IV. — Vains efforts
Or cette littérature périodique était alors désemparée. En ce pays neuf, une organisation encore défectueuse exposait ces fragiles entreprises de librairie aux désastreux contre-coups de périodiques crises financières. En outre, une législation déloyale, en favorisant la « piraterie » littéraire, ruinait la production indigène. A quoi bon se mettre en frais d'originalité, quand le premier manœuvre de lettres venu pouvait impunément piller et démarquer les meilleurs produits des littératures européennes ? Conséquence : il fallait écrire pour rien ou peu s'en faut. Cyniquement un éditeur l'avoue : « Beaucoup de bons auteurs écrivent pour rien, dit-il, considérant l'honorable réputation qu'ils se font comme une récompense suffisante de leurs efforts intellectuels ». D'autres directeurs de revues criaient bien haut, il est vrai, qu'ils avaient à payer des honoraires de 15 dollars la page à tel prosateur à la mode, 50 dollars au poème de tel grand poète ; pure réclame : ces prétendus exploités n'en exploitaient que plus durement la bande famélique des écrivains à la ligne. En fait, la meilleure revue de l'époque, the North American Review^ payait deux dollars la page d'impression; si d'autres apparemment plus généreuses accordaient trois ou quatre dollars, voire cinq, c'est qu'en réalité leurs longues colonnes de texte
fin, selon l'amusante expression de Lowell, « dévoraient la copie avec un appétit de boa constrictor ». « En ce temps funeste aux écrivains, conclut une des victimes, mieux valait faire des comptes-rendus judiciaires que de la littérature périodique ».
Et pourtant, en dépit du perpétuel harcèlement de ses occupations et de ses préoccupations, en ces mauvaises années de Philadelphie, l'activité littéraire de Poe avait été aussi intense que féconde. Aussi dut-il, malgré toute <« son aversion à communiquer » avec son ancien patron, publier dans l'odieux Graham's Magazine, à raison de •quatre dollars la page, ses fameuses critiques de Hawfthorne, de Longfellow, de Tennyson, de RufusDawes et •de Rufus Griswold, ainsi que ses beaux contes, le Por^ trait ovale et surtout /e Masque de la Mort Rouge . Gomme «Graham ne se pressait pas de publier le Scarabée d'Or .acquis pour 52 dollars, Poe le reprit en 1843 et le présenta au concours du Dollar Newspaper : il y ga^na le prix de 100 dollars; rare aubaine ! La dure loi de l'argent avait ainsi raison de ses dédains comme de ses aversions. Une revue de demoiselles, t/ie Ladys Companion, payant un peu mieux (car son propriétaire tirait le plus clair de ses bénéfices d'un théâtre du voisinage), Poeypublia, dans l'étrange promiscuité d'articles de modes, le macabre Mystère de Marie Roget, ainsi que T/ie Landscape Garden. Bien pis, ce fut un simple journal hebdomadaire, le Saturday Evening Post, qui eut en août 1843 la primeur de l'œuvre immortelle qui s'appelle le Chat Noir. Pour les mêmes raisons pécuniaires, Poe réservait à des recueils annuels ses meilleurs contes : tlic Gift eut en 1842 f^léonore, en 1843 le Puits et le Pendule; V Opale eut en 1844 VElan. De pareils débouchés ne suffisaient pas, toutefois,
à la production laborieuse de Poe : bon nombre de revues new-yorkaises le boudaient, les unes à cause de la violence de ses critiques littéraires, les autres par suite du caractère sensationnel de ses contes. L'une d'elles crut spirituel de lui écrire à propos du petit chef-d'œuvre, Cœur Révélateur : « Si Mr Poe voulait bien condescendre à fournir des articles plus rassis, il serait un correspondant des plus désirables ». En mai 1844, Poe se plaignait que six de ses meilleurs contes ne pouvaient voir le jour. Il lui fallut parfois, ou s'aventurer en des magazines insolvables qui ne le payaient point, ou publier d'exquises poésies comme Eldorado en des pages désormais introuvables.
A défaut des revues restaient les livres. Nous avons vu que Gordon Pym avait piteusement échoué en Amérique; nous savons avec quelle peine Poe avait pu en 1840 réunir en deux volumes ses Taies of the Grotesque and Arabesque. En 1842, à la suite de ses succès du Graham's, il en croyait l'édition épuisée; la maison Lea and Blanchard s'empressa de le détromper : elle n'était pas même rentrée dans ses frais. Après la vogue sensationnelle du Scarabée d'Or, Poe crut le moment venu de vendre ses contes en fascicules populaires ; seul, le premier put paraître. Poe avait donc bien le droit de conclure avec son pauvre confrère Thoreau aussi mal rétribué que lui : « La littérature ne trouve ici qu'un misérable marché : si peu que j'écrive, c'est encore plus que je ne puis vendre ».
Puisque la jeune Amérique s'entêtait ainsi à laisser mourir de faim ses hommes de lettres, peut-être la vieille Europe serait-elle plus généreuse. Le nom d'Edgar Poe avait, du reste, franchi l'Atlantique, en même temps
que certaines de ses œuvres. Un procès sétait même engagé en France, à propos des Meurtres de la Rue Morgue, entre les journaux le Commerce et la Quotidienne^ qui les avaient également traduits sans donner le nom de l'auteur; à la suite de ces débats, la Revue des Deux- Mondes avait commencé à signaler les mérites du conteur américain et la Démocratie Pacifique à en traduire les meilleures œuvres. Mais quel profit matériel Poe pouvait-il tirer de traductions en un pays auquel le sien refusait toute convention littéraire ? L'Angleterre, à vrai dire, pouvait avec son public lettré et ses revues florissantes olïrir des débouchés plus avantageux. Mais non, mêmes déboires. Ce fut en vain que le poète Richard Horne, reconnaissant des hyperboliques éloges du critique américain, présenta son conte humoristique, les Lunettes, à plusieurs revues de Londres ; aucune ne voulut le publier. Charles Dickens, dont Poe avait fait la connaissance lors de son passage en Amérique, ne fut pas plus heureux, bien qu'il fut alors à l'apogée de sa grandeur. « J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, écrit-il à Poe; j'ai mentionné votre volume de nouvelles aux éditeurs auprès desquels j'ai de l'influence; mais ils ont tous, du premier au dernier, refusé de courir ce risque ».
Que faire ? Peut-être le public était-il plus aveugle que sourd. Poe s'avisa de lui parler : il lit des conférences. Après avoir débuté à Baltimore, il recommença à Philadelphie, le 25 novembre 1843. Il profite de la récente publication d'un recueil de son ennemi Griswold pour parler des poètes et de la poésie d'Amérique ; en dépit de son excessive dureté pour Griswold et quelques autres rivaux, on apprécia la facilité et on loua surtout l'éner-
gie de sou élocution, ses qualités de poète manifestées en cet éloge des poètes. Ce succès lui indiquait une ressource imprévue, mais combien précaire ! il tâchera pourtant d'en profiter jusqu'au dernier jour.
L'évidente conclusion de toutes ces constatations navrantes, c'est que Poe mourait de faim. Il avait beau varier ses articles, faire de l'humour à contre-cœur, delà critique par métier, des contes par goût, de la poésie par accès ; rien ne se vendait à sa valeur. Sa « religion des lettres » ne le payait pas. « La nature intellectuelle de Poe, avoue son patron Graham, n'était point d'une demande courante. La classe d'esprits cultivés qu'il pouvait atteindre avec profit était peu nombreuse, ses moyens de l'atteindre restreints ; presque tous les éditeurs, satisfaits de collaborations moins coûteuses, hésitaient à encourir les frais de la sienne. Aussi, quand, privé de toute attache permanente, il se trouva jeté en pleine mer, eût-il à souffrir de toutes les horreurs d'une détresse imminente ». Bref, l'impuissante et incessante lutte d'un être d'exception en une société mal organisée, la fatale autant que cruelle inadaptation du génie aux dures conditions de l'existence normale, voilà bien pour Poe, comme pour tant d'autres hommes supérieurs, l'aspect permanent et non moins pathétique de la vie ici-bas.
On devine avec quelle haletante énergie de naufragé le malheureux poète, pour échapper au désastre total, devait s'attacher à la moindre chance de salut. Une se présenta, imprévue. Le futur homme de lettres etdiplomate, James Russell Lowell, lançait alors à New-York une revue littéraire, le Pionnier. Bien que de dix ans plus âgé, Poe s'empresse d'offrir à ce jeune rival, en même temps que ses services, ses invendables produits littéraires:
« Je serais bien aise, lui écrivait-il le 16 novembre 1842, de fournir chaque mois un court article du genre que vous m'indiquerez et aux conditions qui vous seront permises au début. » Avec une générosité toute juvénile, Lowell accepte au tarif de dix dollars par article les contributions (( du seul critique qui n'eut point peur d'exprimer son opinion en Amérique. » Il n'y perdit point : il eut à ce prix Cœur Révélateur, qui se trouva le meilleur article de son premier numéro. Le hardi Pionnier n'en mourut pas moins dès sa troisième apparition en ce bas monde; et au malheureux éditeur endetté de 1800 dollars et, par surcroît, menacé de cécité, le non moins malheureux collaborateur, non payé, écrivit très noblement : (( Mon cher ami, je suis profondément affligé d'abord « que vous ayez été si malheureux et de plus que vous « ayez cru nécessaire de m'adresser des excuses à l'oc- « casion de vos malheurs. Quant aux quelques dollars « que vous me devez, ne vous créez pas le moindre souci « à leur égard : je suis pauvre ; mais il me faudrait être « bien plus pauvre encore pour que je songeasse à vous <( les réclamer. » En revanche, Lowell promettait sa collaboration au futur Stylus et se faisait fort d'organiser à Poe une conférence bien rétribuée au Lyceum de Boston, lequel « avait, lui aussi, disait-il, grand besoin de critique indépendante ». « Vous pourriez m'éreinter à plaisir, ajoute l'humoriste du Nord, je ne vous en lirais pas moins avec respect, et avec bien plus de satisfaction que ne m'en causent la plupart des louanges que je reçois, » Cette marque d'estime était touchante; était-elle suffisante pour induire Poe à révéler le fond de sa pensée, c'est-à-dire ces chimériques projets de revue qui lui tenaient tant au cœur? Cette révélation est singulière-
ment suggestive. « Quel effroyable état que celui de « notre littérature ! s'écrie ce grand réformateur de la presse. Où va-t-on ? » Heureusement, le Stylus y mettra bon ordre : ce sera « un modèle de bon goût. » « Son but <( sera l'Indépendance, la Vérité, l'Originalité... Son « influence prodigieuse... gouvernera notre littérature... « Lancé par une coalition,... par la coalition secrète de « tous les hommes d'élite... il deviendra irrésistible... <( Gomment une telle revue pourrait-elle échouer ?... Il <( ne peut y avoir de raison qui s'oppose à un tirage de « 100.000 exemplaires dans un an ou deux... Il sera une « source de fortune immense pour ses propriétaires... )) Low^ell, n'ayant pas cru, si jeune qu'il fût, devoir répondre à de si vertigineuses sollicitations, l'intrépide Poe revient à la charge avec une exaltation croissante : douze hommes de lettres, unis en une société secrète, suffiront à révolutionner le monde américain ; adressée à « l'aris- <( tocratie du talent », « cette revue ne rapportera pas <( moins de 100.000 dollars. » C'est le trusta on le voit, c'est dans toute sa beauté le trust inventé par Poe avant les temps révolus et hardiment appliqué aux produits de l'intelligence.
Si l'on songe que le pauvre visionnaire qui écrivait ces lettres à demi insensées vivait alors dans le plus profond dénuement, las du passé, incertain du présent, inquiet de l'avenir, en proie aux pires ennemis du dedans et du dehors, on avouera avec la médecine mentale que c'est du fond même de l'infortune que naît le plus souvent le délire des grandeurs : l'être humain, trop longtemps accablé sous le poids du malheur, s'en va naïvement chercher d'illusoires revanches dans la trouble atmosphère des lointains mirages trompeurs.