moindre responsabilité à ce pauvre infirme de la volonté qui, en une heure si grave, s'abandonnait si pitoyablement ? Que faire pour ces pauvres fous raisonnants ? Exclu de ces hospitalières sinécures qui avaient sauvé de plus heureux
hommes de lettres, Burns, par exemple, et Hawthorne, à jamais privé de la saine sécurité d'un poste sédentaire, l'instable Poe se trouvait condamné à une perpétuelle dérive sur la maudite galère de « la littérature périodique ».