‹ Edgar PoeChapitre 17 sur 28 · I. — Au temps du Corbeau · texte numérisé non relu

I. — Au temps du Corbeau

« Ne pourriez-vous pas m'envoyer cinq dollars? Je suis malade, et Virginie est à la mort.» Pour que dès l'été de 1843 Poe écrivît ces mots à son ennemi Griswold, il fallait que la détresse fût grande. Ce fut bien pis en hiver. Il y avait alors une sorte d'association de dames charitables qui s'occupaient discrètement des pauvres honteux. C'est là que Mrs Clemm s'adressa; mais « la petite famille était si sensible et si fîère qu'il était presque impossible de lui porter secours, alors même qu'elle souffrait de la privation des choses les plus nécessaires. » Quelle torturante déchéance pour l'héritier présomptif des Allan, naguère si prodigue de l'héritage escompté, pour l'ambitieux poète de Tamerlan, qui, fier de son génie et sûr de son étoile, proclamait <( l'orgueil maître souverain de la volonté »! Et comme, à la lueur de ces révélations, on conçoit bien en ce cœur ulcéré les accès de fureur maudissante succédant aux mornes désespoirs, et le brutal recours aux drogues, qui

coûte que coûte consolent, exaltent ou abrutissent ! Gomme on conçoit bien aussi l'éternel besoin de fuir, de fuir encore et toujours, de fuir maintenant cette ville odieuse où tant de belles espérances ont sombré dans la honte des revers, de fuir en une cité plus grande où se cache peut-être quelque chance imprévue, où peuvent du moins s'abriter, loin des regards indiscrets de la malveillance et du mépris, les humiliations de la misère, du vice et de l'infortune! Le 5 avril 1844, l'instable Poe quittait donc Philadelphie pour New-York; non, toutefois, sans une délicate pensée de poète : aux fidèles amis des mauvais jours, les Glarke, il envoyait les fleurs aimées dont la fragile beauté avait caché à sa chère malade l'horreur d'un dénuement absolu.

Poe n'était pas à New- York depuis huit jours que la cité entière en fut brusquement informée. The Sun du 13 avril donnait en gros caractères cette mirifique annonce : « Stupéfiante nouvelle par Express, via Norfolk ! L'Atlan- « tique traversé en trois jours ! ! Triomphe signalé de « la machine volante de Mr Monck Mason ! ! ! . . Arrivée <( à l'île Sullivan, près de Gharleston, S. G., de Mr Ma- <( son,... et de quatre autres passagers dans le ballon « dirigeable Victoria, après une traversée de soixante- « quinze heures d'une terre à l'autre ! Détails complets <f sur le voyage! » En un temps où l'on ne parlait pas plus, et pour cause, déballons dirigeables que d'aéroplanes, ce canard américain ne manquait pas d'envergure : il eut un succès immédiat ; on s'arracha le journal, puis son édition supplémentaire; et, le pauvre chroniqueur sans ressources put se vanter d'avoir fait dans la capitale du Nord une rentrée sensationnelle.

Après quelques jours passés en une modeste pension

de famille, l'idéale pension du pauvre, celle où l'on vit bien pour peu d'argent (« Jamais, écrivait-il, je ne me suis assis devant table si abondamment servie ! »), Poe s'en fut se fixer aux environs de la ville, à cinq milles de New York. Gomme toujours, il choisit son pauvre gîte de bohème dans unbeausite, Bloomingdale ; ici ce furent les deux chambres délabrées d'une vieille maison qui se dressait, croulante, sur les sauvages rives, rocheuses et boisées, de l'Hudson ; et, comme toujours encore, Poe profita de cet heureux changement de milieu pour s'efforcer une fois de plus de se réformer et tâcher, la solitude aidant, de produire quelques belles œuvres. Il y réussit au-delà de toute attente. « Je n'ai rien bu, écrivait-il, dès (( le début de son séjour, non, pas une goutte ». « Je suis « redevenu moi-même ». « Il y a sept ou huit mois que (( je fais l'ermite, ajoutait-il plus tard, et je n'ai pas vu (( âme qui vive en dehors de ma famille... Je travaille à « toutes sortes de choses avec une ardeur dont je ne me (( croyais pas capable. » Poe se trouvait, en effet, après l'impuissance des mauvais jours de Philadelphie, repris d'une véritable frénésie d'action, « plein d'activité », disait-il, « tout occupé de livres et d'ambitieux projets. » Et c'est bien ainsi que nous le décrit son hôtesse : « ombrageux, excentrique, quoique paisible, solitaire, taciturne, se plaisant tantôt à errer dans les bois, tantôt à s'asseoir sur un tronc d'arbre favori près du fleuve ; là elle le vit mainte fois gesticuler étrangement ou se livrer tout haut à des monologues exaltés. » En fait, Poe composait et déclamait le Corbeau.

Il fallait vivre pourtant, « la santé de Virginie étant plus précaire que jamais » : Mrs Glemm se mit donc en route. « Notre première information de la présence de

Mr Poe, dit l'éditeur de VEvening Mirror, N. P. Willis, nous vint de la visite que nous fit une dame qui se présenta comme étant sa belle-mère. Elle était en quête d'un emploi pour lui, et elle s'excusa en disant qu'il était malade, que sa femme était grabataire et que leur situation était telle qu'elle avait dû se résoudre à venir. » Emu par « la douceur attristée de cette voix suppliante », par « la noble expression de sa résignation parfaite aux privations et aux douleurs », en réalité, plus prodigue de belles paroles que d'argent, Willis accorda au poète besoigneux une situation des plus subalternes dans ses bureaux. Bravement Poe accepta. « C'était, avoue Willis, plutôt une chute pour Poe qui avait été le rédacteur en chef de plusieurs revues mensuelles que de venir dans les bureaux d'un journal quotidien comme banal rédacteur d'entrefilets. Son service consistait à rester assis à une table dans un coin de la salle de rédaction prêt à répondre à tout appel pour les multiples besognes de la journée; et pourtant, vous vous rappelez avec quelle promptitude il ne cessait d'acquiescer à toute suggestion, comme on pouvait compter sur sa ponctualité et sur son zèle à satisfaire tout désir exprimé, quel entrain et quelle attention il apportait à son travail alors que la distraction eût été si excusable... Avec son beau visage pâle et intellectuel qui ne souriait jamais, il était évidemment impossible de ne pas toujours le traiter avec une courtoisie déférente; et, quand parfois nous le priions de ne pas insister sur certaine critique ou d'effacer un mot empreint de ses sombres ressentiments contre la socitété ou contre l'humanité, il s'empressait d'acquiescer poliment, cédant à notre avis bien plus volontiers que la plupart des gens en ces matières où la sensibilité est si excusable... Pendant

toute cette période, nous n'avons connu qu'un aspectde cet homme : un être paisible, actif, des plus patients, courtois, imposant le plus profond respect et la plus vive sympathie par les constantes qualités de sa conduite et de son talent. )) Il est donc bien évident que ce début du séjour à New-York constitue dans l'existence de Poe l'une des meilleures et, aussi, des plus nobles périodes : chez un être aussi impétueux qu'impérieux, si facilement égaré par l'orgueil et si promptement vaincu par les tentations, il y eut, en ces quelques mois de rectitude humblement conquise, plus de mérite, à notre avis, qu'en bien des vies entières de morale facile.

Outre les entrefilets susdits dont un particulièrement élogieux pour Miss Elizabeth Barrett, on attribue encore à Poe dans V Evening Mirror bon nombre de traductions françaises : chroniques, nouvelles, romans, etc. Entre temps, il donnait aussi en avril le Conte des Montagnes dénudées au Ladys Book, en juin le poème de Dreamland au Graham's, en août les Révélations mesinériques au Columbian Magazine^ en septembre la Boîte oblongue au susdit Ladys Book, la Lettre volée au Gift de 1845, et enfin quelques autres contes plus ou moins fantastiques ou humoristiques, dont f Ensevelissement prématuré , à diverses revues. Au beau milieu de cette production médiocre, soudain paraît, le 29 janvier 1845 dans VEvening Mirror et quelques jours après dans V American W.'tig lievieiv, l'immortel poème du Corbeau. Ce fut un succès immédiat, intense, universel. « Jamais aucun poème, a-t-on dit, ne s'estplus brusquement imposé à l'attention des hommes. » Du soir au matin, « le Corbeau devint une sorte d'oiseau national, et l'auteur, l'Américain le plus fameux de l'époque. » Il y eut comme la folie du Corbeau;

et, contagieuse, cette folie franchit l'Atlantique. « Votre poème a fait sensation ici, écrit Miss Barrett, la sensation d'horreur qui lui convient. Quelques-uns de mes amis en ressentent de l'etîroi, d'autres sont sous le charme de la musique. On me parle de personnes hantées par \eNevermore. » Cette folie dure encore : traduit dans toutes les langues, ce chef-d'œuvre de poésie anglaise, Tun des plus remarquables de l'Amérique, l'un des plus originaux de l'esprit humain, ne cesse d'impressionner tragitpiement tout lecteur d'une génération nouvelle. Or sait-on combien l'auteur reçut pour ce précieux, non moins que laborieux travail, qui a si incontestablement enrichi notre humanité ? De l'aveu même de son éditeur, Poe reçut 10 dollars. Or, sait-on combien le seul manuscrit usé et jauni d'un poème de cette même main se vend de nos jours? Celui d'Judalie, à Boston, en mars 1891, 225 dollars; celui des Cloc/ies, à Philadelphie, en mai 1903, 2.100 dollars. Qu'on calcule maintenant pendant combien de jours, de semaines, de mois, d'années même, l'économe Mrs Clemm aurait pu avec ces sommes extravagantes prolonger la vie du poète et de sa femme ; qu'on se demande combien d'autres chefsd'œuvre l'auteur eût pu produire, ainsi délivré de la misère; mais non, l'égoïste et vaniteuse manie des collectionneurs aime mieux les froides reliques du génie que le génie lui-même vivant et souffrant.

Fort à propos, en même temps que le Corbeau, paraissait dans le Grahams Magazine un article de Lowell sur Poe ; cette biographie était de nature à satisfaire la curiosité des lecteurs tout en la leurrant : Poe y avait glissé le récit de ses romanesques aventures en Europe. Les éditeurs, qui avaient si longtemps boudé la prose comme

les vers de Poe, s'avisèrent maintenant que ses produits avaient une valeur naarchande. La maison Wiley et Putnam, de New-York, fît paraître en juin deux volumes de Contes assez heureusement choisis, et en décembre un volume de poésies : le Corbeau et autres poèmes. Poe n'attendit pas si longtemps pour se présenter en personne au public : le 28 février il fit devant un auditoire de deux ou trois cents personnes une nouvelle conférence sur la poésie américaine. Le succès en eût été complet si le malheureux n'eût voulu profiter de cette circonstance pour faire le procès des éditeurs, signalant hardiment « leurs procédés de corruption et de réclames éhontées». Bon nombre de ces messieurs étant présents^ l'accueilfut froid, etle vindicatif auteur s'étonna plus tard^ non sans naïveté, que tant de bureaux de rédaction lui tinsent obstinément porte close.

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