IV. — Art conscient
Après avoir mesuré les tendances plus ou moins instinctives : peur, impulsion, curiosité, qui constituent le fond morbide de l'âme de Poe, il resterait à examiner les qualités plus ou moins intellectuelles : imagination, logique et style, qui en élaborent les produits littéraires. Or, cetravail, nous l'avons fait ailleurs(l), etnous ne pouvons ici, faute d'espace, y revenir. Nous avons montré avec quelle souplesse l'imagination de ce visionnaire si souvent halluciné se révèle tour à tour, selon les exigences du sujet, aussi minutieusement réaliste qu'une enquête technique ou un compte-rendu judiciaire dans les contes criminels et dans les contes pseudo-scientifiques, aussi vaguement idéaliste qu'un rêve mystique
(1) Voir les chapitres XI et XII d'Edgar Poe, sa Vie et son Œuvre. (Bibliothèque de Philosophie contemparaine, Félix Alcan, Paris*.
dans les poèmes en prose, tels que V Ombre, Silence^ l'Ile aux Fées : à force de patience, Poe contrefait la réalité jusqu'à nous mystifier; à force d'intensité, il en évoque une autre et nous y fait prêter foi. Nous avons montré comment l'impérieuse logique de ce théoricien acharné sait non seulement organiser en harmonieuses œuvres d'art les suggestions plus ou moins cohérentes de sa vésanie, mais encore se donner elle-même en certains contes analytiques, tels que la Lettre dérobée et le Scarabée d'Or, comme une source spéciale d'intérêt purement intellectuel : la raison lucide triomphe ici d'une sensibilité exaspérée. Enfin nous avons montré comment le style de cet artiste subtil, bénéficiant de cette maîtrise imprévue de la volonté, peut avec une rare dextérité passer du ton sec, froid et méticuleux d'un Swift ou d'un de Foe dans les simples récits prosaïques à la grande éloquence métaphorique d'un Quincey ou aux souples envolées lyriques d'un Shelley dans les somptuosités hyperboliques de Ligéia et de la Mort Rouge ou dans les idylles platoniques d'£'/eono/'e ; débuts et dénouements, vocabulaire et .comparaisons, répétitions et renchérissements, toute la techniquedecetartlucideestéminerament digne d'intérêt. Qu'il suffise de rappeler ici qu'en ce monstrueux temple de la folie qu'érigea Poe, aussi monstrueux en ses plus subtils raffinements qu'en ses plus flagrantes perversions, nous assistons, tout médusés par l'irrésistible charme d'un art dangereux, au spectacle non moins passionnant que troublant de facultés humaines surmenées en des paroxymes douloureux. Ne nous étonnons pas si, sur ce domaine du fantastique, ce grand dégénéré de Baltimore n'a guère rencontré d'autres rivaux que des malades
comme lui, Hoffraan, par exemple, le joyeux et trépidant buveur de l'Allemagne romantique, Gérard de Nerval, ce doux et délirant amant de vierges fantomatiques. Superficielles sont les resemblances de Poe avec son grand compatriote et contemporain, Hawthorne : si spontanée qu'elle soit, la nébuleuse rêverie de ce dolent solitaire ne fait guère que pourvoir de fantastiques allégories la sombre morale de son fatalisme puritain; l'un ne vise qu'à l'art, dût-il être sensationnel ; l'autre, même ironique, qu'au bien par l'art. Malgré l'immense vogue de ces œuvres non moins appréciées des lettrés que des profanes, les meilleures disciples de Poe, aussi bien Wells en Angleterre que Villiers de l'Isle-Adam en France, ont dû vite s'apercevoir que l'excessive originalité de leur maître ne s'imite pas en ce qu'elle a de meilleur. Pour arriver à l'intensité d'horreur, d'impulsion ou d'extase de ces œuvres suprêmes, il faut plus, en effet, que toutes les ressources ordinaires de la logique, de l'imagination et du goût, plus que les subtils statagèmes de Vingé' niosité la plus rouée; il faut une force anormale qui, funeste ou féconde, génie ou folie, est un don fatal de la nature. De là, ce « frisson nouveau » qui fit et fait encore tressaillir l'humanité entière, tout comme la France de Baudelaire.