‹ Edgar PoeChapitre 18 sur 28 · II. — Mrs Osgood et les bas-bleus · texte numérisé non relu

II. — Mrs Osgood et les bas-bleus

Le succès du Corbeau modifia la vie de Poe : il fit du farouche solitaire de Bloomingdale le lion de la saison. Ce rôle un peu théâtral ne convenait pas moins, du reste, à l'amour-propre du poète qu'aux habitudes mondaines de sa jeunesse. Cette année vit donc le famélique bohème d'hier paraître et briller tour à tour chez le riche financier Lawson, chez le fameux prédicateur Orville Dewey, mais surtout, à Waverley Place, chez l'accueillante poétesse, Miss Anna Lynch, devenue Mrs Botta.

Grâce à l'heureuse période d'accalmie qu'il traversait^ Poe faisait bonne figure parmi cette élite. Dès l'abord, en sa sombre tenue que la bonne Mrs Glemm s'efforçait de rendre impeccable, la tête haute, le front large, la lèvre

amère, le regard intense sous un immuable voile de triste rêverie, tour à tour froidement réservé ou confidentiellement expansif, il savait, autant par son habileté souple que par son originalité naturelle, frapper et retenir l'attention. On sentait, sous la pose byronienne, derrière le masque ossianesque dont la mode sévissait toujours, autre chose que l'air fatal de la banale gent romantique; on lisait, sur ce visage ravagé, aux traits si cruellement flétris, la réalité de douleurs qui n'étaient que trop vraies, de luttes qui n'étaient que trop tragiques, de facultés géniales qui n'étaient que trop dangereusement exaltées; il se dégageait de la visible déchéance de cet être morbide toute une troublante impression de forces anarchiques, que les contemporains, faute de mieux, s'expliquaient vaguement par le « pouvoir magnétique » de sa personne.

Sa parole n'était pas moins caractéristique. D'abord, <( sa voix était la mélodie même », « d'une intonation très agréable, bien modulée, presque rythmique ». Dans l'intimité, « il parlait bas, même dans une vive discussion, comme pour forcer ses interlocuteurs à l'écouter, s'ils voulaient connaître son opinion ». Mais, en ses heures d'animation, il s'exprimait « avec une conviction concentrée comme s'il dictait à un copiste » : car, « qu'il eût tort ou raison, il se prenait terriblement au sérieux ». Alors, dit Grisw^old, son éloquence exaltée avait quelque chose de plus qu'humain : la face tour à tour pâle et enflammée, les yeux étrangement dilatés et mobiles, là voix merveilleusement souple, partant avec calme d'une proposition simple et nette, accumulant peu à peu ses démonstrations de plus en plus audacieuses, il atteignait brusquement et non moins sûrement soit « la plus som-

bre et la plus terrifiante grandeur », soit « la plus aérienne et la plus exquise beauté » ; pour l'auditeur fasciné par la prestigieuse rhétorique de cet orateur inspiré, (( les images semblaient venir de régions qui ne sont accessibles qu'aux visions du génie ».

Il était naturel qu'ainsi doué de qualités à la fois brillantes et troublantes, la personne de Poe en appelât à la curiosité sympathique comme à l'admiration inquiète des femmes. « Il se plaisait en leur société », dit l'une d'elles; au « charme singulier, irrésistible » qui les attirait, il joignait une « révérence chevaleresque, gracieuse, presque tendre » qui les captivait; et, sans doute, ce culte mi-galant, mi-cérémonieux lui venait moins encore des traditions aristocratiques de sa province natale que de sa précoce habitude d'idéaliser la femme. Aussi ne manquait-il pas, en cette société féminine, d'ardentes admiratrices, dont le zèle n'allait pas, à vrai dire, sans l'importuner parfois : telles, la sémillante hôtesse de Waverley Place, Miss Lynch, chevaleresque en ses enthousiasmes passionnés, la « transcendentaliste » Marguerite Fuller si noblement grave en son frêle corps de jeune femme blonde, l'inépuisable conférencière Miss Gove, prodiguant à toutvent sa faconde de mesmériste, de swedenborgienne, dephrénologiste, d'homéopathe, et « quoi encore ? dit Poe, je ne suis pas prêt à le dire », l'active, pratique et importune Miss Ellet dont une tragédie manquée ne rébutait pas le zèle de traductrice à tout faire, et bien d'autres encore dont le bas bleu se dessine plus ou moins nettement au pied de la silhouette corpulente ou raidie. La femme de Poe, qui de temps à autre assistait, silencieuse bien qu'intéressée, à ces brillantes réunions, ne semble guère s'être

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inquiétée de ces coquetteries à demi intellectuelles, dont le platonisme n'était pourtant pas sans dangers; peutêtre même se réjouissait-elle en sa candeur ravie de ces distractions mondaines qui détournaient l'impulsif époux de tentations autrement funestes.

Or, parmi ces féministes américaines de la première heure, il en était une dont le charme féminin en appelait bien plus aux sympathies intimes de Poe qu'à ses seules affinités intellectuelles. Fille d'un riche marchand de New-York, P>ances S. Locke avait, toute jeune encore, épousé un artiste de quelque renom, Mr Osgood. Durant un long séjour en Angleterre, alors que son mari peignait force portraits et non des moindres, la jeune Américaine attirait, elle aussi, l'attention du public mondain de Londres par un frais volume de poésies : A tvreath of ivild flowers from Nea>-England. Dès son retour en Amérique, elle avait pris sa place, bien en vue, au premier rang de la société new-yorkaise. Dès qu'il la vit, Poe fut à ce point ébloui par les grâces personnelles de la jeune poétesse qu'il en oublia pour le coup tous ses devoirs de critique austère. « Parler de ses vers, écrit-il dès dé- <( cerabre 1845, c'est ne cesser de répéter ce mot indé- <( fini : Grâce et tous ses dérivés, c'est vouloir décrire « ce charme magique d'autant plus puissant qu'il est <( plus insaisissable... Gomment donc ne serait-elle pas « née poète, cette exquise créature dont la grâce n'a point « de rivale en son pays ?... La prose ne saurait convenir ({ à une âme si éthérée»... Chose curieuse: les bas-bleus ne se montrèrent pas au début trop scandalisés d'une déclaration si manifeste, alors même qu'en son engouement Poe allait jusqu'à célébrer publiquement les charmes physiques, non moins que les qualités morales, de la jeune

poétesse : « âme ardente, sensible, impulsive » en un corps « élancé jusqu'à sembler frêle », « gracieux dans « le repos comme dans le mouvement», « les yeux d'un « gris clair et lumineux, avec une singulière faculté d'ex- « pression ». A tant de séductions ajoutez-en une autre, morbide celle-là, dont Poe, à son insu peut-être, subissait encore l'influence coutumière : une prédisposition à la phtisie, qui devait l'emporter quelques années plus tard. Jusqu'en cette charmante femme le poète de la Dormeuse aima un être « où la Beauté mêlait son souffle à <( celui de la Mort ».

Les sentiments de Mrs Osgood à l'égard de Poe ne îurent pas moins vifs dès le début : ce fut le coup de foudre. Elle venait justementde lire « l'émouvant Corbeau »; ■elle était encore sous le charme de cette « étrange musique qui n'a rien de terrestre », lorsque l'auteur entra présenté par Willis : «Je n'oublierai jamais ce matin-là, ditelle... Avec sa belle tête fière rejetée en arrière, ses yeux sombres tout étincelant des lueurs magnétiques de la pensée et du sentiment, un singulier etinimitable mélange de douceur et de hauteur dans son expression et dans ses manières, il m'accueillit avec calme, gravement, presque froidement; et cependant, avec un intérêt si marqué que je ne pouvais qu'en être profondément impressionnée... De ce moment jusqu'à sa mort, nous fûmes amis ». Une telle amitié ne pouvait assurément, en des âmes aussi vibrantes, trouver un langage plus approprié que celui des vers : « Bien-aimée ! disait l'infortuné poète, parmi les « âpres douleurs — qui se pressent sur mon sentier ici- <( bas, — (morne sentier, hélas ! où ne croît — pas même <( une rose solitaire), — mon âme trouve du moins une « consolation — en des rêves de toi et y découvre — un

« Eden de repos serein. — C'est ainsi que ton souvenir « estpour moi, — comme quelque lointaine île enchantée, « — en quelque mer tumultueuse, — en quelque océan « que soulèvent au loin — les tempêtes, mais où cepen- <( dant — les cieux les plus sereins ne cessent, — au- <( dessus de cette seule île brillante, de sourire. » A l'unisson de ces accents lyriques répondit aussitôt le chant de la bien-aimée : « Je ne puisdire au monde combien vibre mon cœur à tous les accords qui s'envolent de ta lyre ; comme la Nature spontanée et l'art merveilleux s'unissent et font naître la Beauté en tes chants passionnés; mais je sais qu'en ton sommeil enchanté, le poète des cieux, Israfel, brûlant du feu sacré, t'enseigna la musique des rythmes harmonieux et accorda aux accents de la sienne ta lyre glorieuse ». Et le berger de répondre non moins chastement à la bergère : « Tu veux être aimée ? Alors ne » laisse point ton cœur s'écarter de son sentier présent; « étant tout ce que tu es maintenant, ne sois rien que tu <( n'es pas; ainsi, en ce monde, tes douces manières, ta « grâce, ta beauté qui est plus que de la beauté demeure- <( ront une inépuisable source de louanges, et l'amour un <( simple devoir». On voit tout ce qu'il y avait d'éthéré en ces transports ; c'étaitbien le mystique amour, s'il en fut jamais, amour de poète, amour platonique, tel que ne le comprennent point, paraît-il, les natures ordinaires, tel que le condamnent durement les psychologues terre-àterre. « Poe, dit dédaigneusement un biographe contemporain, s'éprit d'elle, ou du moins s'imagina en être épris, ce qui était pour lui la même chose ». Et les physiologistes d'ajouter brutalement : « L'amour platonique est une duperie de soi, une fausse interprétation d'un sentiment imparfait... L'amour total seul est vrai et sain : c'est une symphonie composée de notes diverses ».

En leurs innocentes rencontres elles ne se doutaient guère, les deux pauvres àraes pétrarquisantes, des dangers de leur chaste passion. Déjà Poe était venu, dès le printemps de 1843, habiter plus près de sa bien-aimée ,€n un modeste logement de ville. C'est là que, sous les yeux indulgents de Virginie, Mrs Osgood le connut « enjoué, affectueux, spirituel, tour à tour docile et capricieux comme un enfant gâté ». Cette influence eut, du moins, un effet heureux : « m'ayant solennellement promis de renoncera l'usage des stimulants, dit-elle, il eut pour sa promesse et pour ma personne assez de respect pour ne , jamais paraître en ma présence sous la plus légère influence de ces stimulants ». Contrainte par sa délicate santé de s'éloigner de New-York, Mrs Osgood consentit à correspondre avec Poe, « cédant, dit-elle, aux pressantes sollicitations de sa femme qui s'imaginait que j'exerçais sur lui une influence bienfaisante. » Quel dommage que cette tardive idylle ne puisse ainsi continuer à s'épanouir dans le désert de cette morne vie comme une riante oasis, . toute fleurie de grâces poétiques ! Mais non, l'âme de Poe était dès lors trop inflammable pour que la moindre étincelle y pût tomber sans l'embraser tout entière. Comme ses couA^ersations, avoue Mrs Osgood, « ses lettres étaient d'une beauté divine, et, pendantdes heures, je l'ai écouté, toute transportée par les purs accents d'une éloquence pres- . que céleste. » Pourquoi faut-il donc que «cette éloquence presque céleste» ait si bien fini par inquiéter l'amante effrayée qu'un beau jour elle prit la fuite ? « Je partis, ditelle, je partis pour Albany, puis me rendis à Boston et à Providence afin de l'éviter, et il me suivit en chacune de ces villes et m'écrivit, en me suppliant de l'aimer, mainte ^lettre à laquelle je ne répondais pas ». Nous en savons

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wdayantage , « Tandis que j'étais absent, déclare le beaufrère de Mrs Osgood, Poe avait cherché à avoir une en- .trevue avec elle seule dans mon salon; et en termes passionnés il l'avait suppliée de prendre la fuite avec lui... Il se jeta à genoux à ses pieds, joignant les mains, la conjurant de consentir ; elle lui répliqua avec un mélange de reproche et de raillerie, faisant appel à ses meilleurs sentiments ; elle s'elîorça de lui faire prendre la résolution d'abandonner ses habitudes vicieuses ;... il finit par prendre congé d'elle, désappointé ethumilié, sinon honteux.» Tel fut le fâcheux dénouement d'un de ces « petits épisodes poétiques où, selon l'euphémisme de la narratrice, l'entraînaient les tendances romantiques de sa nature ». Que l'on veuille bien attendre si l'on doute encore des dangers de ces prétendues « tendances romantiques » ; ce n'est ici qu'un prélude : les événements ultérieurs vont bientôt parler avec une éloquence autrement démonstrative.

Il y eut à ce bref roman une suite plus fâcheuse encore : ce fut la revanche des bas-bleus. Il en était, paraît-il, dont Poe avait méconnu ou même nettement repoussé les avances. Qu'on juge de leurs sentiments en présence du scandale public! L'une de ces bonnes âmes, Mrs Ellet, ayant vu traîner chez le poète en son absence une lettre adressée par lui à Mrs Osgood, jeta les hauts cris; elle n'eût naturellement rien de plus pressé que d'en informer l'imprudente amie : il fallait, disait-elle, au plus tôt réclamer à l'indiscret personnage toute correspondance compromettante . Marguerite FuUer fut avec une autre excellente dame , désignée par la victime pour accomplir cette mission de confiance. A leur vue, le pauvre « Corbeau », réduit au désespoir, hérissa son plumage, traita les belles ambassadrices « d'importunes » et aggrava l'injure d'un délit,

en disant que « Mrs Ellet ferait bien mieux de venir ellemême chercher ses propres lettres ». Nouveau scandale; intervention des frères de Mrs Ellet et réclamations; explications de Poe et excuses. Les mauvaises langues s'emparèrent vite de l'affaire, non sans l'enjoliver àleur guise, si bien que Griswold renchérissant sur le tout, le Révérend Griswoldqui avait lui-même, paraît-il, succédé à Poe dans les bonnes grâces de Mrs Osgood, affirma que, si Poe avait tant parlé des lettres de Mrs Ellet, c'était pour faire oublier une dette de 50 dollars contractée envers elle. Ainsi finit, par de misérables accusations de chantage, la gracieuse idylle née dans les plus pures joies de l'idéal.

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