‹ Edgar PoeChapitre 9 sur 28 · II. — Excès et mariage · texte numérisé non relu

II. — Excès et mariage

« Ma situation est agréable à bien des égards, avoue- « t-il à Kennedy le 11 septembre 1835; mais il me semble (( hélas! que rien ne peut désormais me causer de plaisir (( ni la moindre satisfaction. Excusez-moi, cher Monsieur, (( si vous trouvez en cette lettre beaucoup d'incohérence. (( Mes sentiments sont, en ce moment, vraiment lamen- (( tables. Je souffre d'un affaissement comme je n'en ai « jamais ressenti. J'ai lutté en vain contre l'influence de (( cette mélancolie. Je suis malheureux et ne sais pourquoi. (( Consolez-moi si vous le pouvez. INIais hâtez-vous, ou (( ce sera trop tard... Prouvez-moi qu'il faut que je vive... <( Persuadez-moi de faire ce qu'il faut... Ayez pitié de « moi ; car je sens que mes paroles deviennent incohé- « rentes, et je veux reprendre possession de moi... Ne <( manquez pas de m'écrire, ne serait-ce que pour le re- (( pos de votre âme dans l'avenir. » A ce tragique déses-

poir qui sombrait dans le suicide, Kennedy ne sut apporter que le secours d'une sagesse insuffisante. — <( Je regrette bien de vous voir dans ce triste état, écrit-il... Il est étrange qu'en ce moment où tout le monde vous loue, alors que la fortune commence à vous sourire..., vous deveniez la proie des idées noires. Il appartient, pourtant, à votre âge et à votre caractère d'être ainsi tourmenté; mais, soyez-en sûr, il ne faut qu'un peu de résolution pour vaincre à jamais votre adversaire. »

La cause du mal était autrement profonde. La vérité, c'est que, dès le début de son séjour à Richmond, Poe avait été repris de ses accès dipsomaniaqucs. « Que vous soyez sincère dans toutes vos promesses, lui écrivait son patron dès le 29 septembre, je le crois fermement. ^lais, Edgar, dès que vous mettrez encore le pied dans ces rues, j'ai des raisons de craindre que vos résolutions ne tombent et que vous ne trempiez encore vos lèvres dans le breuvage jusqu'à en perdre les sens. Comptez sur vos seules forces, et vous êtes perdu !... Si vous pouviez vous contenter de vivre avec ma famille, ou avec quelque autre qui n'use jamais de liqueurs fortes, il y aurait, je crois, quelque espoir pour vous; mais si vous allez à la taverne ou à quelque autre maison qui en verse à table, vous êtes en danger... Fuyez donc la bouteille et les compagnons de la bouteille... Vous avez de belles facultés, Edgar; sachez les respecter et les faire respecter... » White en son indulgent aveuglement ne voyait donc, lui aussi, que de mauvaises habitudes plus ou moins faciles à corriger, là où Poe en son for intérieur découvrait quelque chose d'autrement alarmant. Il avait beau dire : <( Je n'ai jamais eu des habitudes

« d'ivrognerie. En aucune période de ma vie, je n'ai été ce « qu'on appelle intempérant. » On ne le croyait pas. Il avait beau affirmer : « Je ne trouve absolument aucun « plaisir en ces stimulants auxquels je me livre parfois <( si furieusement. Ce n'a pas été par amour du plaisir « que j'ai exposé ma vie, ma réputation et ma raison... « Invariablement, après chaque excès, je devais pen- <( dant quelques jours garder le lit. » On ne comprenait pas. Et pourtant, avec sa perspicacité habituelle, il savait mettre le doigt au cœur de la plaie : « Je devins «. insensé, dit-il à la suite d'un grand chagrin domesti- « que, avec de longs intervalles d'horrible lucidité. Du- « rant ces accès d'inconscience absolue, je buvais.. . Dieu « sait combien et que de fois ! Mes ennemis ne man- <( quaient pas naturellement d'attribuer cette folie à <(. l'ivrognerie et non pas l'ivrognerie à la folie ». Eh oui ! la prétendue ivrognerie de Poe, il le sentait bien, tenait à sa folie, à la nature spéciale de sa folie. Un symptôme de la dipsomanie, c'est précisément la phase mélancolique qui précède l'accès ; et, cette phase caractéristique, Poe vient lui-même de nous la décrire en sa lettre à Kennedy. « Un sentiment vague de tristesse qu'occupations et distractions ne peuvent vaincre, dit le professeur Magnan, voilà le prodrome habituel de la crise dipsomaniaque ; les malades, découragés et déprimés, renoncent au travail auquel il leur est désormais impossible de penser; des idées noires les obsèdent; tout semble changé autour d'eux ; ils se sentent comme menacés d'un prochain malheur... » A la faveur de cette dépression générale de l'être s'impose l'impérieux besoin de boire : comme un véritable réflexe qui sort du fond épuisé de l'organisme, cette impulsion s'affirme violente,

60 VICISSITLDKS

réclamant pleine et entière satisfaction; c'est un despote qui, confisquant à son profit toutes les forces de la personnalité, règne suprême. De là, cette peur affreuse de succomber lâchement à l'odieuse tyrannie; de là, cette angoisse terrible qui donne à la lutte intérieure un caractère si tragique. Cependant s'accentuent les troubles physiques de la sensibilité : anxiété précordiale, sensations d'étranglement et de brûlure à la gorge et à l'épigastre, soif dévorante que rien ne peut apaiser, rien que la rapide absorption de boissons fortes. C'est en vain que la conscience veille, en vain que le malade s'adresse conseils, remontrances ou injures, qu'il en appelle à ses amis, ses maîtres, ses protecteurs, en vain qu'il fuit les occasions de boire, cherche à se dégoûter des boissons convoitées, y mêle des matières répugnantes. En cette lutte désespérée où l'automatisme anarchique d'une tendance inférieure a triomphé de l'autorité des facultés supérieures, il n'y a plus de volonté, plus de responsabilité : le dipsomane à l'avance vaincu boit, il boit avec frénésie, il boit avec dégoût, engloutissant les plus horribles mixtures, et, sa funeste passion assouvie, il tombe, inerte, dans l'ivresse lourde, massive, abrutie. Vient le réveil, l'heure douloureuse du réveil, toute pleine d'écœurement, de lassitude, de désespoir; aux souffrances physiques de l'intoxication alcoolique s'ajoutent des souffrances morales qui les surpassent. Le malade déplore ses excès, maudit son mal, se déclare vil, méprisable, indigne de pardon, indigne de l'existence même; il appelle la mort à son aide. Les forces reviennent cependant, et avec elles une lueur d'espoir. Oh ! alors les ferventes promesses, l'engagement solennel de ne plus jamais recommencer; oh ! les austères rigueurs, les courageuses privations, la

sobriété exemplaire ; oh ! l'affreuse répulsion pour les liqueurs maudites. Lentement le malade reprend confiance, il quitte son attitude réservée, inquiète, préoccupée ; on le voit, en certaines heures de bien-être, calme, gai, plein d'espérance, parfois exubérant; il lui arrive à l'occasion, tant il se sent sûr de lui-même, de provoquer témérairement les autres à boire. Puis, un beau jour, à la faveur d'une nouvelle dépression nerveuse, survient une nouvelle impulsion à boire ; et voilà la victime désespérée en proie à un autre accès aussi invincible que le premier : même défaite, chute plus profonde, marasme plus poignant. Ainsi s'en va le pauvre fou raisonnant, de plus en plus déprimé, de plus en plus dégradé, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de ses forces physiques, rien de ses facultés intellectuelles, rien de sa dignité morale, voué qu'il est à la plus ignoble des déchéances humaines. En ces pauvres déséquilibrés, disons-nous, les dépressions caractéristiques ne vont pas sans lendemain ou plutôt surlendemain d'exaltation qui les compensent en quelque sorte. En voici la preuve, une première preuve chez Poe : le 22 janvier 1836, il écrivait à Kennedy cette lettre dont le contraste avec la précédente est frappant : « Ma santé est meilleure qu'elle n'a jamais été depuis « des années, mon espritest pleinement occupé, mes dif- « ficultés pécuniaires sont évanouies. J'ai une belle pers- « pective de succès dans l'avenir... Mes amis de Rich- « mond m'ont accueilli à bras ouverts ; ma réputation « s'étend partout dans le Midi... En un mot, tout va à « souhait. » Pour se prolonger longtemps sans danger, le rythme normal de la vie exige en des natures moyennes des oscillations lentes et courtes. Si en des natures extrêmes les écarts de la sensibilité s'amplifient et s'accé-

lèrent outre mesure, toute la machine mentale est en danger de détraquement. Cette continuelle alternance de dépression etde surexcitation excessives, qui caractérise, en même temps que la dipsomanie, la dégénérescence héréditaire, tend en effet vers une forme de vésanie bien connue qui s'appelle folie circulaire ou folie intermittente à double forme. Poe n'en est pas encore là assurément : ses inégalités d'humeur, si nuisibles qu'elles soient à sapersonne, restent en leurs débuts compatibles avec la vie en commun; mais, viennent l'âge, les excès, la misère, l'infortune, et son instabilité constitutionnelle s'accentuera jusqu'à ressembler singulièrement à cette dernière affection mentale. C'est alors que nous le verrons fièrement ériger cette perpétuelle vacillation du moi en une formule typique de son génie comme de tout génie.

Il était naturel qu'en présence de cet ennemi intérieur, sans autre secours que les conseils d'un patron incompétent et d'un protecteur éloigné, Poe se crut sinon perdu, du moins singulièrement exposé à l'être. Il lui fallait quelque chose de plus fort que les meilleurs appels au bon sens, à la conscience, à l'intérêt personnel, à l'honneur même; il lui fallait une voix persuasive, une présence aimée, un miracle d'amour ; or, ce miracle Poe crut l'avoir.

Lorsqu'au sortir de West-Point, le poète vagabond vint promener dans les rues maussades de Baltimore ses vêtements râpés et ses rêves en lambeaux, il avait, avons-nous dit, trouvé asile chez une pauvre tante, Mrs Clemm elle-même sans ressources. Veuve, mère d'une fillette en bas âge, abandonnée d'un fils qui, digne cousin d'Edgar et d'Henry, était allé courir les

aventures dans le Far-West, cette vaillante femme de cœur, au large visage souriant, accueillit comme un autre fils l'enfant prodigue dont rougissaient de plus riches parents. De l'union inopinée de ces deux misères naquit le bonheur, tout le fragile bonheur que Poe connut jamais. Ménagère aussi ingénieuse qu'économe, Mrs Glemm savait, à force de savantes reprises, donner à la noire défroque du poète cet air de propreté décente qui faisait illusion aux yeux de ses rivaux. Tôt elle constata les navrantes faiblesses de l'incorrigible buveur ; et, avec une indulgence plus perspicace qu'elle ne croyait, elle en eut pitié, les attribuant à un triste legs de famille; elle le soignait pieusement en ses heures de déchéance, le gourmandait sans grand espoir les lendemains d'ivresse ; mais, si l'on venait à l'accuser de débauche, de paresse, d'égoïsme cynique, vaillamment elle prenaitla défense du « pauvre Eddy » , elle opposait à tous ces griefs des vertus de bonté, de générosité, de noblesse même qu'elle seule était à même de connaître. Bref, la vieille tante avait pour le neveu cette tendresse mêlée de pitié et d'admiration qu'ont les mères pour un enfant mal venu dont les lamentables infirmités égalent les qualités brillantes. En retour, Poe aimait Mrs Glemm comme une mère; orphelin, privé d'affections profondes, au cours d'une crise douloureuse et humiliante, il se sentit en présence de tant de bonté imprévue une piété vraiment filiale, autant faite de vénération spontanée que de gratitude fervente. Et puis, cette seconde mère pour lui n'était-elle pas la mère de Virginie ? Née le 15 août 1822, cette enfant n'avait guère qu'onze ans, quand Poe vint habiter chez Mrs Glemm. G'étaitune délicate écolière, brune aux yeux bleus, dont toute la beauté était dans la douce expression d'un visage que

64 VICISSTUDES

gâtait, par malheur, un mauvais teint de poitrinaire. Bientôt le poète se plut à promener la gentille fillette aux environs de Baltimore, lui témoignant une affection marquée. Il lui confia même, non sans imprudence, le rôle de messagère d'amour en ses relations avec la tendre amie du voisinage : à ce jeu brûlant le cœur inflammable de cette fille des Poe prit feu, et soudain une grande clarté imprévue illumina les deux âmes sœurs : « Les passions qui, j^endant des siècles, avaient distin- <( gué notre race, dit l'amant d'Eléonore, surgirent en (( foule avec les fantaisies qui l'avaient également rendue (( fameuse, et toutes ensemble exhalaient une délirante « béatitude en la Vallée du Gazon-Diapré. Un change- « ment s'accomplit en toutes choses. D'étranges et bril- « lantes fleurs aux formes étoilées s'épanouirent sur des « arbres qui n'avaientjamais connu de fleurs. Les nuances (( du tapis verdoyant devinrent plus vives ; et, quand une (( à une les blanches pâquerettes disparurent, voilà que (( dix par dix jaillirent des asphodèles d'un rouge de ru- « bis. Et la vie montait de nos sentiers, car le grand fla- <( mant qui n'avait pas encore paru s'en vint, avec tous « les gais oiseaux aux couleurs éclatantes, déployer de- « vant nous ses ailes écarlates. Des poissons d'or etd'ar- « gent ranimèrent la rivière, du sein de laquelle sortit <( peu à peu un murmure qui, s'élevant, devint enfin une « berçante mélodie, plus divine que celle de la harpe « d'Eole, plus exquise que tout ce qui n'est pas la voix (( d'Eléonore... I^a beauté d'Eléonore était celle des séra- « phins ; c'était une jeune fille sans artifice et aussi in- « noccnte que la courte vie qu'elle avait menée parmi les « fleurs. Aucune ruse ne déguisait la ferveur de l'amour <( qui animait son cœur, et elle en examinait avec moi les

« plus intimes replis, tandis que nous parcourions en- « semble la Vallée du Gazon-Diapré, et que nous discou- « rions des puissants changements qui s'y étaient ré- « cemment accomplis. »

Le rappel de Poe à Richmond, c'était la ruine de cette radieuse idylle naissante ? Poe allait-il courir à la richesse et au succès, quand Virginie et sa mère continueraient à végéter dans le dénuement? ou bien allait-il sombrer dans les abîmes de son désespoir et de ses tentations, quand il avait à sa portée le réconfort d'une affection sûre et de l'amour le plus tendre? Avec son impétuosité ordinaire, Poe propose à Mrs Clemm de maintenir leur union complète en épousant Virginie ; aussi naïve que confiante, Mrs Clemm accepte. INIais un commun cousin, Neilson Poe, entendant parler d'un mariage si prématuré, prétend s'y opposer en le retardant. Impatient de tout retard, Poe écrit à Mrs Clemm une lettre suppliante ; il n'en attend pas même la réponse; il accourt à Baltimore, et il plaide sa cause avec une telle ardeur que Mrs Clemm consent. L'autorisation de mariage est accordée le 22 septembre 1835. En toute hâte, Poe retourne à Richmond. Mrs Clemm l'y suit quelques semaines plus tard, amenant Virginie. Avec un salaire bien maigre encore, comment vivre? Qu'à cela ne tienne, Mrs Clemm est bonne ménagère : elle ouvrira une pension de famille. Mais il faut de l'argent pour s'installer : vite Poe écrit à un sien cousin d'Alhabama, et celui-ci envoie 100 dollars. Bonne aubaine ! En voici une autre : le patron White consent à venir habiter en famille à la pension Clemm. A la hâte on la meuble ; mais voilà qu'une fois meublée on s'aperçoit, ô stupeur, que la maison est trop petite pour loger tant de gens. Heureusement, le protec-

teur des mauvais jours vit encore : Poe confie à Kennedy cette mésaventure digne d'un Goldsmith, n'y voyant 4'autre remède qu'une rapide avance de fonds. Le bon White y pourvoit : il porte à 15 dollars le salaire de son rédacteur. C'est le salut ! Enfin, on peut se marier ; et le 16 mai 1836 Poe mène, en effet, sa cousine à l'église presbytérienne. En présence de cette fillette, le pasteur hésite: il la trouve bien jeune. Un témoin surgit, complaisant : il affirme que Virginie E. Glemm a bien vingt et un ans. Le pasteur passe outre; et voilà religieusement unis un mari de vingt-sept ans et une épouse de quatorze. Mrs Glemm devait béatement fermer les yeux ce jour-là.

« J'ai toute chance de réussite », écrivait Poe en son exultation immédiate. Elle ne dura pas longtemps : à partir du mois suivant, Poe n'écrivit plus rien d'original en sa revue ; en octobre et en novembre, la publication se trouve fâcheusement retardée ; en janvier 1837, une brève note annonçait brutalement : « L'attention de Mr Poe étant appelée dans une autre direction, il résigne en ce présent numéro ses fonctions de rédacteur au Messenger. » Que s'était-il donc passé ? Etait-ce là fâcheuse conséquence d'une lune de miel par trop prolongée ? C'était autrement grave : Poe s'était remis à boire, et le patron White, à bout de patience, avait mis à exécution ses menaces mainte et mainte fois réitérées. Lamentablement Poe s'en félicitait, ou du moins feignait : car, se plaignant à tort ou à raison du contrôle tyrannique et du mauvais goût de ce brave homme, il comptait» disait-il, sur un théâtre plus retentissant que ce Midi natal, jouer dans le monde des grandes revues du Nord un rôle triomphant. « Il était irrégulier, avoue Kennedy, excentrique, toujours à se plaindre ; aussi renonça-t-il

vite à son poste ». Lâchant donc la proie pour l'ombre, endetté malgré de généreux salaires, mais riche de glorieux projets et de vastes espoirs, l'instable rêveur entraînait en plein hiver sa petite femme de quinze ans et la vieille mère naïve vers de mirifiques aventures littéraires.

Page 1