II. — La peur
La peur domine si bien toute la folie fantastique de Poe que ses premiers critiques en furent frappés; mais, alors qu'ils ne voyaient là qu'influence allemande, Poe affirmait : « Cette terreur ne vient pas de l'Allemagne, mais « de mon âme ; » et il avait raison : Poe alcoolique était voué à la peur.
L'attente inquiète de visions repoussantes caractérise l'alcoolisme. Les témoignages médicaux abondent sur ce point: « La tristesse et la crainte, dit le professeur Charles Richet, sont les résultats de l'empoisonnement chronique de l'intelligence par l'alcool». «La peur, l'angoisse, la frayeur, déclare un autre spécialiste, sont les symptômes prédominants de l'alcoolisme. Cette disposition morale est comme le terrain sur lequel se développentdes manifestations morbides, telles qu'hallucinations, idées de suicide, délire des persécutions, actes affolés, etc.. Au lieu de figures d'animaux [forme habituelle des hallucinations alcooliques], le malade voit quelquefois se dresser devant lui des spectres, dont il sent la main froide et décharnée se poser sur son épaule,... toutes sortes de tableaux sinistres... Chez un petit nombre d'individus, [remarque singulièrement intéressante à propos
de Poe] ces hallucinations peuvent devenir volontaires, le malade faisant réapparaître à son gré les sensations anormales, les scènes étranges... qui l'avaient jeté dans une vive frayeur ». « Bref, conclut le Dr Lancereaux, le rêve terrifiant est l'apanage du buveur. »
Or, ces visions effrayantes, nous les avons constatées dans la vie de Poe; bientôt nous le verrons le soir, envahi par une peur hallucinante, supplier Mrs Glemm de ne pas quitter son chevet, mais de caresser d'une main rassurante son front brûlant. Pym nous apprend, d'autre part, la précocité de ces morbides prédispositions héréditaires, alors que rien ne pouvait satisfaire la « sombre quoique ardente imagination » de son adolescence, si ce n'est « une hideuse nouveauté d'émotions. » « Mes <( visions, dit-il, n'étaient que visions de naufrages et de « famine, de mort et de captivité parmi des hordes bar- <( bares, d'existence traînée dans les larmes et la douleur <( sur un roc gris et désolé en un inaccessible océan (( inconnu. » Très tôt le sinistre conteur se met à exploiter, comme un précieux fonds d'originalité, ce fantastique legs de terreurs alcooliques hérité des siens et richement accru de ses propres acquêts. Le plus trembleur de ses héros, le pâle Roderick Usher paraît sur cette scène d'épouvante « esclave subjugué d'une sorte de frayeur « tout à fait anormale»; et, à ses côtés s'installe àdemeure, en souveraine de ces lieux infernaux, la Peur, prodigue en cauchemars, en transes hallucinées, en macabres apparitions, en atroces conceptions de folie meurtrière. Alors se déroule lentement, d'abord le morne cortège des Egaeus, des Metzengerstein et de tous ces inertes rêveurs solitaires que pétrifie l'épouvante ; puis, le mal s'aggravant, vient se démenant la sinistre cohorte des fous
agités qui, dans Cœur Réi^élateur, le Démon de la Per~ i^ersité, William Wilson, le Chat Noir, se ruent du rêve hagard dans la criminelle violence. « Tout n'est-il donc que mystère et terreur ici-bas, se demande le conteur «ffaré ? L'horreur et la fatalité se sont-elles seules à travers les siècles donné libre carrière ? » L'incube de la Peur pèse-t-il, unique et tout-puissant, sur un monde maudit à jamais ?
Oui, car un frère de l'alcool, l'opium, en aggrave les sinistres méfaits : il étend jusqu'à l'infini de l'espace €t du temps l'omnipotence de ces toxiques terreurs. L'opium, en effet, en dépit du préjugé populaire, amplifie aussi bien la douleur que la joie. « Malheur à celui qui s'y adonne en une heure de marasme, avoue le compétent Baudelaire; son inquiétude se transforme vite en angoisse et sa peine en intolérable tourment. » D'autre part, «les conceptions délirantes qu'il développe, confirme un spécialiste, se rattachent toujours à une disposition vésanique ou à un appoint toxique, alcool ou autre. » Or, la prédisposition vésanique, Poe la tient de son hérédité alcoolique ; l'appoint toxique, il le doit à ses excès dipsomaniaques ; quant à l'usage immodéré de l'opium, sa vie nous le révèle comme son œuvre. Dès lors, s'expliquent à merveille la puissance et la vérité incomparables des effets paniques dans les contes de Poe. Bedloe part en promenade après avoir absorbé sa dose de morphine : d'abord, la campagne matinale se transfigure devant ses sens éblouis en « un brillant cortège tout bigarré de pensées incohérentes et rapsodiques » ; puis, cet intérêt venant à languir, le monde intérieur reprend vite le dessus, et voilà que du fond inconscient de cet être alcoolisé sort la troupe divagante des
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terreurs folles : « l'n indéfinissable malaise s'empara « de moi, dit-il, une sorte d'hésitation et de tremblement (( nerveux. Je craignais de marcher de peur d'être pré- « cipité dans quelque abîme. Mille illusions vagues « m'opprimaient et me déconcertaient, illusions d'autant « plus harassantes qu'elles étaient plus vagues. » De même, sous l'influence d'une dose modérée en une heure favorable, Ligéia apparaît à son amant extatique « radieuse comme un rêve d'opium » ; mais, l'heure est-elle mal choisie ou la dose excessive, le rêve éthéré se trouve subitement perverti en cauchemar macabre; les peurs sournoises surgissent : c'est dans le cadavre d'une rivale abhorée qu'obstinément veut s'incarner la chimérique créature. Mêmes horribles transformations dans Bérénice et dans Mo/'e//«. C'est, toutefois, surtoutdans le poème en prose .S//ence que nous voyons l'opium, comme dans les poésies Pays de Songes, la Vallée sans repos et la Cité dans la mer, prêter aux visions spontanées de l'effroi ses attributs ordinaires d'éternité et d'immensité. Las, morne, songeur, l'homme est dans un vaste désert sans repos : sous l'œil rouge du soleil couchant palpitentperpétuellement des rivières tumultueuses; de gigantesques nénuphars soupirent, tendant vers le ciel leurs longs cous de spectres; de grands arbres primitifs, tout ruisselants de rosées, balancent avec un sinistre fracas leurs cimes dépouillées de feuillage; des nuées grisâtres se précipitent en cataractes bruyantes par dessus les murailles de feu de l'horizon; et, de toute cette incessante perturbation des éléments sort l'implacable clameur : DÉSOLATION ! Telle est la trépidante horreur qui se dégage de la nature entière de l'univers ; « le subtil et puissant opium» ne la développe si bien que parce que le
brutal alcool l'avait déjà implantée au fond d'un organisme malsain.
Il n'est pas douteux qu'épris d'émotions forte l'art sensationel de Poe ne pouvait que cultiver avec délices cette monstrueuse végétation de cauchemars; son dilettantisme morbide, affamé d'horreur, renchérissait sur ses tares spontanées. « Frissonner de la plus intense des joies douloureuses ^), était bien son idéal avoué, en même temps que le besoin de sa chair. Aussi le voyonsnous, à tout propos et hors de propos, prodiguer l'horreur; il n'en fait pas seulement la matière même de ses contes fantastiques ; il en assaisonne abondamment ses contes logiques; il en épice copieusement ses contes pseudo-scientifiques; il en farcit jusqu'à ses contes humoristiques. Ici c'est l'horrible sensation de sombrer sans espoir dans les vertigineuses spirales d'un gouffre sans fond ; là c'est un odieux pêlemêle de squelettes et d'éblouissants trésors ; ailleurs, c'est le minutieux détaillement de toutes les atrocités d'un crime, de toutes les plaies d'un cadavre. L'horreur physique ne peut guère aller plus loin que dans les répugnantes transformations du corps d'un Valdemar; elle aboutit aux instinctives révulsions de notre chair en révolte. Mais, en son entraînement incoercible, à force de vouloir se surpasser sans répit, à force de vouloir en cette sorte de sport « battre son propre record », notre virtuose de la peur en arrive fatalement à dépasser le but : il finit en sa dextérité suprême par rire de son propre émoi, par se moquer de ses vertigineuses acrobaties. L'épouvante, dans le Roi Peste par exemple et dans C'est toi le coupable, n'est plus pour le prestigiditateur blasé qu'un divertissement macabre Ayant tout épuisé, ce sar-
donique magicien raille à son tour l'art barbare qui naguère le terrifiait tant lui-même ; le grand enfant démonte son croquemitaine réduit à l'impuissance.
Toutes les peurs légitimes ou imaginaires, perfides ou poignantes, banales ou rares, brutales ou subtiles se trouvent donc accumulées ici comme nulle part ailleurs. A cette monstrueuse orgie préside dûment leur reine à toutes la Mort, « la Mort qui porte la terreur dans tous <( les cœurs; la Mort, ce spectre qui s'assied à tous les (( festins ». Sa royale omniprésence s'affirme, symbolique, dans la parabole de V Ombre; sa face impérieuse surgit, effarante, dans le rutilant décor du Masque de la Mort Rouge. Tout son sinistre cortège d'épouvantes physiques et mentales l'accompagne : les crimes atroces ou lâches de Wilson, de Marie Roget, de la Rue Morgue^ du Chat Noir, du Démon de la Perversité, de Cœur Révélateur, les supplices odieusement raffinés de l'Inquisition (le Puits et le Pendule^, de l'Italien Montrésor (la Rarrique d'Amontillado), du bouffon Hop-Frog, les subtiles perversions des maladies nerveuses dans Morella, Rérénice, la Maison Usher, l'Assignation et jusqu'aux affres des faux trépas dans l'Ensevelissement prématuré et tant d'autres contes encore.
On peut, en présence d'une telle débauche d'horreurs, se demander si vraiment Poe n'a pas abusé de la patience humaine, si, à force de vouloir surexciter l'esprit du lecteur, il n'a pas fini par le fatiguer ou l'exaspérer. Eh bien! non; Poe a généralement évité ce double écueil, grâce à trois qualités dont il a proclamé la nécessité en pareil cas : la brièveté, la concentration, le mystère. Il a réussi lorsqu'au lieu de fastidieusement prolonger une situation trop pénible comme dans le Puits et le Pendule^
il l'a rendue toute à la fois plus intense, plus tolérable et plus suggestive comme dans Bérénice^ Cœur Révélateur^ Silence. Il a réussi lorsqu'au lieu d'éparpiller son horreur en des masses collectives il l'a concentrée en des individus pris isolément ; de là, la pathétique attitude de ses héros solitaires en perpétuel tête-à-tête avec leurs épouvantes. Il a réussi lorsque, laissant dans l'ombre tous les détails étrangers à son dénouement, il a fait à la Rembrandt ou plutôt à la Ribera converger sur cette seule crise finale tous les rayons de sa lumière blafarde, « l'horreur étant d'autant plus terrible, dit-il, qu'elle est plus vague et la terreur plus terrible qu'elle est plus ambiguë ». Il a échoué, au contraire, lorsqu'infidèle à ces trois règles, il a voulu dans le long Récit d'Arthur Gordon Pym, sous la lueur la plus crue, avec la plus fastidieuse précision, à propos de quatre personnages divers, accumuler et prolonger sans fin toutes les horreurs de la vie en mer : emprisonnement à fond de cale, révolte, massacre, naufrage, dérive, faim, soif, cannibalisme, hallucinations, fantastiquespéripéties, etc.; en dépit ou plutôt par suite d'un excessif gaspillage d'émotion et d'imagination, cette élucubration laborieuse, si caractéristique qu'elle soit, si pleine même de pages suprêmes, reste, précisément faute de brièveté, de concentration et de mystère, une œuvre manquée, presque illisible, inaccessible au commun des mortels; ce n'est plus à nos yeux qu'un inoubliable document littéraire, qu'un maximum pathologique, bon à mesurer les plus effrénés crescendos de la peur.
Ce maximum d'horreur, à vrai dire, on ne le dépassera guère. Pour qu'inoculée par l'alcool, amplifiée par l'opium, cultivée dans la solitude, raffinée par l'art, la ter-
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reur native de Poe aboutisse, à propos de la mort et de ses auxiliaires, crimes, démence et maladie, à (( l'horreur des plus folles visions sublunaires », il a fallu un concours de circonstances probablement unique. Aussi cette monstrueuse supériorité semble-t-elle pour longtemps acquise au grand dégénéré de Baltimore, et Barbey d'Aurevilly, en son laconisme péremptoire, a pu légitimement conclure : « Depuis Pascal peut-être, il n'y eut jamais génie plus épouvanté, plus livré aux affres de l'effroi et à ses mortelles agonies que le génie panique d'Edgar l^oe. »
m. — Impulsion et intuition.
Si la peur caractérise en Poe son tempérament d'alcoolique, l'obsession et l'impulsion caractérisent plus particulièrement son tempérament de dégénéré. « L'obsession et l'impulsion, dit le Dr Magnan, représentent l'état parfait, idéal en quelque sorte, dudéséquilibre mental ; elles en sont la véritable formule, la signature indiscutable des états dégénératifs ». « L'impulsion, confirme le D*" Legrain, est l'expression la plus caractéristique de la dégénérescence mentale ».
Or, quel est le terrain favorable à l'évolution de ces deux phénomènes morbides ? c'est précisément cet état de misère physiologique et, partant, de dépression psychologique que Poe a si souvent connu en ses crises dipsomaniaques et qu'il a si libéralement attribué à ses héros ultra-romantiques. C'est « le vague, l'incertitude, l'incohérence des idées, dit Moreau de Tours, une véritable désagrégation, comme une dissolution du composé intellectuel qui permeltent l'implantation et la germination des idées fixes; alors, en ces
périodes de relâchement vital, d'affaissement de la volonté, l'automatisme de certains centres cérébraux se substitue brutalement à l'harmonie fonctionnelle du système nerveux ». Ainsi s'explique chez Usher comme chez Egaeus, chez l'amant de Morella comme chez l'amant de Ligéia, la subite fixité des amours comme des haines et, la plus agréable des obsessions devenant rapidement la plus odieuse, la brusque transformation du premier de ces sentiments en l'autre. De tous ces contes, Bérénice offre le plus bel exemple d'obsession naissante en une nature morbidement préparée : maladif, en proie aux plus mornes mélancolies, Egœusvoit soudain se développer, en même temps que son amour, cet étrange mal qui lui enlève le gouvernement de son esprit; il n'est plus maître de sa pensée; elle se fixe malgré lui en une « monomanie extraordinaire » ; car à sa « morbide attention intense et illégitime » s'impose une vision, insignifiante en elle-même, mais dont la ténacité lui est plus qu'intolérable ; c'est la vision des dents pâles, palpables, excessivement blanches de sa bien-aimée. « De la chambre de « mon cerveau, dit-il, cet affreux spectre blanc ne voulait « plus sortir... Je luttai en vain contre cette étrange et « terrible influence... En présence des multiples objets « du monde extérieur, je n'avais de pensée que pour les « dents... Je les convoitais avec un désir frénétique... » Et ici nous passons logiquement, parce qu'insensiblement, d'un phénomène à l'autre : car de l'obsession àl'impulsion il n'y a qu'un pas : le besoin de posséder ou de supprimer; ou plutôt, il n'y a qu'une différence d'aspect : car l'impulsion est à la volonté dans le domaine des actes cette même tyrannie que l'obsession est à la raison dans le domaine des pensées. Egaeus convoite donc ces dents
qui le hantent, car «je sentais, dit-il, que leurpossession (( seule pouvait me rendre la paix en me rendant laraison. » Sur ces entrefaites Bérénice meurt; mais elle a beau mourir, déclare-il : « ces dents blanches, luisantes, terribles, « me re^arc^e/z^ encore avec une réalité trop vivante». C'en est trop : entraîné par une force plus puissante que sa volonté, il s'en va, comme un somnambule, en une nuit d'angoisse, arracher au cadavre mutilé en sa tombe ces trente-deux petites choses blanches dont la possession lui est devenue plus précieuse que la vie ; atroce impulsion de vampirisme qui ^'accomplit dans une demiinconscience, comme en un cauchemar de sommeil hypnotique.— Même impulsion à demi inconsciente dans la scène du baptême de Morella.
Cette quasi-inconscience dans l'impulsion, prélude d'un dédoublement du moi, est relativement rare. « L'impulsion du dégénéré, dit le D"" Legrain, est le type de l'impulsion, parce que, outre son caractère d'irrésistibilité, elle est consciente. C'est à raison de ce fait que ces malades apprécient très exactement l'influence pathologique sous laquelle ils se trouvent placés : on observe un véritable combat entre ces malades etl'impulsion qu'ils cherchent à repousser avec toute leur énergie. Cette lutte s'accompagne donc d'une angoisse terrible.)) Or, cette pleine conscience de l'impulsion type, Poe, devançant les médecins de notre temps, l'a aussi parfaitement connue qu'admirablement décrite; pour s'en rendre compte, il faut lire surtout Cœur Révélateur^ Gordon Pym^ le Chat Noir et le Démon de la Perversité. Il a plus fait, du reste, que décrire : il a voulu expliquer; et, à trois reprises, en ces trois dernières œuvres, il s'est attaqué à cette énigme. Si essentielle à la nature de l'homme lui
semble celte impulsion qu'il en fait « un des mobiles pri- « mordiaux de l'âme humaine », « un des principes (( primitifs et innés de l'action humaine ». « C'est un « mobile sans motif, dit-il, un motif non motivé ». Il va plus loin : sous son influence, à l'en croire, non seulement « nous agissons sans but intelligible » ; mais encore «nous agissons parla raison que nous ne devrions (( pas agir ». « Je ne suis pas plus sûr que je respire, « ajoute-t-il, que je ne le suis d'une chose : c'est que la « certitude de la faute ou de l'erreur impliquée en une « action quelconque est souvent l'unique force invincible « qui nous pousse, et seule nous pousse à son accom- (( plissement ». De là, ce nom de « perversité ». On voit la double erreur de Poe : d'une part, il attribue à tous les hommes une tendance morbide qui est surtout spéciale aux êtres dégénérés; d'autre part, il ramène cette tendance à une seule de ses formes, le vertige moral. Ce vertige moral, Poe l'a, à vrai dire, supérieurement décrit, en homme qui en a une longue expérience : « Penser, « écrit-il dans Pym, c'estêtre perdu ». «S'abandonner un « instant à la moindre velléité de pensée, c'est être im- « manquablement perdu ». « Plus je m'efforçais de ne « point penser, plus la vivacité de mes conceptions était « intense, et plus cette netteté était horrible ». Ainsi le criminel du Démon de la Perversité ne peut échapper à son pervers accès d'auto-suggestion : « Je n'eus pas plus « tôt prononcé ces mots, avoue-t-il, que je sentis un froid « de glace pénétrer en mon cœur... Je me rappelai qu'en « aucun cas je n'avais pu avec succès résister à ces accès « de perversité... Et maintenant cette auto-suggestion me (( confrontait comme l'ombre de ma victime et m'appelait <( vers la mort ». Voilà bien, en effet, une loi primordiale
de notre activité humaine : toute pensée tend à se traduire en acte; plus donc l'être est sensible, plus il est porté à exécuter l'acte qui l'impressionne, et partant, moins il est capable de résister à la tentation. Or, chez un être mal équilibré, l'horreur même du forfait, à force de surexciter l'imagination, suffit bien souvent àparalyser toute force d'inhibition au profit des seules forces spontanées d'exécution.
De tous les contes assassins de Poe, c'est encore le plus court qui est à cet égard le plus édifiant : dans les cinq pages trépidantes du Cœur Révélateur^ mieux encore que dans les lentes discussions du Chat Noir, Poe a révélé toute l'âme démente du criminel avec ses vertiges et ses impulsions, ses obsessions visuelles et ses hallucinations auditives. Qu'on veuille bien bien lire avec calme cette confession tragique, et l'on ne pourra s'empêcher de conclure avec un des représentants les plus modérés des idées nouvelles : « Le crime et la folie ne sont séparés que par des préjugés sociaux; ils sont réunis par leur caractère commun de fatalité. Si on répugne à accepter cette parenté intime, ce n'est pas faute de preuves scientifiques, mais à cause de conséquences pratiques qui se présentent tout de suite à l'esprit ».
A cette impulsion qui est une maladie de la volonté, à cette peur qui est une maladie de la sensibilité, la nature morbide de Poe ajoute une « curiosité anormale )) qui est comme une maladie de l'intelligence. Cet « appétit intellectuel )) est, du reste, en rapport étroit avec l'état de la sensibilité. « J'étais, dit-il quelque « part, en un de ces fantasques états d'esprit qui déve- « loppent en nous à propos de futilités, une curiosi^
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« anormale ». « J'étais alors convalescent, reprend-il « ailleurs ; et, la force me revenant, je me trouvai en (( l'une de ces heureuses dispositions où l'appétit intel- « lectuel est le plus vif, où la taie qui recouvre la vision « spirituelle semble arrachée. » Voyons un peu ces étranges fringales de savoir.
Poe a, tout d'abord, avec Pym etRodman; la primitive curiosité des aventuriers, pour qui le puissant attrait de (d'inconnu » est un mobile « irrésistible ». « Aller de l'avant », courir des mers inconnues, découvrir des îles perdues, décrire des populations étranges, rencontrer sur de fantastiques vaisseaux d'invraisemblables matelots, subir en d'exceptionnelles circonstances d'extraordinaires tempêtes, plonger vertigineusement en d'insondables abîmes, fuir désespérément sur de perfides mers de lait ou sous un noir ciel de nuées vers une mort aussi merveilleuse que sûre, voilà l'idéal de ces superbes héros casse-cou, pour lesquels l'horreur des dangers ne fait que rehausser la volupté de sensations neuves ou uniques. « Quelle magnifique chose c'était que (( de mourir d'une telle mort... en face d'une aussi prodi- (( gieuse manifestation! » s'écrie le pêcheur qu'engloutissent les effroyables tourbillons duMaëlstrom. « La curio- (( site de pénétrer les mystères de ces épouvantables (( régions , confesse l'auteur médusé du Manuscrit dans une « bouteille^ surpasseencoremondésespoiretme réconcilie « avec leplus hideux aspect de la mort. » La terre d'un pôle à l'autre, la terre avec ses profondeurs et ses cimes, ses terres désertes et ses mers sans limites, la terre est trop petite pour ces frénétiques aventuriers ; il leur faut l'immensité des cieux, béants sur l'infini, et les voilà qui, nouveaux Icares, prennent leur essor dans la frêle nacelle,
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et en trois jours, anticipant les exploits de nos modernes aviateurs, ils franchissent l'Atlantique. « Rien de plus suie blirae que l'étrange nouveauté des périls en une aven- « ture comme celle-ci... C'est par une telle nuit qu'un « homme vit, qu'il vit un siècle d'une vie ordinaire, et « je ne donnerais pas cette joie transportante pour un « siècle entier d'existence ordinaire ». Plus haut encore ! Vers les astres, dirigeons l'audacieuse machine volante. Quel beau champ d'exploration, tout d'abord, que « les étranges paysages féeriques de la lune...! » Emporté en un si bel élan, oii ne va-t-on pas ? On va de planètes en étoiles, de constellations en nébuleuses, jusque par delà l'infini, demander à Dieu même les secrets de la création €t de la destruction des mondes. Oui, on assiste, attendri, avec Eiros et Gharmion, à l'explosion finale de notre pauvre petit globe terraqué; ou, affranchi de tout scrupule scientifique, on se livre dans Eurêka aux pures jouissances métaphysiques d'une cosmogonie effrénée.
L'aventureuse curiosité de Poe ne se confine pas, du reste, dans les seules limites du monde visible; il est en nous et autour de nous tout un monde invisible, le monde spirituel, qu'il prétend également explorer et expliquer. L'âme en est une parcelle individuelle localisée en chaque corps humain. Or, qu'est-ce que cette âme individuelle ? Qu'est-ce que « cette identité qui, à la mort, est « ou n'est pas perdue à jamais ? » Bérénice, Morella, Ligéia, Eléonore, Metzengerstein et bien d'autres s'ingénient à nous montrer les maladies, les résistances, « les étranges distorsions, » les survivances merveilleuses de cette personnalité humaine. Mais, puisque cette personnalité humaine n'est, disons-nous, qu'une parcelle localisée de l'immense personnalité immanente dans
l'univers des choses, pourquoi par l'intermédiaire de l'une ne point pénétrer dans le domaine de l'autre ? « Une « sorte de mémoire semblable à une ombre instable, mais « durable » nous reste de nos modalités antérieures ; réveillons-la, cultivons-la dans la solitude, surtout dans la solitude enchantée de la Nature, et nous verrons, en d'ineffables heures d'extase, notre âme se, débarrasser de notre corps, dépouiller sa propre individualité et se manifester à nous, légère et radieuse, « comme une por- <( tion du grand Tout. » L'évanouissement est un premier degré d'émancipation : il libère des grossières entraves de la vie terrestre pour mieux faire sentir les seules attaches de la vie spirituelle. « Celui qui ne s'est jamais <( évanoui n'est pas celui qui contemple, flottantes au <( milieu de l'air, les tristes visions que le vulgaire ne « peut apercevoir; ce n'est pas celui dont le cerveau « s'alarme du sens de quelque mélodie qui jusqu'alors « n'avait jamais arrêté son attention. » La folie va plus loin : cette puissante initiatrice, en ses sublimes délires, ouvre à l'invisible prisonnière les portes d'un radieux empyrée. « Les hommes m'ont appelé fou; mais la <( science n'a pas encore décidé si la folie est ou n'est « pas le sublime de l'intelligence... Ceux qui rêvent le <( jour sont au courant de mille choses qui échappent à « ceux qui ne rêvent que la nuit. En leurs grises visions, « ils jouissent d'aperçus sur l'éternité et frissonnent, en « s'éveillant, à l'idée qu'ils ont été sur le bord du grand <( secret. Sans gouvernail et sans boussole, ils pénètrent « dans le vaste océan de la lumière ineffable ». Mais l'émancipatrice suprême, c'est la Mort qui, détachant l'âme du corps, lui rend sa liberté primitive dans la vie universelle de l'Etre. Or, comment dès la vie arracher à
la Mort son secret? Poe n'hésite pas; par l'intermédiaire du magnétisme, il prétend, de force, interviewer l'âme d'un moribond sur son état translucide d'après le trépas C'est dans le texte même qu'il faut lire cette mémorable séance de la Révélation mesmérique ; il n'est pas de reportage plus effarant.
En somme, Poe veut tout savoir parce qu'il se croit capable de tout savoir; ses dépressions et ses exaltations outrées lui font franchir le seuil de la conscience normale; l'intensité de son «appétit intellectuel » est donc conforme à l'état maladif de sa sensibilité. Voilà pourquoi, dans le rêve solitaire comme dans la syncope, dans l'amour platonique comme dans le délire vésanique, ses béates révélations intuitives, plus ou moins voisines de l'extase, lui semblent dériver de la pure vie spirituelle de l'âme humaine ou plutôt de l'Etre universel; voilà pourquoi, non content d'explorer terres et mers inconnues, abîmes et pôles du globe terrestre, l'imagination translucide de cet aventurier intellectuel prétend, à force de révélations logiquement exploitées, flibuster Dieu lui-même de ses secrets infinis. Se découvrant « un nou- « veau sens, une entité nouvelle ajoutée à son âme », frémissant de se sentir « sur le bord de quelque merveil- (( leuse découverte psychique », l'extatique visionnaire se précipite, tout hagard, dans « l'océan des ténèbres ».
Or, (( cette enragée curiosité de l'incertain qui, voulant tout savoir, rôde sans cesse sur la limite des deux mondes naturel et surnaturel », cette âpre passion de certains esprits assoiffés d'inconnu n'a pas échappé à l'attention des spécialistes. « Les mystiques, dit GuUerre, recherchent avidement le bizarre, le mystérieux, l'incompréhensible; ils sont à l'étroit dans le domaine des réalités;
selon les hasards de l'éducation, des fréquentations el de la mode, ils se lancent dans la religion, le spiritisme, le magnétisme, la magie, les sciences occultes. » Assurément, constate le grand aliéniste Moreau de Tours ; mais « la même curiosité morbide qui fait les fous, ajoutet-il aussitôt, fait aussi les hommes de génie » : car la différence dans les résultats obtenus tient bien moins parfois à la valeur même des facultés mentales qu'à l'emploi spécial qui en est fait. Qui sait si, soumise à une méthode scientifique, les intuitions d'un Poe n'eussent pas abouti à quelques précises découvertes psychologiques, au lieu de dégénérer au hasard en vagues élucubrations ésotériquesouenpures mystifications littéraires ?