‹ Edgar PoeChapitre 14 sur 28 · I. — Le Fantastique · texte numérisé non relu

I. — Le Fantastique

La vie de Poe a dès maintenant assez révélé son tempérament morbide pour qu'il soit possible d'aborder l'étude de ses contes. Aussi bien, ses premiers contes, les seize du Folio Club, contenaient en germe tout son talent de conteur : le fantastique maladif de Bérénice et de Morella ne fait que s'aggraver dans la folie déclarée de Ligéia et d'Usher; la peur latente du Manuscrit trouvé dans une bouteille s'exalte jusqu'aux plus atroces horreurs dans le Récit d'Arthur Gordon Pym; l'impulsion naissante d'Egaeus s'exaspère dans les vertigineuses perversions de Cœur Révélateur e\ dn Chat Noir; la vague curiosité médico-mystique de l'amant de Morella se précise dans les mesmériques expériences de Valdemar et de Bedloe comme dans les extatiques élucubrations de Monos et Una; la riche imagination scénique de l'Assignation se livre aux orgies de couleurs et de formes de la Mort Rouge et du Domaine d'Arnheim ; la minutieuse logique de Hans Pfaal s'acharne aux indéchiffrables énigmes de Marie Rogctet du Scarabée d'Or; mais le style magistral

de Silence et de r Ombre ne se laisse surpasser ni par les ineffables effusions d'Eléonore ni par les empoignantes descriptions du Maëlstrom ni par les furieux cris de passion de Wilson etdu Chat Noir. Poe conteur débute donc par des coups de maître. Il n'y a pas lieu de s'en étonner outre mesure : le propre des génies morbides, c'est d'être précoces ; leur originalité exceptionnelle ne tient-elle pas à la fatalité d'hérédités anormales?

Pour être merveilleusement spontanée, cette riche floraison d'œuvres fantastiques n'enfutpas moins favorisée par les circonstances. La semence prime le sol, en effet, bien que le sol donne au fruit un goût de terroir. Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle, Horace Walpole en sa «Gothic romance », le Château d' Otrante^ avait voulu, par réaction contre le froid rationalisme d'alors, ressusciter, en même temps que l'âme du moyen âge, le fantastique qui en était à son gré partie intégrante. La timide puritaine Clara Reeve l'avaitgauchement suivi en cette voie. Mais ce fut surtout à partir de 1794 qu'il fut donné à Ann Radcliffe de rendre ce nouvel élément mélodramatique vraiment populaire dans toute l'Europe et jusqu'en Amérique : en ses fameux Mys/ères d'Udolphe, comme en son Italien^ un savant crescendo d'ingénieuses intrigues sait faire passer le lecteur haletant par toutes les phases cruellement progressives de la peur : de l'attente inquiète à l'appréhension anxieuse, de l'angoisse irrépressible à la frayeur déclarée, de l'épouvante folle à la panique trépidante. Sous l'influence du Faust de Gœthe et des romantiques allemands, le jeune Mathew Lewis à son tour corsa le fantastique plus ou moins surnaturel" lie son Moine de magie satanique et de sensualité sadique, tandis que le révérend Maturin exaltait celui de son Melmoth the

Wanderer jusqu'aux plus extravagantes incohérences de l'école frénétique. Subissant la contagion générale, Byron et Shelley laissèrent eux-mêmes la fantasmagorie envahir i'un Manfred et le beau poème Ténèbres, l'autre toutes ses grandes œuvres de jeunesse et jusqu'au Prométhée délivré. Enfin, aux Etats-Unis, le premier homme de lettres américain, Charles Brockden Browne, sut avec son Wieland et son Edgar Huntley repaître de fantastique saugrenu l'appétit immodéré de ses frustes lecteurs pour des horreurs sensationnelles. Si suprême qu'il fût en son genre, le fantastique de Poe ne fut donc pas isolé; et le succès, sinon l'existence, de son œuvre s'explique en partie par l'accueil bienveillant d'un public prédisposé. La supériorité de l'inspiration poesque n'en tient pas moins, à coup sûr, à des causes autrement profondes, puisqu'elles sont .^ essentiellement personnelles.

A ses précurseurs que doit Poe, en effet? Il leur doit, à vrai dire, sa primitive préférence pour les décors romantiques. Gomme la plupart d'entre eux, il a très bien senti qu'aux folles hardiesses du fantastique conviennent les vagues fonds historiques du vieux monde : là peuvent se mouvoir sans trop de heurts les plus étranges créatures aux prises avec les plus invraisemblables événements. Aussi voyons-nous, surtout en ses premiers contes, les vieilles abbayes gothiques de l'Angleterre, les châteaux forts du Rhin et de la Hongrie, les fastueux palais de la Renaissance italienne, les sombres cachots de l'Inquisition espagnole, voire les austères salles égyptiennes de Ptolémaïs, demeurer les scènes habituelles de ses évocations fantastiques. Il est vrai que, comme Browne, il n'en osa pas moins, surtout en ses dernières œuvres, transporter en son propre pays, en

des lieux familiers, dans la banale demeure des temps modernes, ses exploits macabrement tragiques : l'affolement de son horreur incoercible ne connaissait plus alors ni temps ni lieux. Par contre, l'artificieuse logique des Radcliffe, des Godwin, des Browne, qui s'ingéniait finalement à expliquer par des causes toutes naturelles les plus abracadabrantes complications mélodramatiques, disparaît presque entièrement des contes fantastiques de Poe : ils sont presque tous réduits à la plus simple expression dialectique, à moins que parfois, au contraire, il ne s'avise de faire de cet élément logique une source spéciale d'intérêt purement intellectuel.

Quant à l'élément fantastique, Poe le renouvelle en le purifiant. Son fantastique, en effet, n'est ni un artifice archéologique comme chez Walpole et Mrs Reeve, ni un faux surnaturel comme chez Mrs Radcliffe et Browne, ni un satanisme magique comme chez Lewis, ni une frénésie incohérente comme chez Maturin. Non, il est spontané, il est naturel, il est humain, il est cohérent, parce qu'il est le vrai fantastique, le produit normal d'une imagination vraiment malade. Ici peu ou point de banales apparitions, peu ou point de fantômes grotesquement triviaux, peu ou point de fantasmagorie de convention; mais le plus souvent des visions franchement morbides, des hallucinations nettement pathologiques, des monstruosités faussement irréelles ; bref, en guise d'un froid fantastique de parade, un poignant fantastique quasi scientifique. Le héros de ces stupéfiantes aventures n'est donc ph^s ni un simple prince intrigant comme le Manfred de Walpole, ni un circonspect condottiere comme le Montor'o d'Ann Radcliffe, ni un moine sadique comme comme l'Ambrosio de Lewis, ni un

méphistophélique Juif-Errant comme le Melmoth de Maturin ; c'est un malade, un pauvre détraqué, presque un fou. De là, l'émouvante puissance de ces contes : ce morbide enchanteur n'évoque si bien tant d'effrayantes chimères que parce qu'il en est la première victime ; ce sont ses souffrances qui font la force de sa magie, et tout son fantastique n'est, en somme, que la projection de ses tares en sa littérature.

En voulez-vous une première preuve ? Cherchez dans le long défilé de ces personnages apparemment si bigarrés, et vous ne trouverez, en réalité, que les fantasques métamorphoses du sinistre magicien; soulevez les masques, et vous reconnaîtrez partout la face moins défigurée que dramatisée de l'unique protagoniste. En ce funambulesque théâtre il n est point d'autre être vivant: sous tous ces déguisements scéniques, sous le somptueux manteau vénitien de l' Assignation comme sous la sombre casaque des prisons dans Ccewr Révélateur^ derrière l'auguste prestance du prince Prospéro comme devant la grotesque bosse du nain Hop-Frog, en l'indistincte silhouette de l'amant d'Eléonore comme en la moribonde personne d'Egseus ou d'Usher, l'unique acteur qui se pavane ou se démène, s'apostrophe ou se lamente, c'est Poe, toujours Poe, ici plus romantique, là plus satanique, ailleurs plus sombrement idéalisé qu'en ses poèmes, mais partout Poe plus manifestement fou que jamais.

Voyez ses débuts. Né « d'une race Imaginative et « facilement surexcitable », « d'une race de vision- « naires », ce héros morbidt ;i « dès la plus tendre « enfance si pleinement manifesté le caractère de « sa famille » qu'il inquièi-j tojas les siens. « Il devient volontaire, il s'adonne aux plus sauvages

« caprices, il est la proie des plus indomptables pasce sions... Sa voix devient une loi domestique; aban- « donné à son libre arbitre, il se trouve de fait l'unique <( maître de sa conduite». Dès l'enfance, sa vie, « outrée » dans le rêve comme dans l'action, apparaît comme un « pêle-mêle » d'émotions multiples et de passions enivrantes. L'étudiant surpasse bientôt l'écolier : avide de sensations fortes, « ce joyeux compagnon » se montre tout à la fois joueur et buveur effréné, et par ces doubles excès compromet sa santé comme sa fortune. Bien plus, à l'exaspérante action des alcools, il ajoute l'abrutissante influence de l'opium, si bien qu'il passe d'une exaltation furieuse de la personnalité à un irrémédiable « affaissement de l'âme ». Si tôt déséquilibré, il découvre en l'instable incohérence de son être « une vraie maladie des nerfs ; » de délirantes visions ou de soudaines impulsions s'emparent de lui et l'entraînent irrésistiblement, insoucieux de l'heure ou de l'obstacle, impatient de nouveautés horribles ou sublimes, affamé d'inconnu qui soit suprême, tour a tour ivre d'énergie véhémente ou de radieuse extase. Bref, cet enthousiaste casse-cou n'est pas homme que, comme son vivant modèle, il a déjà rompu avec sa famille, fui son pays natal et connu toutes sortes d'étranges aventures, au pays des rêves comme dans le monde des réalités.

L'âge ne fait qu'accroître son mal au physique comme au moral. Au physique, il était naguère « remarquable- <( ment vigoureux et actif, pas très grand, mais solide sur « ses jambes arquées»; « d'étranges yeux grands ouverts » luisaient sous son « front d'une ampleur insolite » qu'ombrageait « une profusion de cheveux noirs ». Voici qu' « une vieillesse prématurée a figé ses traits amaigris

(( en une morne stupeur » et qu' « un teint cadavéreux » s'étend de ses boucles éclaircies à son menton défaillant; « son front est grandi par les pensées, mais son œil esteffa- (( réparles soucis; et, dans les sillons de sa joue, se lisent les (( légendes du chagrin, de la lassitude, du dégoûtde l'huma- «nité et un ardent amour de la solitude ». Elle alarme, cette funèbre face obsédante, où persistent les traces des plus intenses passions ; elle alarme surtout lorsqu'en de sinistres convulsions se détend soudain sa rigidité de masque saturnin et qu'en ses yeux hagards se glisse, comme un éclair de folie, le rictus de l'hystérie ; alors, conforme au spasme nerveux, vibre, abrupte et stridente, une sourde voix gutturale, cette môme voix dont le souple rythme avait naguère une modulation si suave. Au moral, même déséquilibre. Auxrares moments d'une santé exhilarante succède le plus souvent une morne mélancolie ; et cette mélancolie « transforme en horreur la « beauté », en images de douleur les gages même du bonheur; sur tous les objets de l'univers physique et mental, elle répand, comme une propriété qui lui serait inhérente, une incessante irradiation de ténèbres ou les sulfureuses lueurs d'une irréa.lité détraquée. Alors, en proie aux «inex- « plicables bizarreries de la démence » , réduit au marasme, le sempiternel songeur demande aux bienheureuses surexcitations de ses drogues préférées de décupler, en môme temps que l'intérêt languissant des réalités présentes, les forces déclinantes de son imagination naguère si vigoureuse. Le morne égotiste veut à tout prix s'échapper de l'odieuse prison de son moi solitaire ; il veut en misanthrope « fuir vers le désert comme (( vers un ami », se plonger avec délices dans «l'horreur (( des lieux les plus sauvages » ; ou, mieux encore, il veut

orgueilleusement se perdre dans l'immensité comme dans l'éternité des mondes imaginaires; par delà la vie, par delà la mort, il veut sombrer dans l'infini même de Dieu. Vains efforts : car voilà que lentement, dans le vide de son âme désœuvrée, l'accablant silence des choses lui pèse encore plus que l'agitation désolée des foules ne l'excite; et, dolent pèlerin des solitudes, il revient, plus isolé que jamais, reprendre dans le désert populeux des villes son harassante marche de Timon errant. Ni les émois ni les clameurs d'une foule indifférente ne peuvent désormais l'arracher à la mortelle hantise de ses idées morbides : il sent sa raison hagarde chanceler dans le vertige des folies. Soumise à l'incohérence de fatales contraintes, abrutie par l'opium qui tue la volonté et la mémoire, exaspérée par l'alcool qui déchaîne la violence des pires passions, sa nervosité trépidante finit, sous les yeux effrayés de sa femme et de ses amis, par se démener en vengeances meurtrières : il tue ; et dans le crime exultant triomphe sa folie déclarée. Car c'est en cette heure d'outrance suprême qu'à l'angoissante question : « Suis-je donc fou ? » son délire illuminé répond avec une morgue cynique: «Qu'importe? Grime, génie, folie, ne sont que manifestations extrêmes d'une commune exaltation mentale ».

Au côté ombre succède vite le côté lumière en cette rapide rotation désorbitéc ; mais c'est toujours, dans l'amour comme dans la haine, la môme exaltation outrée.

Gomme il n'y a qu'un héros en ces contes, il n'y a aussi qu'une héroïne : l'une complète l'autre : car au sombre amant tragique convient la douce amante radieuse^ Satan aime Eloa ; le démon, l'ange pure. La morne mélancolie n'aspire-t-elle pas, en effet, pour se dissiper, au rayonnement des extases platoniques ? Si l'amour

éthéré règne seul ici, c'est précisément qu'il est la compensation logique, le rachat habituel des plus brutales passions. Le pauvre rêveur qu'écrasent et torturent les les plus dures réalités s'est naturellement créé avec ses plus intimes besoins, ses plus délicates aspirations, ses plus nobles tendances, un idéal bien haut, bien pur, bien sublime, fait de beauté abstraite encore plus que de beauté physique ; et, chaque fois qu'il en croit découvrir ici-bas la moindre réalisation, le voilà tout épris : le coup de foudre le secoue de la tête aux pieds, illuminant son àme, embrasant son cœur, le possédant tout entier, jusqu'à ce que, la flamme et l'éblouissement passés, il se retrouve plus attéré, plus transi, plus déprimé que jamais. De là, le caractère subit, fatal, aussi impérieux que mystérieux, de toutes ces belles fureurs idéales.

Les exemples abondent. A peine l'œil distrait de notre rêveur en campagne a-t-il rencontré le « regard éthéré » de sa« chère Annie » qu'il s'écrie : « Sûrement j'ai trouvé « ici toute la perfection de la grâce, de l'enthousiasme et de « l'espritromantiquc ». L'inconsolable amant d'Eléonore n'apasplustôtvucertainebelleinconnue que, «transporté d'extase », son cœur infidèle cède tout entier à cette « séraphique Ermengarde», « sa pensée excluant toute autre ». Même soudaineté, avec plus de fatalité encore, chez l'amant de jNIorella. « Ce n'étaient pas là, avoue-t-il toutefois, les feux d'Eros ; jamais je ne parlai de passion ni ne songeai à l'amour. » Et ces aveux répétés gagnent en intérêt. « Les sentiments ne me sont jamais venus du cœur, confirme l'amant de Bérénice ; mes passions proviennent toujours de mon esprit». Ce qu'aime en effet l'extatique amant, ce n'est pas « la Bérénice vivante et respirante », c'est «la Bérénice d'un rêve »; ce n'est «pas

« un être de la terre, une créature de chair, maisrabstrac- « tien d'un tel être ; non pas un objet d'amour, mais le « thème des spéculations les plus abstruses et les plus « désordonnées ». Est-ce bien là l'amour, à vrai dire, le pur don de soi délibérément accompli sans idée de retour? Non, ce n'est qu'exaltation surchauffée, béates jouissances d'une imagination, qui, en réalité, ne se complaît qu'en elle-même. Au lieu de la durable petite flamme du foyer, ce ne sont que grands feux de paille dont le moindre vent emporte toute la masse de fumées flottantes, ne laissant à terre qu'une maigre poignée de cendres.

L'amant de Bérénice signale une cause fréquente de ces grandes incandescences sentimentales : une morbidité de l'amante, logiquement apparentée à la morbidité de l'amant. Presque toutes ces jeunes femmes sont, en effet, des malades. Bérénice est dédaignée de son mélancolique cousin aux beaux jours de sa saine vitalité exubérante; mais, vienne l'affreuse épilepsiequila condamne, qui la défigure jusqu'en sa plus intime personnalité, et le voilà éperdument amoureux. De même, la froide Morella est poitrinaire; Ligéia s'éteint d'une maladie de langueur; un mal suspect emporte Lady Bowena; une étrange affection cataleptique dévore la spectracle Madeline; jamais la frêle Eléonore ne fut plus chère aux extases de son amant que du jour oii le doigt de la mort flétrit son sein naissant. Pourquoi tant de morbidesse ? Pourquoi faut-il que « la fatale maladie s'abatte comme le simoun » sur tous ces beaux corps d'une si fragile grâce botticellienne? C'est que, pour le fanatisme de ce poète dolent, ses poésies nous l'ont assez dit, il n'est pas de plus poétique spectacle que celui de la Beauté aux prises avec la Mort : le charme de ces jeunes moribondes

ne gagne pas seulement en pathétique par la touchante émotion de pitié qu'inspire leur sort; il gagne encore en délicatesse, parce que, plus éthéré, comme spiritualisé par tout ce que la maladie enlève de matière, de personnalité et dévie à de pauvres corps exsangues, il apparaît plus nettement comme le pur reflet de l'idéale beauté que projette sur les êtres de chair la flamme d'un cœur mystiquement ardent. L'éclat fugitif qui, luisant en ces grands yeux énigmatiques de vierges mourantes, les anime d'un semblant de vie supra-terrestre, provient uniquement de l'extase radieuse de leur amant.

Dès lors, à quoi bon vouloir préciser les traits de ces fuyantes apparitions ? Ces éphémères silhouettes ne sortent de l'inconnu que pour y rentrer au plus tôt, à peine apparentes en des lueurs indécises ? La plus plastique de toutes, la marquise Aphrodite, bien qu'elle apparaisse au début avec un relief de statue, n'a pas même en son portrait de pied un seul trait caractéristique : sai beauté est surhumaine, ses radieux sourires voilent ma! cette foncière mélancolie inséparable de toute perfection, ses formes éthérées flottent en la brillante atmosphère qu'elles illuminent, ses pieds féeriques touchent à peine le sol : il ne lui manque que des ailes; et généreusement, en sa platonique ardeur, l'artiste les lui prête. Même imprécision dans le Portrait ovale : les traits radieux de cette incomparable beauté se fondent vaguement dans les ombres d'un fond noirâtre. La pauvre petite âme candide d'Eléonore n'a pour tout habitacle qu'un mince tissu de métaphores. De Bérénice et de Morella, rien que de rapides esquisses faiblement estompées. Seuls, la voix et les regards retiennent l'attention fascinée de l'amant : l'invisible voix dont la pénétrante

vibration fait tressaillir jusqu'au fond du cœur des fibres endormies, le lumineux regard dont le magnétique rayonnement fait défaillir tout l'être conquis. Fidèle à ses théories de la poésie chantante, Poe retrouve ainsi, dans la mélodieuse éloquence de Ligéia, comme dans l'étrange mélopée de Morella, toute l'harmonie supra-terrestre de sa déesse homonyme d'Al Aaraaf. Languissamment bercée par la voix caressante de ces sirènes, son âme harmonieuse n'en subit que mieux le charme hypnotique de leurs yeux étranges que voile la lente palpitation des longs cils ténébreux; et, devant ces magiques luminaires de l'amour, son corps vaincu se prosterne en proie à une pâmoison délirante : « Les yeux de Ligéia, s'écrie-t-il « alors, que de longues heures n'y ai-je pas songé ! Combien « ne me suis-je pas efforcé d'en sonder la profondeur?... « Ces yeux, ces grands, ces brillants, ces divins orbes « devinrent pour moi les étoiles jumelles de Léda et moi « pour eux les plus fervent des astrologues. » Poe aux pieds d'Hélène, Poe invoquant Marie-Louise ne parle pas autrement; c'est toujours la même attitude, toujours le même langage, parce que c'est toujours, de l'enfance à l'âge mûr, en vers comme en prose, la même inspiration, l'unique passion extatique, dont l'éblouissement transfigure les êtres comme les choses d'ici-bas.

Ont-elles jamais vécu, ces « nymphes », ces « naïades », ces (( sylphides » ? Pas plus que les mythiques créatures d'antan : elles aussi sont filles des rêves mystiques et non de la chair vivante, fragilement tissées d'ombres et de rayons et non organiquement charpentées d'os et de muscles. C'est, en effet, de son propre fonds intime, des secrets recoins de sa personnalité subconsciente que l'amant idéaliste a tiré les plus subtils éléments de leur

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diaphane nature. « Il existe, affirme-t-il, un souvenir de « formes aériennes, d'yeux pleins d'un sens spirituel^ de « sons d'une triste musique, et ce souvenir ne veut pas « se laisser écarter; vague, variable, indéfini, instable (( comme une ombre, il est, comme une ombre aussi, « rebelle à tous mes efforts, tant que brille le soleil de « ma raison ». Vienne en cette retraite, prédestinée aux idéales métamorphoses, quelque fugitive image de beauté féminine, elle y est tout de suite accueillie avec joie ; le pieux travail d'idéalisation fiévreusement s'accomplit ; l'âme illuminée se fait sanctuaire ; et de ce mao-nifique asile sort bientôt, pour planer au-dessus des ternes réalités, comme en un chatoyant mirage, une jeune et fraîche déesse, toute parée des grâces, des qualités, des vertus chères à son amoureux créateur. Toutes ces immatérielles idoles à la Pygmalion n'ont donc pas seulement, comme Eléonore et Bérénice, cette vague tendresse, ingénue et dévouée, qu'exigent impérieusement les fantasques caprices d'un amant irritable. Non, la curiosité métaphysique étant l'une des plus fortes aspirations de leur amant, elles se trouvent en leur per. fection douées du prestigieux pouvoir d'en apaiser l'ardeur; merveilleusement savantes, comme Morella, comme Ligéia, les mièvres Ophélies de cet Hamlet en extase deviennent inopinément les Béatrices inspirées d'un Dante léthargique : elles lui ouvrent, en même temps que le paradis des ineffables félicités, le ciel et l'enfer des suprêmes révélations occultes.

Bien plus, à leur morbide créateur ces suprêmes Galatées empruntent un autre trait : leur irrésistible empire. L'invincible persistance de ses tendances impulsives se prolonge, en effet, dans leur artificielle nature

«en une énergie impérieuse, en une volonté irrésistible ; •elle luit dans le fascinant éclat de leur regard; elle s'afïirme dans le timbre autoritaire de leur voix. Malheur à qui les aime, les perfides enchanteresses ! Leur prompt attachement tourne vite en inexorable tyrannie, et l'odieux servage de leur culte empoisonne jusqu'aux sources du bonheur. « Cette mélodie s'infectait de terreur, avoue «. très tôt l'amant effrayé;... la joie s'évanouissait en hor- ♦(( reur, etla suprême beauté devenaitla suprême hideur. » Si ces vampires intellectuels se repaissent de l'âme même «dont elles sont nées et ne veulent mourir qu'avec elle, •quoi d'étonnant, après tout? elles ne sont, en réalité, .qu'une mortelle fonction de cette âme, une forme pervertie des sentiments sexuels. Elles ont donc beau paraître expirer en de tragiques trépas, ces macabres -belles au bois dormant; elles renaissent sans cesse de leurs léthargies, aussi obstinées à vivre que les liantises hallucinées qu'elles personnifient, aussi promptes à surgir que les spectres implacables dont elles ne diffèrent.

Un rien, en effet, les éveille de leurs apparentes somnolences. En voulez-vous la preuve? Si la seule évocation ne vous suffit pas, prenez quelques grains d'opium; prononcez quelques syllabes magiques, et les voilà, les belles •chimères, qui, du fond de l'inconscience, reparaissent plus radieuses, plus aériennes, plus idéales que jamais : <( Bérénice ! j'appelle son nom. Bérénice ! et des grises « ruines de la mémoire mille souvenirs tumultueux surgis- « sent à ce nom. Ah ! comme elle est vive maintenant <( son image devant moi, telle qu'aux premiers jours de <( son allégresse et de sa joie! Splendide, quoique fan- <( tastique beauté ! 0 sylphide des bosquets d'Arnheim ! « o naïade parmi des fontaines ! » Même diaphane appa.

rition au cri de Ligéia! Ligéia! « Dans l'excitation de (( mes rêves d'opium, j'appelai tout haut son nom durant (( le silence des nuits ou le jour dans les retraites profondes « des vallées. » Comprenez-vous désormais pourquoi, si minces, si pâles, si placides, ces impalpables formes féminines ressemblent à des fantômes, à des apparitions, à des ombres ? c'est qu'en fait elles ne sont pas autre chose. Ne vous étonnez point que « leur pas ait unelégè- « reté et une élasticité incompréhensibles», que leur présence ne se fasse guère sentir que par la chère musique de « leur douce voix basse », que par l'effleurement de « leur froide main de marbre sur votre épaule frémisse santé. » Rien de plus naturel : le charme suprême de leur beauté vient, de l'aveu même de leur amant, « du rayonnement de rêves d'opium » ; et « ces aériennes vi- « sions qui transportent l'âme en des égarements divins » ne sont donc, pour peu que vous y songiez, que de fuyantes hallucinations erotiques : nées des suggestions extatiques d'une âme morbide, elles prennent corps dans l'exaltation artificielle de rêveries opiacées.

Dès lors, plus de mystère. Maintenant que nous connaissons la nature vésanique du héros malade et de ses platoniques amours, tout le fantastique, tout l'irréel de ses contes s'explique : ce fantastique n'est que le produit spontané d'un mal précocement acquis et savamment •cultivé ; cet irréel n'est que le fruit plus ou moins naturel de tares avouées. La folie polymorphe des dégénérés rend ici compte de tout ou peu s'en faut. Si, pour la logique de leurs reviviscences posthumes, Poe n'en a pas moins voulu prêter à ses héroïnes des infirmités rares, à Bérénice l'épilepsie et à Madeline la catalepsie, c'est pure largesse médicale : les absorptions d'opium qu'il décrit

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OU mentionne, expliquent suffisamment les apparitions ou réapparitions de l'une et de l'autre, ainsi que toutes les macabres transformations de Ligéia. Ce n'est partout qu'hallucination ou délire. La transfiguration du Portrait oç>ale, l'auteur lui-même l'attribue au délire né d'une récente blessure. C'est encore le délire des souffrances, si connu des chirurgiens, qui explique, de l'aveu même du conteur, les sensations si anormalement aiguës du supplicié de l'Inquisition. C'est un maniaque atteint d'un « mal héréditaire », reconnaît Poe, « un rêveur mélancolique » que son Metzengerstein en proie aux idées fixes, incohérentes et supertitieuses. Il n'y a pas seulement, ditil, « un excentrique amour de la bizarrerie », il y a encore de la folie latente dans les fantaisies hallucinées du prince Prospéro. Il y a plus que de 1' « hilarité hystérique » dirons-nous, il y a aussi de la folie alcoolique en la macabre vision des sept buveurs de Ptolémaïs. C'est encore de la folie, un étrange commencement de folie que la trépidante nervosité d'Usher passant de l'hyperesthésie hypocondriaque à la délirante prescience télépathique. Folie encore que la froide exaltation de Montrésor et de Hop-Frog; folie que la manie errante de P Homme des Foules; folie que le dédoublement de la personnalité chez Wilson ; folie encore, et la plus grave des folies cette fois, la folie impulsivement criminelle, celle qui aboutit au monstrueux vampirisme de Bérénice et aux odieux assassinats de Cœur Révélateur, du Démon de la Perversité et du Chat Noir. Tout n'est donc guère que folie en l'inspiration profonde, sinon en l'exécution artistique, de cette œuvre sinistrement outrée. Bref, partout conspire, agit ou triomphe, sous le masque du fantastique, la toutepuissante dompteuse des volontés et des intelligences

humaines, la Folie, âme damnée de ces contes malsains, mauvais génie de ce héros morbide, infernale déesse de ces lieux maudits.

Voyons donc, sous ses trois aspects caractéristiques, ce monstrueux protée avec ses peurs, ses impulsions et ses intuitions.

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