‹ Edgar PoeChapitre 13 sur 28 · V. — Poe et les siens · texte numérisé non relu

V. — Poe et les siens

Après sa rupture avec Graham, Poe, soit nécessité de pauvre homme, prudence de malade, ou préférence de poète, — c'était le printemps ! — avait quitté son banal logement de ville pour aller habiter les environs de Philadelphie, à Spring Garden. Le faubourg était agréable, mais le gîte minable : il y avait là, adossé au pignon d'une grande bâtisse, un misérable appentis de planches peintes, contenant trois pièces au rez-de-chaussée et une basse mansarde au-dessus. Secondé par le goût de sa femme et l'activité de sa belle-mère, l'auteur de Landor's Cottage sut faire de ce taudis sordide une riante retraite pour l'amour et la poésie. On était frappé, paraît-il, de « l'air extrêmement soigné et raffiné » de cette demeure de poète ; le maigre mobilier, de bon goût et en bon ordre, reluisait de propreté ; de belles fleurs, d'une espèce rare parfois, s'épanouissaient au jardin; de souples plantes grimpantes, escaladant les murs frêles, s'en allaient sourire aux fenêtres et s'enlacer follement sur le toit ensoleillé.

La vaillante Mrs Clemm demeurait « l'Ange gardien

du pauvre foyer », bien que sa personne n'eût rien d'an-

gélique. On s'étonnait même que cette grande et forte

femme, d'aspect viril, voire hommasse, pût être la mère

d'une créature aussi éthérée que Virginie, la belle-mère

d'un poète aussi fantasque que Poe. En réalité, elle les

complétait l'un et l'autre, sa rude constitution et son so-

'lide bon sens suppléant à leurs insuffisances physiques et

-mentales. « Gardienne vigilante du logis, dit le capi-

*taine Mayne-Reid, elle était l'unique servante pour tout

entretenir dans la propreté, l'unique ménagère pour faire

les commissions, les courses du marché, n'en rapportant

guère que les provisions indispensables à l'apaisement de la faim ». Bien plus, il lui fallait « accomplir entre le poète et ses éditeurs des va-et-vient continuels, qui ne lui valaient trop souvent que ces réponses glaciales : « l'article n'est pas accepté », ou « le chèque ne sera donné que tel jour ». Pis encore, il lui fallait parfois, en des nuits d'angoisse, quitter le chevet de Virginie languissante pour s'en aller, seule, alarmée, transie, courir aux tavernes, aux gares, jusqu'en des villes voisines, en quête du pauvre Eddy, absent, ivre, malade peut-être, livré à des mains indignes. « Elle l'aimait, dit Griswold, avec une abnégation et une confiance plus que maternelles ». Jamais sur ses lèvres un mot de plainte amère, de reproche blessant, de malédiction méritée ; rien que delà pitié et des excuses ; elle acceptait tout naïvement, faisait tout bravement. Mrs Glemm était héroïque sans le savoir.

En sa vingtième année, la frêle Virginie « semblait à peine âgée de quatorze ans » ; « sa ronde face d'enfant » contrastait étrangement avec les longs traits amaigris du poète morose. « Il était très fier d'elle ; elle, en retour, l'idolâtrait)). « Elle était belle, douce et gracieuse », dit un visiteur. Pour Poe épris de musique, elle avait un charme de plus : une voix très douce qu'elle accompagnait parfois de la harpe. Or, un soir de printemps, cette chère mélodie soudain cessa, et pour toujours : d'un vaisseau brisé avait jailli un filet de sang. Virginie était phtisique. Jamais plus, auxoreilles du poète désespéré, la voix aimée ne chanta l'espoir ni le bonheur. « Depuis lors, elle souffrit mille morts, dit un ami. Elle ne pouvait endurer la moindre atteinte du froid ; elle avait besoin des soins les plus minutieux; toutes les questions de confort étaient pour elle capitales. Or la petite chambre, où elle restait

étendue pendant des semaines, avait un plafond si bas que sa tête y touchait presque ». a Elle n'en était pas moins, dit Glarke, une image exquise de grâce patiente, ayant toujours sur ses traits le sourire de la résignation et cet air affectueux, enjoué même, qui souhaite aux amis la bienvenue ». Plus mélancolique, l'amant d'Eléonore disait : « Ayant un jour parlé tout en larmes de ce triste « changement suprême que doit éprouver l'humanité, elle « ne cessa plus de songer à ce douloureux sujet, le me- « lant à tous nos entretiens... Elle avait vu que le doigt « de la mort était sur son sein, que, comme l'Ephémère, <( elle n'avait été créée parfaite en sa beauté que pour mou- « rir.» Ainsi bercée en ces rêves mélancoliques, toute sereine au milieu de l'abjecte misère et des pires mal-^ heurs, languissait la blême Sissy, et sa pâle beauté n'allait plus guère illuminer de joie et d'amour la morne vie du poète, déjà à demi fou de douleur.

Sous la trame complexe des contradictions, l'énigmatique figure de Poe paraît, à première vue, irréelle, presque invraisemblable. Les uns nous décrivent un inquiétant personnage, fourbe, cruel, cynique, moins humain qu'infernal, dont les actes odieux semblent provenir d'une perversion monstrueuse ; les autres nous montrent un ami paisible, généreux, d'une bienveillance invariable et d'une courtoisie enjouée, le modèle des vertus domestiques et sociales, (d'âme même de l'honneur». Qui croire ? laquelle admettre de deux opinions qui semblent s'exclure ? A notre avis, l'une et l'autre à peine atténuées. Il y a dans le dipsomane, avons-nous vu, selon qu'il boit ou s'abstient, comme deux personnes en un seul corps : l'une sobre, rangée, laborieuse, austère même; l'autre à demi-inconsciente, presque insensée, en proie à toutes

les folies et à tous les excès. Cet être double, a-t-on dit, c'est un phare à éclipse muni de deux feux différents : selon que tel ou tel disque s'éclaire, feu rouge ou feu blanc. A cet égard, Poe était un véritable Janus à double face. Il était plus encore pour qui veut bien regarder de près. La folie héréditaire, dont cette dipsomanie n'est qu'un symptôme, n'est, en réalité, à double forme qu'en son rythme nerveux, en sa perpétuelle oscillation entre la dépression et l'exaltation : en fait, elle implique dans les différentes organisations individuelles, selon qu'elle porte sur telle ou telle faculté, une complexité de déviations infinie. En présence de l'incohérence mentale qui résulte de son action perturbatrice, ce n'est donc plus dualité du moi qu'il faut dire, mais pluralité ; et, en présence des progrès du mal, c'est même désagrégation de la personnalité. Ainsi, sous l'influence destructrice de la misère et du malheur, du surmenage et des excès de toute nature, la fragile individualité de Poe se défaisait ; son incohérente activité cérébrale, livrée à l'anarchie de fonctions automatiques, se décomposait en obsessions et en impulsions, en peurs superstitieuses, en idées de persécution, en délire des grandeurs; bref, tous les signes précurseurs de l'aliénation finale surgissaient, alarmants.

Sans doute, en dépit de cet assaut montant de la folie, les trêves d'accalmie demeuraient encore assez fréquentes pour faire illusion aux yeux de témoins incompétents. « En ses meilleurs jours, ditl'un d'eux, il était d'une distinction remarquable» ; « homme fortbien élevé et raffiné, dit un autre, aux manières réservées, au sourire rare et triste»; <( hôte généreux, dit un troisième, gendre et mari affectueux » ; « littérateur paisible, discret, pensif, ajoute un

patron, économe en ses dépenses, ponctuel et infatigable en son activité ». Oui, «voilà ce qu'il était en ses meilleurs jours », précise Graham. jNIais que voyons nous dans les mauvais jours ? qu'apprenons-nous par ailleurs ? Derrière ce masque habituel de gravité triste et rêveuse se cachait la plus profonde inégalité d'humeur; sous le placide décor de façade couvait un feu qui minait tout l'éditicé. La correspondance avec Kennedy, Burton, Thomas et Lowell nous a déjà souvent révélé cette déconcertante instabilité. Poe était, du reste, trop bon observa* teur de lui-même pour n'en pas avoir pleinement conscience : il s'inquiétait de son impuissance à gouverner sa nature rebelle : « Je suis extrêmement nonchalant etpro- « digieusement actif, écrit-il, paraccès. Ilyadespériodes (( où toute sorte d'exercice mental m'est une torture etoù « rien ne me fait plaisir que de communier dans la soli- (( tude des montagnes et des bois. [Delà, d'étranges accès (( de vagabondage incoercible, des fugues, qu'il décrit cu- <( rieusement.] Jemesuis ainsiperduenrêves eten courses « vagabondes pendant des mois entiers pour m'éveilleren <{ proie à une sorte de manie d'écrire. Alors je griffonne « toute la journée, je lis toute la nuit, tant que dure cette ' « maladie ». Un ami nous le décrit ainsi, « enfermé dans sa chambre pendant un mois entier, maniant activement la plume ». Nous voyons, par ailleurs, « son esprit en jachère », incapable de rien produire pendant des semaines dût-il manquer à ses promesses, encourir reproches ou railleries, endurer les privations de la faim. Quoi d'éton- - nant qu'avec son ordinaire penchant à la généralisation : Poe fit de cette inconstance qui était devenue la loi de sa -vie la loi universelle de toute activité humaine? « J'ai été <( trop profondément conscient du caractère changeant

« et éphémère des choses temporelles, dit-il, pour accor- « deràquoique ce soit un effort continu, pour être con- <( séquent en quoi que ce soit. Ma vie n'a été que caprice^ (( impulsion, passion, amour de la solitude, mépris de <( tout le présent en un avide désir de l'avenir ». Bref, une sensibilité spasmodique qui s'épuise en excès pour languir ensuite dans le marasme jusqu'au retour de l'influx nerveux, voilà bien aux yeux de Poe la base instable de toute vitalité physique et mentale.

Il va de soi que l'attitude sociale d'un tel homme dépendait singulièrement des écarts de sa sensibilité. Une simple phrase de Graham nous dit à quel point elle réagissait en société : « Nul homme ne ressentait plus vivement une preuve de bienveillance; nul homme n'était plus prompt à se venger d'une offense ». Nous connaissons la tendresse de Poe pour sa femme et pour sa tante ; nous avons vu son aménité avec Graham et avant la rupture avec Glarke ; nous avons constaté de la délicatesse, de la générosité, de la chaleur d'dme dans ses relations avec Thomas et avec Low^ell. Malheureusement, de plus en plus aigrie par la maladie, la misère et les déboires, cette sensibilité, qui n'était peut-être pas, avouons-le, naturellement très tendre, se fit de plus en plus irritable. Depuis les allusions publiques de Burton à « son infirmité », un autre journal de Philadelphie avait encore propagé de scandaleuses insinuations ; dès lors, le malheureux poète ivrogne crut voir partout, en ses amis comme en ses ennemis, de sournois calomniateurs ; il s'en était pris à White, il s'en prit maintenant à Wilmer, à Griswold surtout, dont il payait parfois les indéniables services avec une ingratitude féroce. La perfide mobilité de ce cœur perverti passait donc de plus en

plus impulsivement de la confiance au soupçon, du soupçon à la haine, de la haine à la vengeance. Le soi-disant persécuté se faisait inconsciemment persécuteur.

Le sentiment de la personnalité changeait à l'avenant. Instruit par les dures leçons de l'expérience, l'outrecuidant orgueil des beaux jours de Tamerlan, au lieu de s'étaler naïvement et de s'exalter sans contrainte, se muait désormais, en un amour-propre inquiet, susceptible, toujours en éveil, toujours prêt aux démarches, aux vengeances, auxattaques. Et dire que Poe, comme son Politien, ne se croyait plus ambitieux : il connaissait trop, disait-il, « la vanité de toute vie humaine». Alors pourquoi tant de rivalité littéraire ? « pour la seule cause ^ assurait-il, que je déteste de laisser croire à un sot qu'il peut me surpasser ». Alors pourquoi ces ronflants articles de réclame revus ou rédigés par lui-même ? pourquoi ce caractère sensationnel de tant de critiques brutales, de tant d'histoires macabres, de tant de mystifications saugrenues? Nécessité de métier, prétendait-il, excellent moyen de faire rentrer l'argent en caisse. Non, avouonsle, navrantes excuses que plaide vainement la misère. A tout prix avoir son nom sur la bouche des hommes, par tous les moyens même les plus discutables imposer ses œuvres en des miliers de mains, aux dépens d'une parfaite délicatesse faire publiquement prôner les mérites de son rare génie, c'était là un genre d'ambition, sinon très noble, du moins assez commun pour que Poe n'eût pas, à vrai dire, trop à en rougir. En fait, l'infatigable dépouilleur d'autographes et de cryptographes n'avait pas seulement l'amour de la gloire, il avait encore la passion de la gloriole, « le désir brut du succès ».

Cette bruyante ambition avait, du reste, son excuse dans

le désintéressement. Poe n'aimait pas encore l'argent; il le méprisait même à cette époque, mépris rare en tout pays et surtout dans le sien. « Tous ses amis le considéraient comme singulièrement indifïérent à la fortune, dit Graham. Si ce n'est pour le bonheur de sa femme et de sa belle-mère, et pour la légitime ambition déposséder une revue, je ne l'ai jamais entendu déplorer le manque d'argent». C'est même avec une véritable dignité sans aigreur ni fanfaronnade qu'il avouait sa misère à ses amis : <( J'ai allègrement supporté la triste pauvreté, écrivait-il (( à l'un d'eux, et les mille alïronts et tous les autres <( maux qui en résultent, en Amérique surtout où, plus « qu'en tout autre pays du globe, être pauvre, c'est être (( méprisé. » Par contre, le fier idéaliste ne poussait-il pas un peu loin son mépris du lucre odieux ? oublieux de ses devoirs de chef de famille, avait-il bien le droit de dédaigner le vil métal, faute duquel sa femme souffrait et sa belle-mère peinait? bref, n'y avait-il pas en cet aveuglement erreur de jugement ou étroitesse de caractère? Poe ne le croyait pas : toujours emprisonné en son magnifique idéal, il ne savait s'en prendre qu'aux autres, et non à lui-même. Il préférait se plaindre amèrement de la mesquine société qui l'entourait : <( elle ne sait qu'évaluer la fortune, disait-il non sans raison certes, incapable qu'elle est d'apprécier le mérite de l'effort et les qualités de l'intelligence ». Il désespérait même des hommes en général. « Je n'ai aucune foi dans les progrès de la nature humaine, affirmait-il ; les efforts n'ont aucun effet sur l'humanité. Le résultat ne variera jamais ». En son âme désabusée se développait ainsi, assez logiquement, un pessimisme de plus en plus fataliste, misanthropique, cynique même.

En cette personnalité de Poe si fortement ébranlée, un sentiment, du moins, persistait immuable : son amour pour sa femme. Des biographes naïvement malveillants l'ont contesté, s'en rapportant aux données imaginaires du Chat Noir ou à des racontars odieux. Les meilleurs témoignages abondent en sens contraire. Mrs Glemm, qui n'aimait certes pas moins sa fille que son gendre, affirme : « Il est absolument faux qu'il manqua, comme on en a fait courir le bruit, de fidélité et de tendresse à l'égard de Virginie : il lui fut dévoué jusqu'à la dernière heure, ainsi qu'en peuvent témoigner tous nos amis ». Et tous en témoignent, en effet, les amis fidèles comme les connaissances de passage ; l'hostile Griswold avoue même qu'à la suite de longues veilles passées au chevet de Virginie Poe tomba malade. L'amour de Poe avait, il est vrai, un caractère spécial; ce n'était pas seulement de la tendresse dévouée pour l'épouse malade; c'était aussi, conformément à ses tendances extatiques, un culte exalté, éthéré, presque immatériel pour la frêle fillette qu'il appelait assez étrange ment « petite sœur », Sissy. Il aimait, croyons-nous, en cette pâle créature enfantine, d'une grâce maladive, qu'émaciait la souffrance, qu'avait comme spiritualisée un insensible dépérissement de la nature charnelle, la mièvre incarnation de son morbide idéal de beauté et de mort. La pauvre phtisique était à son tour devenue pour lui, mieux encore qu'aucune autre femme, mieux même que la folle Hélène de ses quinze ans, le vivant prototype à ses Ligeias, de ses Morellas, de ses Eléonores, comme plus tard elle le sera de ses Lénores et de ses Ulalumes, toutes impalpables héroïnes que mine mystérieusement un mal rongeur. Bien plus, elle était, croyons-nous, en

POE A PHIL'ADEtPIÎîE ' ' '.'''' ' ' ^Lôl '

sa réelle présence, comme pour le fumeur d'opium, — et Poe en était un, — l'image suggestive que transfigure l'hallucination, qui donne le libre essor aux rêveries mystiques, qui stimule les radieuses créations d'une imagination morbidement exaltée. Aussi, quand cet être de prédilection menaça de disparaître, quelles angoisses! Les beaux rêves allaient donc s'évanouir, et la triste terre désenchantée n'aurait plus d'oasis pour les idylles bénies, plus de vallon aux nuées roses et aux prairies émaillées ; c'en était fait des ineffables félicités de la Vallée du Gazon Diapré!...

On conçoit qu'au sortir de ces délirantes illusions, les nerfs du poète malade, un moment apaisés, ne s'exaspéraient que plus violemment au rude froissement des plus implacables réalités. Alors, dit un témoin qui fait allusion aux misères de la pauvre bâtisse de bois, « personne n'osait parler, tant Mr Poe était sensible et irritable... Il ne permettrait pas qu'on dit un mot sur le danger de sa mort, la moindre allusion le rendant fou... La nuit, il se glissait hors de la maison et s'en allait errer par les rues pendant des heures, hautain, découragé, désespéré, ne sachant de quel côté aller ni que faire, tandis que Mrs Glemm demeurait en proie à l'anxiété jusqu'à ce que, n'y tenant plus, elle partit à sa recherche. » Où allait ainsi dans la nuit le pauvre poète fou de douleur? C'est ici qu'au poétique platonisme de Poe se rattache son alcoolisme brutal.

Où serait, en effet, allé ce malheureux déséquilibré, sinon boire, chercher l'oubli, s'abandonner dans l'impuissance de la dépression mélancolique à l'emportement de l'impulsion dipsomaniaque ? « Vous me demandez, « disait-il plus tard, si je puis indiquer quel était ce

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(( terrible malheur » qui causa des « irrégularités » tant <( déplorées? Je puis mieux faire que l'indiquer. Ce « malheur fut le plus grand de ceux qui peuvent attein- « dre un homme ». Et, racontant la maladie de sa femme avec ses perpétuelles rechutes et convalescences, ses affolantes alternatives d'espoir frémissant et de désespoir accablé, il ajoute : « Etant doué d'une nervosité peu com- <( mune, je devins fou avec d'horribles intervalles d'hor- « rible lucidité. Durant ces accès d'inconscience abso- « lue, je bus. Dieu seul sait que de fois et combien. Na- <( turellement, mes ennemis ne manquèrent pas d'attri- « buer la folie à la boisson et non pas la boisson à la « folie»... Si poignantes que soient ces révélations, il n'est pas douteux que, comme tant d'autres victimes d'un mal chronique, Poe s'exagère l'importance d'une des causes occasionnelles; caria maladie de Virginie, debiendes années postérieure aux manifestations dipsomaniaques, n'en fut ni la première ni l'unique raison d'être ; il n'en est pas moins certain que par ses phases douloureuses elle dut singulièrement hâter et aggraver le déséquilibre d'une nature dès l'origine mal pondérée. C'est, du reste, à partir de cette époque, c'est-à-dire vers la fatale année 1843, que les amis de Poe, et surtout ses compagnons de taverne, s'accordent à trouver de plus en plus alarmantes l'intensité et la fréquence de ses excès alcooliques.

L'une de leurs conséquences les plus caractéristiques était précisément une extrême sensibilité à la peur. « Même quand il était absorbé dans un travail, dit Graham, j'observais qu'un souffle d'air subit, un bruit qu'on ne remarquait pas autour de lui le faisaient tressaillir de peur... Il n'aimait pas l'obscurité. Une fois il

me dit : « Je crois bien que des démons profitent de la nuit pour égarer les imprudents... et cependant, ajoutait-il, je n'y crois pas. )> Des peurs qui ne viennent pas de la raison ne peuvent venir que des sens. Tous les spécialistes s'accordent, du reste, à dire que l'effet le plus habituel de l'alcoolisme sur le cerveau, c'est d'y créer un étrange état panophobique qui tient tout l'être en suspens, en proie à une alarme inexplicable. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si un ensemble de sensations craintives, dont la moindre est une légère appréhension et la plus forte une terreur violente, caractérise l'originalité littéraire de tant d'œuvres de Poe : c'est là, nous le verrons, une conséquence fatale de son morbide tempérament de buveur.

Aussi bien, l'alcool n'était pas le seul poison du cerveau que connut Edgar Poe. « La fureur de boire, dit le Dr Magnan à propos de ces malades, ne s'arrête pas aux seules boissons spiritueuses : quelques-uns recherchent l'éther, d'autres le chloroforme, d'autres enfin préfèrent l'opium ou prennent la morphine ». Poe était de ces derniers. Nous avons signalé ses habitudes opiophagiques dès le temps de Baltimore; maintenant, à Philadelphie, une cousine, qui vécut dans l'intimité de la famille pendant la maladie de Virginie, déclare que, «si à cette époque il refusait fréquemment du vin en sa présence, il n'en avait pas moins des accès d'exaltation dûs à l'abus de l'opium. » Il n'y gagna guère. L'exaltante ivresse du pavot convenait trop bien à son tempérament de névrosé, et particulièrement à son double besoin de réaction contre la dépression et de stimulant pour l'activité, pour que Poe ne s'y abandonnât pas immodérément. Or, en passant des vulgaires orgies de l'alcool aux soi-

disant aristocratiques extases de l'opium, le pauvre impulsif, qui croyait peut-être se libérer, ne faisait en réalité que changer de servitude, quittant un maître plus brutal pour en prendre un autre plus perfide. Ou plutôt il faisait pis encore : désormais soumis à deux jougs à la fois, il devint l'esclave affolé de deux tyrannies alternantes qui n'admirent plus d'affranchissement. Aussi verronsnous dorénavant, sous la double influence toxique de ces deux passions, les habituelles crises d'exaltation et de marasme sans cesse croître en gravité et en fréquence, et, en dépit de quelques belles phases de joie mélancolique ou de gloire éphémère, leur impuissante victime, hagarde, détraquée, usée avant l'âge, courir désespérément vers une ruine d'autant plus tragique qu'elle est à la fois plus consciente et plus inévitable.

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