‹ Edgar PoeChapitre 21 sur 28 · V. — Mrs Shew et « Eurêka · texte numérisé non relu

V. — Mrs Shew et « Eurêka

Après cette douloureuse séparation, Poe, épuisé de fatigue et de chagrin, retomba malade : une fièvre intermittente se déclarait. Fidèle à sa promesse, Mrs Shew ne

l'abandonna pas, lui envoyant toniques et calmants; luimême renvoya spontanément le vin tentateur qui avait ranimé les dernières forces de Virginie. Au bout de quelques jours, Poe, se croyant remis, voulut reprendre ses affaires. Un autre procès le menaçait : un journal de Philadelphie venait de renouveler, à propos du malencontreux Manuel de Conchologie^ les accusations de plagiat vieilles de sept ans. Une rechute s'ensuivit, si grave qu'elle mit en danger les jours de Poe. Il fallut encore recourir au moyen désespéré : une nouvelle souscription. Le général Scott la recommanda, déclarant qu' « il y avait en cet homme calomnié de nobles traits et qu'après tout l'Amérique devait prendre soin de ses hommes de lettres aussi bien que de ses soldats. >» Cent dollars furent ainsi recueillis; il était temps : Poe se mourait. « En ses meilleurs moments, dit Mrs Shew, le pouls de Poe n'avait que dix pulsations régulières ; après quoi, il s'arrêtait. Je déclarai qu'il avait une lésion d'un côté du cerveau ; et, comme il ne pouvait supporter ni stimulants ni toniques sans donner des signes d'insanité, je n'avais pas grand espoir qu'il pût se remettre de cette fièvre cérébrale, due à d'extrêmes souffrances physiques et mentales. )) La nuit, un invincible sentiment de peur l'envahissait, et il redoutait plus la solitude que la mort; dès que Mrs Glemm, assise à son chevet, cessait de caresser de la main son front brûlant, comme un enfant alarmé, il s'écriait: « Non, non, pas encore ! » Enfin, la convalescence vint, lente, fragile, pleine de faiblesse et d'inquiétudes, bien que soumise à une hygiène sévère. Et, une fois déplus, l'inguérissable buveur de s'écrier : « En voilà « assez: les causes qui mepoussaientà cette folie de boire « n'existent plus, et j'ai fini de boire pour toujours. »

Par malheur, « la folie de boire » se trouva pour le moment remplacée par une folie maniaque des mieux caractérisées. En dehors de ses innocentes recréations parmi ses fleurs etparmi ses bêtes, un bruant, unperroquet, la chatte Gatarina, en dépit de ses longues promenades au petit bois, le long des vergers, sur le haut aqueduc, Poe ne cessait guère de manifester une inquiétante exaltation de toute sa personnalité, aussi bien dans l'expansion de ses sentiments que dans la suractivité de son intelligence. Un soir qu'il était à l'office religieux en compagnie de Mrs Shew, au verset : « C'était un homme dans l'affliction qui connaissait bien des malheurs », il se précipita dehors trop ému pour pouvoir rester. « A l'hymne: «.Jésus, Sauveur de mon âme y), il se trouva debout près de moi, dit sa compagne, chantant, sans regarder dans le livre, d'une claire et belle voix de ténor. Il avait l'air inspiré. »

Mrs Shew savait bien les dangers d'une tension aussi vibrante. Un jour que Poe lui parlait avec une emphase anormale de ses vastes projets de revues, de ses grandes espérances de succès triomphal, « sachant, dit-elle, qu'il ne vivrait pas longtemps : car le mal avait profondément atteint son organisme,... je lui déclarai en toute candeur que rien ne pourrait le sauver d'une mort certaine, si ce n'est une vie prudente et calme avec une femme assez aimante et assez forte pour diriger ses affaires. » Si par cette femme Mrs Shew n'entendait pas Mrs Glemm^ son conseil était singulièrement imprudent : car le cas de Poe était désormais par trop désespéré pour qu'un second mariage ne fit pas une victime de plus. La conseillère mal avisée en sut quelque chose : Poe s'éprit d'elle. C'est en vain qu'elle l'avait prévenu de sa

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parfaite ignorance en littérature, qu'elle lui avait déclaré n'avoir jamais lu ses poésies ni ses autres œuvres, que son cœur trouvait assez de douleurs réelles pour n'avoir pas besoin de sympathiser avec des maux imaginaires : peines perdues ! Poe lui assura que c'était « à cause même de mon ignorance (c'est Mrs Shew qui parle) et de mon indifférence pour les honneurs de ce monde qu'il m'aimait, que c'était pour cette raison que j'étais un repos pour son âme. » Aussi, dès le 13 mars, lui adressait-il en vers, une ardente déclaration, où il donnait libre cours à cette nouvelle passion idéale, « née, dit-il, (( d'une gratitude qui ressemble de si près à un culte, « née de la résurrection d'une foi, profondément ense- « velie, en la vérité, en la vertu, en l'humanité;... » il vibre à la pensée que son âme communie avec l'âme d'un ange, «Ah! Marie-Louise!... avec ce cher nom <( pour texte, je ne puis écrire, je ne puis parler, je ne (( puis même penser, hélas ! je ne puis sentir : car ce « n'est pas sentir que se tenir ainsi immobile sur le seuil « doré de la porte grande ouverte des Rêves, plongeant « des regards extatiques jusqu'au fond des éblouissantes f< perspectives, et tout vibrant de voir, à droite, à gau- (( che, sur toute la voie, au milieu de vapeurs empour- « prées, jusque dans les profondeurs où s'arrête le re- (( gard, toi et toi seule. »

Conforme à sa nature extatique, la sentimentalité platonique de Poe avait pu, sa vie durant, se satisfaire plus ou moins pleinement dans la présence réelle de sa chère Virginie. Maintenant que celle-ci n'était plus, cette passion sevrée de tout aliment, exposée à la double action néfaste de la solitude et du malheur, fatalement s'exaspérait et, participant à la surexcitation générale de Poe

à cette époque, elle atteignait les phases suprêmes de la folie erotique : « folie chaste, disent les spécialistes, qui ne paraît inspirer que des sentiments purs, des pensées élevées; culte exalté pour celui ou celle qui en est l'objet, tantôt un être réel, tantôt un être imaginaire, tantôt plusieurs êtres à la fois ». C'est ainsi que nous n'aurons plus guère dans la vie de Poe qu'un spectacle étrangement pathétique, celui d'un pauvre être désemparé qui, indifférent à toute considération sociale ou humaine, s'attache avecl'énergie désespérée d'un naufragé à toute femme, à toute jeune fille, assez sensible pour lui témoigner la moindre sympathie, la moindre pitié.

Une activité intellectuelle, non moins caractéristique, coïncide avec cette exaltation sentimentate et en masque parfois les effets. Poe ne publiait guère pourtant; en toute cette année 1847, il ne donna, outre ces vers intimes à Mrs Shewdansle//owe/o///'««/ (carillespubliait,réduitàfaire argent de tout), que le Domaine d'Arn/ieim dams le Coluni' hian Magazine de mars, un article sur Hawthorne dans le Ladi/'s Book de novembre , et le poème d' Ulalume dans Y American Wliig Reviei\' de décembre. Toute son attention, alors concentrée sur la cosmogonie, provoquait un surprenant réveil de ses facultés logiques. Il ne Avisait à rien moins, disait-il, qu'à donner, par ses seuls moyens, « une démonstration neuve et irréfutable du plus vaste problème qui soit : la création du monde.» Il faudrait pouvoir le suivre en ses studieuses veilles nocturnes comme en ses infatigables promenades solitaires sur l'aqueduc du Harlem ou au petit bois de pins, méditant avec un enthousiaste acharnement sur le chaos, les atomes, les nébuleuses, les astres et leurs merveilleux satellites... Quant vint l'hi-

ver, on le voyait, la nuit, par le plus grand froid, enveloppé de son vieux manteau de soldat, aller et venir, pendant de longues heures, sous la véranda de sa chaumière, l'âme hantée par la solution du grand problème» La pauvre Mrs Glemm, qui ne voulait point le perdre de vue, l'accompagnait anxieusement en ses déambulations intrépides, le soutenant de son bras, jusqu'à ce qu'épuisée de fatigue elle tombât assise ; alors il s'arrêtait, il lui expliquait ses idées, il lui demandait si elle avait bien compris ; elle lui donnait, bonne âme, en guise de réponse, une ou deux tasses de café chaud; et puis, ça recommençait. Rien d'étonnant qu'au bout de six mois de réflexions si intenses, Poe crut enfin avoir à jamais dissipé les ténèbres du chaos : Eureka\ s'écria-t-il, donnant le noble cri d'Archimède en titre à son prestigieux traité de cosmogonie.

Avec une ardeur non moins confiante, Poe avait repris ses anciens projets de revue, lançant prospectus sur prospectus, promettant articles et chroniques d'Europe comme d'Amérique, de Londres, de Paris, de Rome, de Vienne... A ce débordement d'activité mentale correspondait un égal besoin d'agitation physique, que ne satisfaisaient point ses marches continuelles : illui fallaitde grands voyages. Et cette double exubérance vitale se résumait elle-même, comme il arrive presque toujours en pareil cas, en une santé, ou plutôt en l'illusion d'une santé excellente, l'exaltation factice du cerveau ne faisant que masquer le délabrement réel des organes. «Ma santé « est meilleure, écrit Poe le 4 janvier, elle est excel- « lente. Je n'ai jamais été si bien... Laissez-moi vous « parler du Stylus. Je suis décidé à le publier moi-même. « Subir un contrôle, c'est se ruiner. Mon ambition est

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« grande. Si je réussis, je me trouve au bout de deuii <( ans en possession de la fortune et d'infiniment plus. « Mon intention est de parcourir le Midi et l'Ouest et de « tâcher d'intéresser mes amis, de manière à débuter « avec une liste d'au moins cinq cents abonnés. Avec « cette liste je puis prendre la chose sur moi... En tout « cas, réussir, je le i^eu.v. » Il faut des fonds, à vrai dire, même et surtout pour voyager en Amérique Mais l'inventeur d'une cosmogonie nouvelle saurait-il être en peine ? Que ne bat-il monnaie avec ses idées métaphysiques ? Eh ! oui, il va conférencier sur l'Univers. « Je pense, dit-il, que, sans être trop présompteux\ je puis compter sur un auditoire de trois ou quatre cents personnes; et, s'il y en a seulement trois cents, je me trouverai en état de poursuivre mon but. »

Avec le jour de la conférence vint, par malheur, une tempête que le législateur des éléments n'avait su ni mater ni prévoir : elle eut la mauvaise grâce de glacer le zèle escompté des trois cents auditeurs ; il n'en vint qu'une soixantaine. Devant cette « heureuse élite », notre cosmogoniste improvisé n'en parcourut pas moins les espaces infinis avec une ardeur infatigable, si infatigable qu'il prodigua pendant plus de deux heures d'horloge ses merveilleux trésors de raisonnements et d'intuitions. « Il paraissait inspiré, dit un témoin qui n'avait jamais assisté à pareille fête, et son inspiration était ressentie par la maigre assemblée presque douloureusement. » « Ilprocédaitintrépidement,ditun autre, d'une solennelle allure uniforme, ne se souciant pas plus déplaire que de déplaire à ses auditeurs ; parfois même inconscient peutêtre de leur présence, alors qu'il tournait son œil froid, au regard absorbé, apparemment éteint en dépit de l'ar-

deur de son inspiration, non pas vers ces hommes et ces femmes qui l'écoutaient, mais vers ces sublimes sphères cçlestes dont il exposait en un langage si élevé l'origine et les destinées. » Cette description de l'orateur inspiré complète dignement celle du philosophe exalté et de V^mant extatique : pour tout spécialiste compétent, Poe était alors en pleine phase maniaque.

L'échec pratique de cette tentative n'eut, du reste, pas la moindre influence sur l'inconscience absolue de notre chimérique publiciste: «Tout s'est passé comme je ledési- « rais, écrit-ilàunami, et mon succès final est certain ; si- « non, j'abandonne mes droits au titre de Vates... Aussi « suis-je bien tranquille sur le compte de ma conférence : « ce que j'ai avancé viendra en temps opportun révo- « lutionner le monde des sciences physiques et métaphy- « siques. Je dis ceci avec calme; mais je le dis... » et il n'en ajoute pas moins à sa lettre douze pages de postscriptum pour étayer quelque peu ses chancelantes démonstrations. Au cours d'une discussion, un ami de Mrs Shew, s'étant risqué à faire quelques objections à ses conclusions panthéistes, remarqua soudain que son ton et ses manières, d'abord très calmes, changeaient d'une façon inquiétante. « Une expression de méprisant orgueil, digne du Satan de Milton, illumina sa délicate face pâle et son large front ; un étrange frémissement parut agiter et amplifier pour un instant sa mince personne ; finalement il s'écria : « Ma nature tout entière se révolte à l'idée qu'il peut y avoir dans l'Univers quelque Etre qui soit supérieur à moi ». Quelques jours plus tard, autre manifestation typique. Il se présente chez l'éditeur Putnam « d'une manière quelque peu nerveuse et surexcitée » pour une affaire « de la plus haute

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importance. » Il ne s'agissait de rien moins, dit-il, que de la publication à' Eurêka. Ce livre « obtiendrait du premier coup un intérêt si intense et si universel que l'éditeur pourrait renoncer à toutes ses entreprises et faire de ce seul livre l'affaire de toute sa vie. Une édition de 50.000 exemplaires pourrait suffire pour débuter; mais ce serait un mince début... Tout cela dit et bien autre chose encore, non pas avec ironie ni en manière de plaisanterie, mais avec une intensité sérieuse. » Mr Putnam , « impressionné » malgré tout, se décida à tirer le livre, non pas, il est vrai, à 50.000 exemplaires, mais à 500; et ce fut « un bouillon ». Ainsi parut en juin 1848, Eurêka poème en prose, par Edgar A. Poe, dédié à Alexandre de Humboldt. La préface, la conclusion et mainte autre partie du livre indiquent nettement l'état mental du pauvre philosophe inspiré.

La santé physique et la santé morale de Poe se trouvent, avec plus de précision encore, décrites dans le récit suivant, qui renseigne, en outre, sur ses procédés de composition poétique à cette époque. Un jour, de passage chez Mrs Shew, le poète se plaint de ne plus pouvoir, en son épuisement, écrire de vers. Or les cloches sonnaient alors aux églises voisines; Mrs Shew écrit sur une feuille : «Les cloches, par E. -A. Poe», et, au dessons, elle ajoute : «Les cloches, les petites cloches d'argent ». Sur ce thème, machinalement Poe développe une strophe. Mrs Shew suggère : «Les lourdes cloches de fer. » Nouvelle strophe à demi inconsciente ; et ainsi le poème entier. Fatigué, Poe se retire dans une chambre voisine et y dort douze heures, le pouls battant à peine, la tête démente. Le lendemain, il ne semblait se rappeler ni son travail de la veille, ni son état morbide de la nuit.

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Ou devine, à lire ce récit, quelle aimable intimité s'était établie entre le poète et sa bienfaitrice : l'exaltation de Poe en rompit vite le charme. Par bonté, sans doute, et aussi pour flatter ses goûts d'esthète, Mrs Shew avait donné carte blanche à l'auteur de Landor's Cottage pour la décoration d'une salle de laausique et d'une bibliothèque; jugez de la reconnaisnaissance de Poe par le ton de sa réponse : « Ma chère <( amie Louise, rien ne m'a donné depuis des mois plus « de plaisir réel que votre lettre... Quelle bonté de votre .<( part que de me permettre de vous rendre ce petit ser- <i vice\... Louise! la plus brillante, la moins égoïste de •« toutes les créatures qui m'aiment!...» Inquiète de ces .élans passionnés, Mrs Shew essaye vainement d'y metitre un frein; Poe s'en offense et n en recommence que de plus belle. Alarmée, elle se décid. enfin à prendre congé •de son trop amoureux malade; en une interminable lettre affolée, Poe la supplie, la conjure de ne point l'abandonner, de ne point abandonner sa « pauvre âme perdue ». « De si tendres et si loyales natures, dit-il, sont toujours « fidèles jusqu'à la mort; mais vous n'êtes pas morte, <( vous êtes pleine de beauté et de vie !... Oh! Louise, <i que de douleurs il y a devant vous I Votre naïve et « sympathique nature sera constamment blessée en ses <( contacts avec le monde vide et sans cœur; et moi, <i hélas ! si quelque pur amour de femme loyale et tendre <( ne me sauve, à peine resterai-jc une année de plus « vivant !... Pourquoi détourner votre âme de son vrai « devoir à l'égard des affligés pour la donner au monde « ingrat et avare?... Il est trop tard; la cruelle marée « vous emporte flottante.. C'est la une terrible épreuve « pour moi. »

La triste éloquence décousue de cette lettre, qu'on ne peut guère citer en son intégrité, semblaà Mrs Shew sans remède : elle ne répondit point; et jamais plus la charitable bienfaitrice et son trop fervent protégé ne se rencontrèrent ici-bas. La « pauvre âme perdue » de Poe dut se mettre en quête d'autres sauveurs.

VL — Mrs Whltman

Ce sauveur fut pour l'heure une femme de lettres que Poe n'avait, pour ainsi dire, jamais vue. De six années plus âgée que lui, Mrs Sarah Whitman, de Providence, depuis quinze ans veuve d'un avocat de Boston, s'était fait une certaine célébrité par ses vers et aussi, il faut bien le dire, par ses excentricités de mise, de manières et d'idées : elle était romanesque, mystique, théosophe même et, partant, se laissait facilement entraîner par ses tendances supertitieuses et sentimentales.

Poe a lui-même raconté d'une manière plus ou moins vraisemblable la genèse de sa nouvelle passion idéale. Une allusion aux « excentricités ))de Mrs Whitman attira son attention, dit-il: il les retrouvait en lui-même. « Une « profonde sympathie s'empara dès lors de mon âme... « Dès cette heure je vous aimai. Je n'ai jamais depuis « ni lu ni entendu votre nom sans éprouver un frisée son à la fois de ravissement et d'anxiété... Mon âme « buvait, avec une soif délirante, tout ce ce qu'on disait « à votre sujet en ma présence ». Mrs Whitman ayant, par une curieuse coïncidence, adressé à l'auteur du Corbeau une (( Valentine » innocente, Poe y vit une intervention du Destin : « Je me perdis pendant des semaines en un v« rêve où tout n'était que félicité », En cette disposition

mystique, il relit ses anciens vers à Hélène : « ils expri- « maicnttout, tout ce que j'aurais voulu vous dire, si pleit( nement, d'une manière si précise et si exclusive, qu'un -(( frémissement de superstition intense parcourut tout « mon être... Pour un homme accoutumé comme moi au « calcul des Probabilités, ils prenaient positivement un air (( de miracle ». Dès lors, Sarah Whilman devient pour lui sa seconde Hélène, et il lui adresse ces magnifiques vers dans lesquels il la décrit telle qu'il l'aurait vue une fois à Providence, amante sérapliique en son parterre de roses transfigurées par l'extase, l'un des plus beaux et des plus étranges chefs-d'œuvres qu'ait jamais inspirés l'amour platonique. « La sainte passion qui hvàXe pour « elle en mon sein, se dit Poe, vient duGiel, estcéleste, et « n'a point de souillure terrestre. C'est ainsi que dans les « replis de son cœur pur doit reposer au moins le germe (( d'un amour réciproque ». En lisant ces vers anonymes, Mrs ^^'hitman se douta peut-être de cette merveilleuse prédestination ; en tout cas, elle se garda pour le moment <ren faire le moindre aveu.

Secrètement Poe s'informa des sentiments de son âme-sœur auprès d'un amie de Providence ; cette amie ■n'eut naturellement rien de plus pressé que de remettre entre les propres mains de Mrs Whitman cette lettre •confidentielle, à l'heure même où une autre amie faisait d'identiques révélations. L'àme-sœur, ainsi prévenue, garda encore le silence. Alors Poe se déclare publiquement : dans une conférence à Lowell, il place MrsAMiitman au premier rang parmi les poétesses américaines -pour la perfection de l'art, l'enthousiasme, l'imagination et, à proprement parler, le génie. Toujours même -.silence. Apparemment désespéré, Poe part pour le Midi,

y ébauche une intrigue nouvelle, s'engage même, lorsque lui parviennent enfin deux strophes d'un poème sur Une nuit d'Août. C'était Mrs Whitman qui, après deux mois de délais, se décidait à ainsi répondre, « en badinant », dit-elle, aux déclarations indirectes de Mr Poe. Voilà aussitôt la grande flamme platonique rallumée ! « ODieu!. « s'écrie Poe, que de temps,... que de temps \.]aÀaiiienà\\ « en vain ^ espérant contre tout espoir,... jusqu'à ce que « je fusse enfin devenu la proie d'une humeur bien plus « sombre,., bien plus insensée que le désespoir !... J'al- « lais prendre une voie qui m'aurait mené loin, loin de « cous, ma douce, douce Hélène, loin du rêve divin de « votre amour » .

Cette longue, longue missive passionnée ne suffit pas aux efîusions de son cœur débordant ; Poe accourt à Providence, il se présente chez sa bien-aimée. « Dès que « vous êtes entrée dans la pièce, dira-t-il plus tard, pâle, « hésitante, le cœur manifestement opprimé, j'ai pour la (( première fois de ma vie senti; j'ai, tout tremblant, « reconnu l'existence d'influences spirituelles qui échap- « peut entièrement à la raison. Je vis que vous étiez « Hélène, mon Hélène, l'Hélène de mille rêves, celle que (( le grand Donateur de tous les biens avait prédestinée (( pour moi, pour moi seul... Etmonâme entière frisonna « d'une extase tremblante ». H passa deux soirées chez elle, « heures célestes où sa tête vacillait sous le (( charme enivrant de sa présence » ; et, par suite d'une coïncidence ou d'une intention également remarquables, ("est dans un cimetière que, les larmes aux yeux, il lui dit : « Hélène, j'aime maintenant, j'aime pour la pre- (( mière etuniquefoisdema vie ». Troublée, éperdue, Mrs ^Vhitman ne répond pas ; elle hésite, elle consent seule-

ment à s'exprimer par écrit. « Quoique ma révérence pour votre intelligence, écrit-elle, et mon admiration pour votre génie fassent que je me sens comme un enfant €n votre présence, vous n'êtes peut-être pas sans savoir que je suis de bien des années plus âgée que vous ?» «Eh « quoi ! lui répondit-il, chérie^ ne sentez-vous pas que <( c'est ma nature la plus divine, mon être spirituel qui « brûle et languit de s'unir au vôtre. L'âme a-t-elle un âge ? « L'immortalité peut-elle envisager le temps ? Ce qui n'a « ni commencement ni fin peut-il tenir compte de quelques « misérables années de vie incarnée ?... » Mrs Whitman finit par avouer des objections plus difficiles à exprimer. « Que de fois, écrit-elle, n'ai-jepas entendu dire devons: Il a de grandes facultés intellectuelles, mais pas de principes, pas de sens moral ». Et Poe de répondre « Est-il <i possible que de telles expressions aient pu être répé- « tées à moi, — à moi ; — par celle que j'aimais, ah ! que « j'aime !... Parle Dieu qui règne aux cieux, je vous « jure que mon âme est incapable de déshonneur, qu'à « l'exception de folies et d'excès intermittents que je <( déplore amèrement,... je ne puis me rappeler aucun « acte de ma vie qui puisse faire monter de la rougeur « à ma joue, ou à la vôtre »..,

En fait, des tiers, amis de Mrs Whitman et ennemis de Poe, s'étaient interposés pour empêcher ce mariage. « Connaissez-vous Sarah-Hélène Whitman? écrivait l'un d'eux à Griswold. Vous êtes naturellement au courant de son mariage avec Poe. Elle m'a paru une brave fille, et Poe vous savez ce qu'il est... Je sais bien, ajoute ce profane humoriste, qu'une veuve d'un certain âge épousera n'importe quel homme qui ne soit pas nègre; mais cela me semble tout de même ici une terrible conjecture.

Mrs Whitman n'a-t-elle pas des amis de votre connaissance qui puissent loyalement lui expliquer Poe ? Je n'ai jamais tenté pareille chose qu'une fois en ma vie, et le résultat immédiat fut deux ennemis et la précipitation du mariage. Tout de même je crois qu'il faut la détromper. » La belle-sœur de Mrs Osgood, très au courant des aventures plus ou moins extatiques de Poe, dut à ce propos intervenir, et d'autres encore, sans nul doute; car Poe ne tarda pas à écrire : « Ne vous rappelez-vous pas « avec quel profond soupir je vous ai dit : « Mon cœur « souffre, carje vois que vos amisne sont pas les miens. » De Lowell où il s'est rendu pour une nouvelle conférance, Poe n'en renouvelle pas moins à Mrs Whitman ses protestations; il la conjure d'avoir confiance en lui, il la supplie de réaliser les poétiques rêves de bonheur qui hantent son imagination. « J'ai laissé ma fantaisie errer « avec vous et avec ceux qui vous aiment, vers les rives « de quelque paisible rivière, en quelque charmante vallée <( de notre pays. C'est là qu'en un coin de terre qui ne « serapas trop éloigné du monde, nous exercerons un goût « que n'entraveront point des conventions banales... en « bâtissant pour nous-mêmes une chaumière d'une beauté « étrange, quoique simple. Oh ! les charmantes et magni- <( fiques fleurs... qui l'enseveliront, la splendeur des <( magnolias et des tulipes qui en seront les gardiens, le « luxueux velours des pelouses, le miroitement du ruis- « seau qui coulera tout près de la porte, le paisible conte fort d'un intérieur plein de goût, la musique, les livres, <( les tableaux sans ostentation, et, par dessus tout, l'axe mour , l'amour qui répand sur l'ensemble une gloire inal- <( térable. » Hélas ! la séraphique amante hésitait toujours il prendre pied en ce terrestre paradis de leurs célestes

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amours; l'Eléonore de quarante-cinq printemps se méfiait de ce nouveau Vallon du Gazon-Diapré, évoqué à son intention. N'y tenant plus, Poe lui annonce sa venue pour le samedi suivant.

Or Poe ne vint pas. Un subit accès de mélancolie l'avait terrassé en route, « un horrible pressentiment du malheur » l'enveloppant comme «l'ombre de la Mort». «Je me (( mis au lit, écrit-il, et pleurai durant une longue, longue (( et hideuse nuit de désespoir. Quand le jour parut, je « me levai et tâchai de calmer mon esprit,... mais rien « n'y faisait : le démon me tourmentait encore. Enfin je « me procurai deux onces de laudanum,... j'en avalai la (( moitié,... je perdis entièrement la raison,.. Laissez- « moi omettre les affreuses horreurs qui suivirent. Un (K ami était là qui m'aida et (si l'on peut dire ainsi) me « sauva... Il paraît qu'après que le laudanum fut rejeté « de mon estomac, je redevins calme et, pour un obser- « vateur superficiel, sain d'esprit».

Cependant Mrs Whitman attendait toujours. Le mardi matin, Poe se présente ; elle refuse de le recevoir, attribuant son retard à un accès d'ivresse. Il insiste; nouveau refus. Il écrit : « Très chère Hélène,... je suis très ma- (( lade, — tellement qu'il me faut rentrer chez moi au « plus tôt ; — mais, si vous me dites : « Restez », je tâ- « cherai de le faire. Si vous ne pouvez me voir, écrivez « un seul mot pour me dire que oui, vous m'aimez, et « qu'en toutes circonstances vous serez à moi. » Elle cède, elle le reçoit l'après-midi même. Expliquant sa crise par l'inquiétude dans laquelle le jetaient ses indécisions, Poe se remet à plaider sa cause « avec l'éloquence (c'est Mrs Whitman qui parle) qu'il savait déployer avec une puissance sans égale. » Le lendemain, Mrs Whitman lui

Ht quelques passages d'une lettre la mettant en garde contre lui ; il semble « profondément affligé » et profite de l'arrivée de quelques visiteurs pour se retirer; elle ajoute : a Nous nous reverrons ce soir, n II ne revient pas, mais « passe la soirée dans le bar de son hôtel, et, après une nuit de délire frénétique, revient le lendemain chez ma mère (c'est encore Mrs Whitman qui parle) en un état de grande surexcitation et de grandes souffrances mentales, déclarant que son bonheur en ce monde et dans l'éternité dépendait de moi. » Les éclats de sa voix retentissaient dans toute la maison avec des accents déchirants. « Jamais je n'ai rien entendu de si effrayant, dit la pauvre femme, effrayant jusqu'à en être sublime. Il me saluait comme un ange envoyé pour le sauver de la perdition... Dans l'après-midi, il se calma...» Un médecin convoqué, constatant des symptômes de « fièvre cérébrale » , conseilla de le transporter chez un ami » ; il y reçut les meilleurs soins jusqu'à sa guérison.

Qui le croirait ? Si pleinement édifiée qu'elle le fût sur l'état mental et moral de Poe, Mrs Whitman, endépitdes supplications de sa mère et de ses amis, consentait quelques jours plus tard à devenir la femme de ce malade désespéré, sous la condition expresse, il est vrai, qu'il ne toucherait désormais aucun stimulant. Poe jura une fois de plus de ne jamais cédera la maudite tentation; et, le lendemain soir, quittant Providence, il écrivait : (( Ma très chère Hélène, si bonne, si loyale, si généreu- « se, si inaccessible à tout ce qui aurait ému tout autre « être qu'un ange ; bien-aimée de mon cœur, de mon ima- « gination, de mon intelligence ; vie de ma vie, âme de « mon âme, chère Hélène, comment vous remercierai-je « jamais comme je le devrais ? Je suis calme et tranquille ;

« et, n'était une ombre étrange du malheur qui me « hante, je serais heureux. Que je ne sois pas suprê- « mement heureux, alors même que je sens votre <( amour en mon cœur, me terrifie. Qu'est-ce que cela <( veut dire ? Peut-être n'est-ce que l'inévitable réaction <( après tant de surexcitations. » A son arrivée à Fordham, Mrs Glemm trouva Poe, en effet, a tellement changé qu'elle eut de la peine aie reconnaître. »

Alors se suivirent, longues, fréquentes, presque quotidiennes, les lettres de Poe à Mrs Whitman, toujours sur le même ton d'exaltation suprême. «Elles expliquent, dit celle-ci, mieux que toute autre chose les singuliers éléments de sa complexe nature : l'intense superstition, la terreur obsédante du mal, le tendre amour plein de remords l'imagination prophétique, tantôt fière et triomphante, tantôt mélancolique et alarmée, l'extrême sensibilité au blâme, la protestation indignée et douloureuse contre les reproches injustes. » Elles expliquent, hélas ! bien plus encore ; elles sont autant d'irrécusables témoignages de démence, d'une démence faite d'exaltation maniaque qui, dans la même page, avec une mobilité vertigineuse, mêle, sans plus d'égard pour le sens commun que pour le sens moral, la dépression mélancolique, la folie des grandeurs, les idées de persécution et, il faut bien l'avouer, jusqu'à la plus flagrante duplicité. Nous en faisons donc grâce au lecteur; une citation suffit. « Si vous voulez avoir confiance (( en moi, écrit-il un beau jour, je pourrai satisfaire vos « plus extrêmes désirs. Ce serait un glorieux triomphe, « Hélène, pour noMs, — pour vous et pour moi... Ne seraLit' « ce pas « glorieux », chérie, de former en Amérique la « seule aristocratie indiscutable, — celle de l'intelli- « gence, — de s'en assurer la suprématie, — de la mener

(( et de la gouverner ? Tout ceci, je puis le faire, Hélène^ « et je le ferai, si vous m'y conviez, — et si vous m'aidez. »

Les choses allaient donc au mieux, selon toute apparence, lorsqu'un mois plus tard Poe, se rendant à Providence pour une conférence, rencontre à la gare de New- York une dame qui lui dit: « Mr Poe, allez-vous à Providence pour vous marier ? — J'y vais, dit-il, faire une conférence sur la poésie » ; puis, après une pause, etd'un air plein de réserve : « Ce mariage ne pourra jamais avoir lieu. » Qu'y avait-il donc ? « des circonstances, paraît-il, qui menaçaient de retarder indéfiniment, sinon d'empêcher tout à fait le mariage. » Poe, sa conférence faite, n'en obtient pas moins de Mrs Whitman « son consentement pour un mariage prochain » . Par malheur, le soir même, il cède à la tentation de boire en compagnie de quelques jeunes gens et se présente chez Mrs Whitman « légèrement surexcité » . Le lendemain matin, contrit et prodigue de promesses, il persuade quand même Mrs Whitman de fixer le lundi soir pour la cérémonie du mariage; et il écrit aussitôt à un pasteur pour le prier d'officier et à Mrs Glemm pour l'informer qu'elle ait à recevoir à Fordham sa femme et lui le mardi suivant»

Radieux d'espoir, il revient l'après-midi, mais trouve un accueil glacial : Mrs Whitman venait d'apprendre qu'il avait bu le matin même. « Rassemblant quelques papiers qu'il avait confiés à ma garde, dit-elle, je les mis en ses mains sans un mot d'explication ni de reproche; et, toute accablée et épuisée par ces luttes mentales... je mouillai d'éther mon mouchoir et me jetai sur un sofa, espérant me plonger en une inconscience complète. Se mettant à mes genoux, il me supplia de lui parler, de lui dire un mot, rien qu'un seul mot. Je répondis enfin près-

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que indistinctement : « Que puis-je dire? — Dites-moi que vous m'aimez, Hélène. — Je vous aime. Tels furent les derniers mots que je lui adressai ». Ce jour même, accompagné à la gare par un ami, Poe prenait le train pour New-York.

L'étrange rupture de cet engagement donna lieu aux plus (( scandaleuses rumeurs » ; elles finirent par irriter Poe à tel point que, trois semaines plus tard, il écrivait à Mrs Whitman une dernière lettre pour la supplier d'y mettre fin : « Il n'est pas de provocation qui m'induise à dire du mal de vous, ajoute-t-il, même pour ma propre défense;... votre simple désaveu (de ces calomnies) est tout ce que je désire ». « A sa lettre, dit étrangement encore Mrs Whitman, je n'osai pas répondre, « Mais, tandis qu'inconséquent à son tour, Poe oubliait ou feignait de se réjouir, Mrs Whitman gardait en son cœur pour le poète aimé un culte vraiment aveugle qui ne fit que grandir après la mort de Poe, et finit par s'exprimer en prose comme en vers avec une mystique ferveur.

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