III. — Le Broadway Journal et autres déceptions
Pendant le cours agité de ses malheureuses amours, Poe n'était pas resté inactif : les plus sérieuses occupations et les plus graves préoccupations n'avaient, au contraire, cessé de l'assiéger. Dès décembre 1844, Lowell l'avait mis en relations avec un jeune littérateur, Charles Briggs, qui désirait lancer à New- York un journal hebdomadaire. T/ie Broadway Journal parut, en effet, en janvier 1845. Poe y collabora dès le début au modeste tarif d'un dollar par colonne. Gomme toujours, les commencements furent excellents : sobre et actif, Poe traversait alors l'heureuse période du Corbeau. « J'aime extrêmement Poe, écrivait Briggs à Lowell, Mr Griswold m'a dit sur son compte d'odieuses histoires que toute sa conduite dément;... nos relations personnelles m'ont amené à me former de lui une haute opinion ». L'heureuse conséquence de ces bonnes relations fut qu'en mars Poe se trouva l'un des trois associés
<iu Broadway Journal. « J'ai cru bon, dit Briggs, de m'assurer les services de Poe comme critique parce qu'il a de la réputation à cet égard, et je ne pouvais me les assurer qu'en lui accordant une certaine part dans les bénéfices de la revue. »
Poe mit tout de suite à profit cette situation favorable pour mener à bien sa fameuse Guerre de Longfellow {Longfellow War), c'est-à-dire une série de violentes attaques contre le grand poète national de l'Amérique. Avec un acharnement de « monomaniaque », il l'accusait, entre autres méfaits, de toutes sortes de plagiats imaginaires, plagiats surtout commis, disait-il, à ses propres dépens; cette violence s'aggravait, du reste, d'un impérieux besoin de réclame sensationnelle pour la nouvelle revue comme pour lui, Poe, l'inimitable auteur du Corbeau. Par malheur, l'atrabilaire Zoïle se heurta cette fois à l'opinion publique, choquée de voir une main sacrilège souiller ainsi l'une des plus pures gloires américaines. Les amis de Longfellow prirent chaleureusement sa défense; Poe n'en fit que redoubler de violence. Le noble poète d' Evangéline , en sa sérénité coutumière, se contenta d'une remarque indulgente qui ne va pas sans quelque perspicacité : « La violence de ses critiques, dit-il, je n'ai jamais pu l'attribuer à autre chose qu'à l'irritation d'une nature sensible, aigrie par quelque vague sentiment d'injustice ».
Briggs, qui trouvait son profit à ces procédés de publicité équivoques, se garda bien de décourager un associé qui ne compromettait, en somme, que sa propre réputation : « Poe, dit-il, est un monomaniaque en matière de plagiat, et je n'ai rien trouvé de mieux à faire que de lui laisser dès le début chevaucher son dada jusqu'à ce
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qu'ilTéreinle... Tout cela s'en ira en fumée.... Cela nous fera du bien en attirant l'attention du public sur notre revue... La revue prend de la force chaque jour, et j'ai grande confiance dans le succès. » Tout allait donc pour le mieux, et Poe, travaillant, dit-il, « quatorze ou quinze heures par jour », corsait sa polémique littéraire des chroniques les plus hétéroclites, lorsque... soudain survient un changement : Poe s'est remis à boire; à son activité fébrile succède une crise dipsomaniaque. « Il a repris ses anciennes habitudes, dit Briggs en juin 1845, et je crains bien qu'il ne se fasse un mal irrémédiable... Je crois bien, ajoute-t-il en juillet, qu'il n'avait rien bu depuis plus de dix-huit mois jusqu'à ces trois derniers, mais il s'est depuis très souvent laissé ramener dans un état déplorable. J'en suis bien fâché, car il y a du bon en lui; mais, déclare-t-il avec clairvoyance, il est, en somme, mal constitué. » Lowell arrive sur les entrefaites, le complaisant Lowell qui avait tant d'estime pour Poe ; il va le trouver chez lui, désireux de faire enfin sa connaissance. Par malheur, ce jour-là, <( Poe n'était plus lui-même » ; « il était même tout à fait ivre, avoue Mrs Glemm, et il se comporta d'une manière fort étrange. » Ce fut un coup mortel pour cette belle amitié dont les deux hommes de lettres se promettaient tant de grandes choses; Lowell ne put jamais surmonter son impression de dégoût.
La pire conséquence de ce fatal accès fut que Briggs, tout comme White, tout comme Burton, voulut à son tour se défaire d'un collaborateur si peu recommandable; mais cette fois Poe résista; il intrigua même; il «manœuvra» tant et si bien que ce fut Briggs, au contraire, qui, en juillet, se trouva, et non sans fureur légitime, évincé de
sa propre revue; en octobre, ce fut le tour de l'autre associé qui, contre un billet à ordre de 50 dollars, céda ses droits. Et voilà Poe, de la manière la plus imprévue^ arrivé à ses fins ; il se trouve possesseur d'une revue qui est bien à lui, à lui seul. Libre de toute entrave, comme il l'avait tant demandé, il va donc enfin pouvoir faire merveille, il va inaugurer dans la littérature péinodique de son pays l'ère nouvelle qu'il a tant prophétisée ; il va créer cette « illumination » qui éblouira le monde. Il fallut bientôt en rabattre. Les circonstances étaient, à vrai dire, déplorables. Il aurait, au moins, fallu la belle vaillance des heureux jours du Graliam's et du Literary Messenger^ et Poe sortait, au contraire, « affreusement malade et déprimé», de sa crise funeste; il était, de plus, endetté, alors que la revue, n'ayant qu'un faible tirage, était incapable de payer. Il n'en débuta pas moins avec sa fanfare habituelle : « D'un brillant passé, disait le nouveau directeur, nous tournons nos regards vers un avenir triomphant. » Il fit, à coup sûr, des prodiges d'activité : il trouva, à lui seul ou peu s'en faut, le moyen de faire «marcher» la revue, en y entassant annonces et réclames, en y publiant et republiant, outre bon nombre de critiques, ses vieux contes et ses vieux poèmes plus ou moins révisés; il réussit même, si l'on veut bien l'en croire, à doubler le tirage. Mais il fallait, avant tout, de l'argent, un peu d'argent, oh ! si peu : 50 dollars ; et, voilà notre pauvre directeur et rédacteur en chef, adressant aux quatre coins de l'horizon, les plus pressantes demandes de numéraire. Il écrit dès le mois d'août à son cousin ^eilson, puis à son vieux protecteur Kennedy, de même à son brave docteur Ghivers, encore et encore à son cousin George d'Alahbama, et aussi à ses éditeurs Wiley et
Putnam, et, pourquoi pas ? à son ancien ennemi, Griswold. Al qui n'écrivit-il pas? et en quels accents de détresse ! <( Voulez-vous m'aider dans un grand, un des plus grands « embarras imaginables? Si oui, je vous serai obligé « pour la vie... J'ai fait tout ce qu'il était humainement « possible de faire... Il faut que le Broadway m'enri- « chisse... Au nom du ciel, mon cher ami, c'est mam/e- (( nant, c'est tout de suite qu'il faut de l'aide ou jamais. « Si je puis vivre jusqu'au mois prochain, je suis « sauvé... » Poe ne fut pas sauvé : le 29 décembre, le publiciste aux abois dut, la rage au cœur, prendre congé de ses derniers abonnés. 11 le fit, comme toujours, de ce ton solennel qui prêterait à rire, si l'on ne savait tout ce qui s'y cache de rancœur et de douleur. Ainsi échoua misérablement, faute de quelques dollars et, à vrai dire, de bien autre chose encore, le dernier périodique que Poe fut appelé à diriger; et de ce grand rêve de toute sa vie, «ma revue! » si près de se réaliser, Poe ne retira, maintenant qu'il était à jamais évanoui, qu'irritation, humiliation, désespérance plus grandes que jamais.
D'autres échecs s'étaient ajoutés à ce désastre. Poe avait voulu renouveler ses succès de conférencier. En mai, il devait parler devant les sociétés de l'Université de New- York ; un accès de dipsomanie survint : « Poe, se trouvant incapable d'écrire aucun poème, dit un de ses amis, fit ce qu il faisait toujours quand il avait des ennuis : il but jusqu'à l'ivresse et resta dans cet état toute la semaine. » Il voulut renouveler sa tentative devant le Boston Lyceum, ainsi qu'il l'avait projeté depuis si longtemps. Même impuissance : épuisé, surmené, harcelé de tracas, au plus fort de sa lutte en faveur du Broadway et de ses amours
avec Mrs Osgood, il ne peut réussir à composer un poème d'occasion. A bout de ressources, il s'adresse à sa poétesse bien-aimée : « Vous, qui composez avec une si étonnante facilité, vous pourriez me fournir un poème à la hauteur de ma réputation. Pour l'amour de Dien, je vous en supplie, aidez-moi en cette occasion. » Ellemême malade, elle ne put. Et voilà le fameux auteur du Corbeau, contraint de paraître, la tête vide, devant un public impatient d'admirer une nouvelle merveille. Il paraît, parle, et lit, quoi ? ^/ ^«ma/*, ce vieux poème juvénile d'une obscurité proverbiale. On n'y comprit rien, et pour cause : accueil glacial. Poe, vexé, veut se reprendre : il déclame, non sans talent, le Corbeau; trop tard! Les banquettes étaient aux trois quarts vides. Que faire? accepter une humiliation en partie méritée ? non pas : le soir même, en buvant du Champagne, Poe se vante d'avoir voulu mystifier ses auditeurs bostoniens, et d'y avoir, ma foi! fort bien réussi. La grave cité puritaine n'entend point pareille plaisanterie ; la presse locale insinue que ce farceur avait encore dû se trouver ivre ; sur quoi, Poe se fâche et, pour se venger, il mène dans le Broadway une nouvelle campagne sensationnelle, cette fois contre « la sotte tribu de transcendantalistes qui peuple les bords de la mare aux grenouilles ». Ainsi, pour mettre de son côté quelques misérables rieurs, Poe ne sut que donner à sa déplorable équipée un retentissement encore plus déplorable.
Au cours de cette mémorable année 1845, si bouleversée qu'elle fût par les succès et par les revers, par les luttes acharnées et les exaltations amoureuses, la fébrile activité intermittente de Poe, tout entrecoupée de crises dipsomaniaques et d'accès d'impuissance, avait quand
même trouvé le moyen de produire, outre le Corbeau et un nombre infini de chroniques et de critiques de toutes sortes, quelques œuvres demeurées justement fameuses: Some ivords wit/ia Mummy, Eulalie, tlie American Drama^ the Case of Mr Valdemar donnés en avril, juillet, août et décembre à V American Wliig Review ; the Poi\'er of Words donné en juin à la Démocratie Review ; the Si/slèm of Dr. Tarr and Prof. Fetlier et tlie Imp of the Pcr- K'erse donnés en juillet et en novembre au Grahani's Magazine. Il est vrai qu'en ces derniers mois de surmenage Poe plus épuisé, plus harassé, plus détraqué que jamais ne se reconnaissait plus : « Il me semble, écrit-il « à un ami, que je viens de m'éveiller de quelque horri- <( ble rêve où tout était confusion et souffrance. Pour la <( première fois je me retrouve moi-même. Je crois vraice ment que j'ai été fou ; j'ai de bonnes raisons de le « croire... »
Le début de l'année 1846 se ressentit de cet accablement; rien ou à peu près ne paraît durant les trois premiers mois, et rien de meilleur en avril que la Philosophy of Composition dans le Graltam's. Par contre, à partir du printemps, une infatigable activité de six mois le reprend : dans Godey's Lady's Rook^ défilent de mai à octobre trente-huit écrivains new-yorkais, les Literati., comme il les appelle, y subissant tour à tour en des articles mi-portraits mi-critiques l'intrépide dissection de ses analyses passionnées. Ce fut encore là un succès sensalionnel. « Le tirage de mai fut épuisé avant le premier mai, dit l'éditeur ravi, et l'on nous a demandé de Boston et de New-York des centaines d'exemplaires que nous n'avons pu fournir ». « La verve de ces articles, confirme Griswold, leur hardiesse, et parfois leur hu-
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meur caustique firent qu'on en parlait beaucoup, et il fallut trois éditions pour certains numéros, tant ils étaient demandés par le public. » Bien que la part des éloges fût parfois généreuse, l'àpreté était souvent, par contre, d'une telle violence que l'éditeur dut intervenir, spécifiant bien que les opinions émises étaient celles de Mr Poe et non les siennes. On devine l'inévitable résultat : les gros profits passèrent à la revue, et l'hostilité des victimes s'acharna sur Poe.
L'une de ces victimes se chargea de la vengeance commune. C'était un certain Dunn English que Poe avait connu dès son séjour à Philadelphie, puis employé à New-York dans les bureaux du Broadivay Journal, et linalement chargé de la funèbre corvée d'enterrer la mourante revue en son dernier numéro du 3 janvier 1846. Pour des raisons obscures ces deux hommes, qui avaient des griefs réciproques, se détestaient. Poe profita de sa revue des Literad pour consacrer à son ancien collaborateur un article d'une ironie exaspérante. L'auteur blessé au vif répond dans VEvening Mirror^yar de lourdes injures, dont les moins graves sont celles de sot, d'être immoral, de charlatan littéraire, d'assassin de la morale; il rappelle la malheureuse équipée de Boston, il insiste avec force détails sur la pauvreté comme sur l'ivrognerie de Poe ; il finit même par l'accuser de lui avoir extorqué de l'argent sous de fallacieux prétextes et de s'être rendu coupable de rien moins que d'un faux. Poe n'était pas d'humeur à dédaigner de pareils outrages : dans une interminable lettre à la Saturday Gazette, il prend la peine de répondre à chacune des accusations et s'abaisse à son tour à un langage également vulgaire et injurieux. Il avoue, du moins, sans fausse honte sa pauvreté et ses lamenta-
bles « irrégularités » lesquelles sont, dit-il, de l'avis même des autorités médicales, l'effet plutôt que la cause d'un (( mal terrible », « une calamité » et non « un crime ». Quant à l'accusation de faux, réellement répandue à Philadelphie, Poe la renvoya aux tribunaux et, l'accusateur n'ayant point paru, il obtint une indemnité de 225 dollars. Tels étaient les misérables débats publics et privés dans lesquels s'usait l'activité d'un rare artiste qui avait certes bien mieux à faire.
Sous l'influence déprimante de ces misérables querelles, Poe s'abandonna encore à écrire une de ses lettres découragées. « C'est avec regret, lui répondit le vieux Simms, que je remarque le ton désespéré de votre lettre. Je n'ai sûrement pas besoin de vous dire combien sincèrement et profondément je déplore les malheurs qui vous assaillent, d'autant plus que je ne vois pour vous soulager et vous tirer d'affaire d'autre secours que votre propre volonté. Aucun ami ne peut vous aider dans la lutte qui s'offre à vous. L'argent peut assurément se trouver ; mais ce n'est pas absolument ce qu'il vous faut. La sympathie peut calmer les blessures de l'amour-propre et faire oublier à un homme pour un instant ses assaillants; mais jusqu'à quel point servira-t-elle et combien de temps ?... Mettez donc fin à ces querelles, qui ne vous font pas de bien : elles irritent votre caractère, elles détruisent la paix de votre esprit, elles nuisent à votre réputation... Permettez-moi de vous dire franchement, en usant des privilèges d'un ami, que vous êtes maintenant dans la période la plus périlleuse de votre carrière, en cette situation et à cet âge même où un faux pas devient une erreur capitale... Vous n'êtes plus enfant. A trente ans, sage ou jamais ! » Poe avait hélas ! plus de trente
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ans; il en avait trente-sept et demi. La période critique était donc bien passée pour lui, et l'âge de la sagesse ne devait jamais venir. N'était-il pas, en eiîet, doué d'un de ces malheureux tempéraments sur lesquels les meilleurs conseils de la morale courante n'ont pas plus de prise à l'époque de la maturité que tous les efforts de l'éducation pendant l'enfance ? car ces caractères se trouvent dès la naissance formés de tendances contradictoires, d'impulsions irrésistibles, d'éléments destructeurs dont les premièresvictimessontleurspossesseurs mêmes. Remarquons toutefois que, si graves que fussent les vices de sa constitution mentale, il restait toujours en Poe, comme heureuse compensation, un inaliénable fonds de vaillance fait d'énergie et d'espoir sans cesse renaissants. En juillet 1846, il priait encore son ami Chivers de ne pas croire que, « quoique malade et écrasé par la (( misère, il désespérait le moins du monde; non, il avait (( toujours au fond du cœur un bon espoir ». Bien plus, en août il entretenait un autre correspondant d'un nouveau et « magnifique » projet de revue, à la réalisation duquel il ne concevait pas d'autre obstacle que la mort. Voilà bien l'étonnante élasticité de ces êtres déséquilibrés : une vibrante tension des nerfs les met soudain, en dépit de tous les obstacles et de tous les revers, en état d'entreprendre et parfois d'accomplir des œuvres dont les seules difficultés initiales découragent la prudence d'àmes ordinaires.