IV. — Fordham et la mort de Virginie
Les séjours à la ville avaient toujours été aussi funestes à Poe que l'influence de la nature avait été réconfortante. Aussi, dès la fin de 1845, écrivait-il à un ami: «J'ai
(( résolu de me retirer à la campagne pour six mois ou un « an, seul moyen de retrouver de la santé et du courage. » Il lui fallut attendre le printemps. « Les cerisiers étaient en fleurs, dit une amie, et l'herbe avait repris sa plus fraîche verdure » quand le poète emmena la pâle Virginie dans la retraite champêtre où elle devait mourir; c'était Fordham, petit village hollandais à quinze milles de New- York.
La demeure que Poe avait choisie était, comme celle de Spring Garden à Philadelphie, une pauvre petite maisonnette en bois, à peine assez grande pour contenir ses trois hôtes, mais dominant un fort beau site. Avec ses murs de planches mal jointes et la longue véranda de sa façade, elle semblait dater des premiers jours de la colonisation américaine. Au rez-de-chaussée, près d'une petite cuisine, une grande pièce qui semblait vaste avec ses quatre fenêtres devint l'unique salle de travail et de réception du pauvre ménage. Au-dessus, en haut d'un petit escalier étroit, se trouvaient deux autres pièces, dont l'une si exiguë qu'on se demandait comment la robuste Mrs Glemm pouvait y coucher, et l'autre si basse qu'on pouvait à peine s'y tenir debout; c'est pourtant en cette dernière, sous le toit en pointe, que couchèrent pendant de longs mois d'hiver la pauvre phtisique et son mari, sans plus d'air ni de lumière que n'en pouvaient donner deux ouvertures carrées grandes comme des hublots et un châssis d'une seule vitre placé sous le rebord du toit.
Cet ancien gîte de trappeur prit bien vite, sous l'œil vigilant de Poe et sous la main active de Mrs Clemm, ce même air de bon ton et de bon goût qui frappait les visiteurs de Spring Garden. « Jamais, dit un visiteur, je ne
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vis demeure si propre et si pauvre, si maigrement meublée et si charmante. Le plancher de la cuisine était aussi blanc que de la farine ; une table, une chaise et un petit fourneau semblaient la meubler parfaitement. Le parquet du salon était couvert d'une natte à carreaux ; quatre chaises, un léger guéridon et quelques rayons de livres accrochés au mur en formaient tout l'ameublement. ))Lavérandaétaitnue ; Poe l'enguirlanda de vignes. Les roches de granit affleuraient dans l'enclos : Poe fit de cet enclos une pelouse lisse comme velours. En été, la maison semblaitàdemi ensevelie dans l'ombre épaisse des arbres fruitiers ; Poe égaya cet ombrage d'un petit parterre où s'épanouissaient héliotropes, résédas et dahlias « dont la beauté manifestait le goût du maître de céans ».
Les alentours dupetitdomaineétaientencoreplus séduisants. De son site élevé, la vue s'étendait par dessus vallées, villages et prairies jusqu'à la ligne bleue de l'océan qui fermait l'horizon lointain. Tout près, un petit bois de pins et de cèdres couronnait une crête de rochers ; assis sur un roc favori, Poe y abandonnait volontiers son âme dolente à d'interminables rêveries que berçait la plainte du vent dans les ramures gémissantes. Sa promenade préférée était toutefois celle de l'acqueduc : car, à peu de distance, en même temps qu'un canal, un étroit sentier de piétons franchissait le Harlem sur de puissantes arcades de granit à 145 pieds de haut ; en cette solitude élevée, Poe se plaisait à errer le jour au-dessus du spectacle vertigineux du fleuve fuyant entre ses berges sinueuses ou à s'égarer la nuit en de mystiques méditations sur les espaces étoiles qui l'éblouissaient là-haut.
« Oh ! quelle joie suprême nous avions en notre chère petite chaumière ! s'écriait encore Mrs Glemm quinze
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ans plus lard; nous n'y vivions tous les trois que les uns pour les autres ». Elle avait pourtant bien vieilli, la pauvre femme, en chacune de ces années qui comptaientdouble; mais ses traits creusés exprimaient toujours la même bonté indulgente et la même vaillance sereine. « C'était, lisons-nous, une vieille dame, grande, à l'air digne, aux manières très comme-il-faut ; sa robe noire, bien que fort usée, prenait sur elle un air d'élégance. Un antique bonnet de veuve seyait admirablement à sa chevelure blanche. Alerte et forte, elle avait l'air d'une Providence universelle pour ses étranges enfants. » A l'heure même, en effet, où la santé déclinante de Virginie exigeait des soins plus assidus, Poe moins responsable ne pouvait plus guère être perdu de vue. Aussi l'accompagnait-elle ou le suppléait-elle souvent en ville où les éditeurs, plus ou moins brouillés avec l'àpre critique, boudaient de plus en plus sa copie. « Chaque hiver, pendant des années, dit Willis, le plus touchant spectacle pour nous en cette grande cité, ce fut de voir cette infatigable servante du génie, pauvrement et insuffisamment vêtue, s'en aller de bureau en bureau avec un poème, ou un article, ou quelque autre produit littéraire à vendre ; elle plaidait la cause de Poe d'une voix brisée, sans donner d'autre excuse que sa maladie, quelle que pût être la raison pour laquelle il n'écrivait pas. »
La pauvre Virginie se mourait rapidement. N'étant encore qu'en sa vingt-cinquième année, elle avait l'air très jeune ; avec ses grands yeux noirs en son visage blême encadré d'une abondante chevelure également noire, «on eût dit un être déjà détaché de ce monde, et quand on l'entendait tousser on ne doutait guère qu'elle s'en allait bien vite dans l'autre ». Poe ne la quittait plus
guère, l'entourant sans cesse d'une tendresse ardente et méticuleuse. Un soir, pourtant, qu'il fut retenu loin ^d'elle, il lui écrivit ces quelques mots, qui expriment bien la nature de ses sentiments : « Mon cher cœur, ma chère <( Virginie, notre mère vous expliquera pourquoi je reste « loin de vous ce soir. J'espère que de l'entrevue qui « m'estpromise résultera^'we/^we bien matériel pour moi ; •« je l'espère à cause de vous, chérie, et d'elle; gardez « votre cœur plein d'espoir et ayez encore un peu de « confiance. Lors de mon dernier grand désappointe- « ment, [le désastre du Broadway Journal^ sans doute] « j'aurais perdu tout courage sa/is vous, ma petite femme « chérie. Vous êtes maintenant ma plus grande, maseule <( force en cette lutte contre une vie déplaisante, irri- « tante et ingrate. Je serai avec vous demain après-midi, « et soyez sûre que, jusqu'à ce que je vous revoie, je « garderai amoureusement dans ma mémoire vos demie- « res paroles et votre fervente prière ! Dormez bien, et « que Dieu vous accorde un été paisible avec votre tout « dévouéEdgar ». Leton de cette lettre s'accorde pleinement avec ce jugement contemporain : « Il était l'un des hommes les plus affectueux et les plus tendres que j'aie jamais connus. Je n'ai jamais été témoin d'une affection -aussi tendre et d'un amour aussi dévoué que celui qui existait entre les trois membres de cette famille ».
Poe, lui aussi, avait été gravement malade, « affreuse- « ment malade », disait-il, « à deux doigts de la mort »; lentement il s'était remis, mais pour se trouver « réduit <( à un désespoir pire que la mort». Gomme naguère, sous l'influence salutaire de la campagne, « le mal terrible » faisait trêve ; « il y a longtemps qu'aucun excitant artifi- « ciel n'a touché mes lèvres, écrivait-il, j'en ai fini avec les
« boissons; ...» mais en sa perspicacité inquiète , il ajou tait ; « ce sujet contient plus de choses qu'on n'en peut dire »• Son extrême sensibilité à l'alcool était, en effet, devenue alarmante. Vraie pierre de touche de l'organisme, l'alcool révélait de plus en plus nettement que, de tout son pauvre être délabré par les privations, la tête usée par tant d'excès intellectuels et autres était encore l'organe le plus faible- Sans offrir le moindre symptôme apparent de l'ivresse, Poe se trouvait désormais, sous la plus légère excitation alcoolique, mentalement transformé ou même franchement délirant. « Avec un seul verre de vin, dit AMllis, sa nature était tout à fait changée ; et, quoique aucun des signes habituels de l'ivresse ne fût apparent, sa volonté était visiblement aliénée ; il parlait alors comme un insensé ; » ou même, « le démon prenant le dessus » il recourait aux voies de fait. Un jour, raconte le D'"Ghivers, il voulut se jeter sur un adversaire, et celui-ci n'esquiva les coups qu'en lui tirant hâtivement la révérence. Sur cette croissante instabilité d'humeur qui, plus ou moins influencée par l'alcool, versait de plus en plus dans l'aliénation mentale, les témoignages abondent. Un jour, une visiteuse le décrit profondément déprimé par les soucis, par la misère, par la maladie de sa femme, par sa propre impuissance à écrire ; quelques jours plus tard, la lecture d'une lettre élogieuse le dispose à un enthousiasme juvénile, à de merveilleuses conceptions littéraires, àdevastesprojets ambitieux. Tantôt il s'abandonne comme un enfant à la folle joie de vivre, à tous les caprices d'une humeur enjouée; tantôt il fuit seul dans les bois, loin de toute approche humaine, maudissant le monde, la vie et lui-même, « préférant l'enfer à l'ingrate société des hom- « mes en qui il ne croyait plus ». Avec la désinvolture
du neveu de Rameau, aujourd'hui il méprise la gloire, se moque de « la mesquine adulation de la foule », raille « la Banque de la Renommée », etdemainil s'écriera dans un délire des grandeurs: « C'est faux. Je l'aime, lagloire. <( J'en raffole, je l'idolâtre ; je boirais jusqu'à la lie cette (( glorieuse ivresse. Je voudrais que de l'encens monte en « mon honneur de chaque colline et de chaque hameau, de (( chaque ville et de chaque cité de cette terre. Gloire, re- « nommée, vous êtes le souffle vivifiant, le sangnourricier. (( Un homme ne vit point tant qu'il n'est pas fameux». Un jeune poète va un beau jour lui porter une ode sur une flûte grecque, est fort aimablement reçu et part, ravi de la promesse que son ode sera bientôt publiée ; l'ode ne paraissant pas, il retourne, est accueilli par un homme morose qui lui déclare brutalement : « Vous n'avez jamais écrit pareille ode » et le menace d'une bonne correction s'il ne prend pas la porte au plus tôt. Une autre fois l'éditeur d'un journal new-yorkais va trouver Poe, lui fait une remarque incidente sur le Corbeau. « Jamais de de ma vie, dit-il, je n'ai entendu de pareilles imprécations. C'était tout bonnement effrayant. Jamais pareille profanation de langage ne s'est fait entendre hors d'un cabanon. » La plus poignante description, toutefois, est celle de Griswold, montrant le malheureux dément tour à tour exalté par ses extases amoureuses ou traqué parla manie des persécutions : « 11 parcourait les rues, en proie à la folie ou à la mélancolie, les lèvres agitées par d'obscures malédictions, ou les regards élevés en une ardente prière, non qu'il priât pour lui-même, car il déclarait se sentir déjà damné, mais pour le bonheur des objets actuels de son idolâtrie; ou bien, absorbé dans la contemplation de son cœur dévoré d'angoisses, il s'en allait, le
visage assombri par de noires pensées, braver les orages déchaînés; et, toute la nuit, les vêtements trempés et les bras agités dans les vents et la pluie, il semblait s'adresser à des esprits qu'il évoquait. » En présence de cette énigmatique incohérence, il va de soi, comme le remarque son premier critique médical, que « Poe vécut et mourut incompréhensible pour ses amis. Ceux qui ne l'avaient jamais vu dans un paroxysme ne pouvaient croire qu'il fût l'être pervers et vicieux décrit dans les histoires qui circulaient sur ses procédés erratiques. Pour ceux qui l'avaient vu, il y avait en lui deux hommes : l'un, ce reprouvé anormalement impie et mauvais ; l'autre, ce paisible gentleman plein de dignité ». « L'antique fable des deuxesprits antagonistes emprisonnés dans le même corps, entrevoit Willis, la légende de l'homme possédé à la fois par un démon et par un ange semble s'être réalisée, si tout ce que l'on dit est vrai, dans le caractère de cet homme extraordinaire . » Bref, pour en revenir à notre comparaison antérieure, on voit désormais combien tragiquement, sous l'action de la folie, ce phare à éclipses qu'était la pauvre personnalité de Poe avait en quelques années accru l'intensité de ses feux et la vertigineuse rapidité de ses évolutions.
Il y eut encore quelque gaieté, cependant, en ce stérile été de 1840 ; quelques visiteurs de la ville, des visiteuses surtout, nous en ont laissé des récits pleins de charme, mais d'un charme morbide : on sent, par les attentions mêmes, par les égards des hôtes, qu'on est en présence d'un malade, d'un de ces malades qui ont la tête faible, d'un grand enfant à demi irresponsable. Mais, avec les rigueurs de la saison, vinrent les suprêmes détresses « d'une affreuse pauvreté » et les angoisses finales de la
mort. « Mrs Poe déclinait rapidement, dit une visiteuse charitable. Je la vis en sa chambre à coucher. Tout y était d'une tenue et d'une propreté si parfaites, en même temps que d'une misère et d'un délabrement si poignants, que j'eus un serrement de cœur à la vue delà pauvre malade... Il n'y avait pas de couverture au lit qui n'avait qu'une paillasse, un couvre-pieds et des draps d'une blancheur immaculée. Il faisait froid, et la pauvre poitrinaire avait ces affreux frissons qui accompagnent la fièvre hectique des phtisiques. Elle était étendue sur ce grabat, enveloppée dans le manteau de son mari, avec un grand chat tigré sur sa poitrine... Il n'y avait pas autre chose que ce chat et ce manteau pour réchauffer la malade, si ce n'est quand son mari lui prenait les mains et sa mère les pieds. Mrs Clemm aimait passionnément sa fille, il était affreux de voir sa détresse en présence de cette maladie, de cette pauvreté, de toute cette misère. » Que faire ? hélas ! mendier ? mendier pour Poe ! « Aussitôt que je me fus avisé de ces tristes faits, dit Mrs Gove-Nichols, je me rendis à New-York et m'assurai la sympathie et les services d'une dame [Mrs Marie-Louise Shew] dont le cœur et la main ne cessaient de s'ouvrir aux pauvres et aux malades. Un lit de plume, d'amples couvertures et quelques autres secours furent les premiers résultats de cette œuvre de charité. La dame en question organisa une souscription privée qui rapporta 60 dollars dès la semaine suivante. » Ce ne fut pas encore suffisant : il fallut recourir pour Poe et sa femme à la même charité publique que, trente-cinq ans plus tôt, pour son père et sa mère agonisant à Richmond. « Nous regrettons d'apprendre, publiait en décembre V Express de New-York, qu'Edgar A. Poe et sa femme sont l'un et l'autre dangereusement atteints de consomption et
que la main du malheur pèse lourdement sur leurs affaires temporelles. Il nous coûte d'avoir à dire qu'ils en sont réduits à pouvoir à peine se procurer les choses de première nécessité. C'est là une bien dure épreuve, et nous espérons que les amis et les admirateurs de Mr Poe s'empresseront de venir à son aide en cette heure de cruelle pénurie ! ))\Villis, en son Home Journal, s'empressa de répandre, en ledéveloppantlonguement, cetappel àla solidarité commune. Chose triste à dire, Poe se montra moins froissé d'une pareille démarche qu'on ne pourrait s'y attendre; et sa lettre à AVillis, plus agressive que larmoyante, manifeste moins d'indignation au sujet du zèle indiscret de ses amis que d'irritation à l'égard de ses prétendus ennemis, lesquels (( profitent de son malheur, dit-il, pour le persé- « cuter plus que jamais.» Ainsi, chez un homme naguère si fier, la déchéance mentale venait collaborer avec la misère pour amener à sa suite un abaissement moral.
Si grande que fût la détresse, elle fut du moins soulagée avec autant de délicatesse que d'intelligence par la bienfaisante personne dont il a été parlé. Fille dun médecin à qui elle devait d'utiles connaissances médicales, Mrs Shew sut apporter aux deux malades quelque chose de plus précieux encore que des soins matériels : elle fut d'un dévouement sans bornes. « Elle fut tellement bonne pour Virginie, dit Mrs Clemm, elle la soigna jusqu'au dernier jour, comme si elle eût été sa sœur ». « Très <( bonne et très chère amie, lui écrivait Poe l'avant- (( veille du jour fatal, ma pauvre A irginie vit encore, « quoiqu'elle baisse rapidement et souffre maintenant <( beaucoup. Puisse Dieu lui accorder de vivre jusqu'à (( ce qu'elle vous revoie et vous remercie encore ! Son « cœur déborde pour vous, comme le mien, d'une grati-
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« tude infinie, inexprimable... Mais venez; oh! venez « demain ! Oui, je serai calme, tout ce que vous désirez « si noblement me voir. . . Le Ciel vous bénisse et adieu ! » Mrs Shew vint, et la jeune mourante, lui faisant ses adieux, tira de dessous son oreiller un portrait de son mari et le lui donna. En sa sollicitude suprême ne léguaitelle pas ainsi à l'amie dévouée le pauvre être impuissant qu'elle laissait derrière elle plus seul et plus exposé que jamais ?
Le lendemain, 30 janvier, Virginie Poe n'était plus Enveloppé en un beau linceul de toile blanche (pauvre luxe cher à Mrs Glemm !) le frêle corps d'un être dont la vie n'avait été que charme et douceur fut le surlendemain enseveli dans la tombe ancestrale des Valentine, à l'église réformée deFordham. « Les cieux étaientde cendre et désolés » en cette triste matinée de février, et la brise si âpre que le poète dut s'envelopper en son vieux manteau militaire, le manteau de West-Point qui, dernière épave de naufrages anciens, devait encore, après avoir réchauffé un corps désormais glacé, protéger le sien pendant deux hivers. «Aucun homme, a dit Poe, ne (( ne peut se vanter d'avoir le droit de se plaindre du Des- <( tin, quand il garde jusqu'en son adversité l'immuable « amour d'une femme. » Maintenant qu'il n'avait plus cet amour, qu'allait devenir le malheureux Poe en son veuvage ?