VII. — « Annie
Doute-t-on encore de l'état anormal de Poe ? Eh bien ! que l'on sache qu'à l'heure même où sa passion exaltée pour Mrs Whitman semblait le prendre tout entier, Poe avec une égale désinvolture s'abandonnait à des sentiments non moins extrêmes pour une tout autre femme, une jeune femme mariée, apparemment très douce et très tendre, Mrs R. Dès sa première conférence à Lowell, en 1848, Poe avait fait chez ses hôtes la connaissance d'une famille H.; celle-ci le reçut à son tour dans le village voisin de Westford, lors de sa seconde conférence en
octobre. Les naïves descriptions de la plus jeune miss H. montrent jusqu'à quel point le pauvre être hagard pouvait encore faire illusion auprès d'àmes crédules et enthousiastes. Poe lui apparaît petit de taille, mais comme grandi par la noble expression et la royale attitude de sa tête; ses yeux clairs si tristes semblaient regarder comme d'une éminence; et sa voix sourde semblait tomber d'une hauteur lointaine ; toujours calme et grave, il souriait rarement et ne riait jamais. « Son âme comme une étoile demeurait à l'écart », ajoute la jeune lectrice de Wordsworth.
Ses manières s'étaient étrangement libérées de toute contrainte sociale. Le jour il s'en allait errer seul, « pour voir les collines », disait-il. Un soir il rentre, poudreux, tête nue, « les yeux comme dilatés et illuminés par l'effet excitant de la promenade ». Puis, assis devant un grand feu de bois, « les regards fixés sur les charbons ardents, il tient la main de sa chère amie Annie [sœur aînée et mariée de la narratrice] pendant les longs moments oii personne ne causait ». Quinze jours après son départ, son « douloureux » départ, il écrit à cette jeune femme qu'il connaissait à peine : « Ah ! An- « nie ! Annie ! mon Annie ! Quelles cruelles pensées ont « dû torturer votre cœur durant cette terrible quinzaine « pendant laquelle vous n'avez rienrequ de moi, pas même « un seul petit mot pour vous dire que je vivais encore...» [C'est alors, en effet, qu'il faillit s'empoisonner avec une trop forte dose de laudanum]. « Gomment vous ex « pliquerai-je les amères, ainëres angoisses qui m'ont « torturé depuis que je vous ai quittée... Quand j'arri- « vai, je vous écrivis une lettre en laquelle je vous ouvrais « tout mon cœur, à vous... Je vous dis comment mes
« luttes étaient plus que je ne pouvais supporter... Je « vous rappelai cette promesse sacrée qui fut la der- « nière que j'exigeai de vous en partant, la promesse « que, quelles que fussent les circonstances, vous vien- (( driez à mon lit de mort. Je vous implorai de venir « alors. Est-ce beaucoup vous demander, douce sœur « Annie ? [et il la supplie de trouver à Westford une petite chaumière bien humble où il puisse vivre prè& d'elle]. Ce serait un paradis supérieur à mes plu& « chères espérances. [Qu'elle vienne, au moins, le trouver à Fordham !] Ah ! Annie, n'est-ce pas possible ? Je « suis si malade, si affreusement, désespérément malade « de corps et d'esprit que je sens que je ne peux plus c vivre !... Ne vous serait-il pas possible de venir, ne m serait-ce qu'une petite semaine, jusqu'à ce que je cal- « me mon affreuse agitation qui, prolongée, détruira ma « vie ou me rendra désespérément fou. Adieu, — ici-ba& ft et par delà, — je suis à jamais à vous. Eddy. » La sage Mrs Glemm joignit un mot, disant combien « ce serait incommode » [pour ne pas dire davantage, sans doute], de recevoir la jeune femme dans le minuscule logis de Fordham; mais elle ajoute cette parole imprudente : « Ecrivez-lui souvent : car il a passé toute la nuit à délirer à propos de vous ».
Si confiante qu'elle fût, la « douce sœur Annie » ne répondit pas. Au bout de huit jours, Poe impatient adresse à sa sœur, presqu'une enfant, ce pressant message non moins étrange : « Chère Sarah, ma chère sœur « Sarah ! s'il y a quelque pitié en votre cœur, répliquez « de suite à cette lettre, et dites pourquoi Annie ne m'é- « crit pas... Si je n'aimais pas votre sœur de l'amour le « plus pur et le moins exigeant, je n'oserais pas me con-
« fier à vous ; mais vous savez bien avec quelle sincérité (( et quelle />M/'e/e je l'aime, et vous me pardonnerez... « Son silence remplit toute mon âme de terreur. Qu'elle (( m'écrive une seule fois de plus et je supporterai tout... « Vous auriez pitié de moi, si vous connaissiez l'angoisse (( de mon cœur. Ne manquez pas de me répondre de suite. (( Dieu vous bénisse, ma douce sœur. Edgar ».
Poe alla plus loin encore : le 23 janvier, après sa rupture avec Mrs Whitman, dont il parle maintenant comme d'un soulagement, comme d'une séparation qu'il avait recherchée, Poe, en son affolement, va jusqu'à adresser à « Annie » sa propre lettre d'adieu à Mrs Whitman, en la priant de la mettre à la poste de Boston ; la confiance à l'égard d'une femme peut-elle pousser plus loin l'indélicatesse à l'égard d'une autre ? Enfin, il s'emporte contre la bande venimeuse et sans cœur des femmes de lettres, se plaint des mauvais bruits qui se répandaient à Lowell, met sa « fidèle amie » au courant de ses projets littéraires, de ses magnifiques espérances et de ses déboires navrants, de ses émotions contradictoires et de son intime état d'âme, et proteste infatigablement de son amour si pur, si peu mondain, de sa joie divine, de son inexprimable bonheur. Gomme pour la correspondance avec Mrs Whitman, le plus sage est, croyons-nous, ne pas trop citer ces longues lettres décousues, rédigées en une hâte fébrile : toutes leurs exagérations, toutes leurs fades sentimentalités, toutes leurs suspectes déclamations finiraient par révolter quiconque n'est pas prévenu du lamentable désarroi de leur auteur. Sans jamais, il est vrai, tomber, comme celles d'un Saint-Preux, dans la vulgaire sensuasualité, elles appartiennent, par la vertigineuse succession de leurs sentiments affolés, à cette riche littérature
démente qui est, en dépit de l'erreur de certaines esprits, infiniment moins digne d'admiration que de pitié.
Si invraisemblable que cela puisse paraître, l'infatigable activité de Poe, loin de s'épuiser en cette volumineuse correspondance et dans les multiples intrigues qui l'accompagnaient, trouvait encore le moyen de seprodiguer en efforts intellectuels de toute nature. Poe s'en allaita Lowell, à Providence, et ailleurs faire conférence sur conférence, à propos du Principe poétique^ des Femmes poètes d'Amérique^ etc. ; l'une de ces conférences attira, paraît-il, près de 2.000 auditeurs. Au South Literary iT/ess6'/igerqu'aprèstantd'années il retrouve fidèle, il donne en septembre 1848 un article sur les poèmes de Mrs S. Anna Lewis, en novembre the Rationale of Verse; à r Union Magazine, en décembre son fameux poème A Hélène ; en février 1849, au Godeys Ladys Book, sous le titre de Mellonta Tauta, une revision de son introduction à Eureka\ au Flag of our Union, le conte macabre Hop-Frog et les beaux vers A ma Mère; en mars, au Messenger, une acerbe critique de la Fable for Critics de Lowell; et il écrit, en outre, les pathétiques vers Pour Annie, la dolente ballade Annahel Lee, Eldorado, Lando7'\s Cottage et bien d'autres œuvres qui ne paraîtront <ju'après sa mort. Le projet du Stylus l'avait repris, ])lus mirifique que jamais; et, chose à peine croyable, il avait fini par trouver un bailleur de fonds, un certain E. H. M. Patterson, de Oquawka. « Il n'y a pas de raison « au monde, lui assure-t-il bravement, pour laquelle, par « une habile direction pleine de talent et d'énergie, la 4( nouvelle revue n'atteigne pas en quelques années, <( mettons 5 ans, un tirage de 20.000 numéros, auquel <( cas elle donnerait un revenu net de 70 ou 80.000 dol-
« lars. Je n'ai pas besoin de dire qu'une telle revue exerce cerait en Amérique une influence littéraire comme il « n'y en a jamais eu ». Il se fait fort, du reste, d'obtenir en trois ou quatre mois, par ses voyages et ses conférences dans le Sud et l'Ouest, les signatures de 1.000 abonnés prêts à payer au tirage du premier numéro. En attendant, il lui faut évidemment de l'argent, et il commence par emprunter 100 dollars au futur associé.
Jamais, à vrai dire, le déséquilibre de Poe n'avait été plus flagrant qu'en ce déclin de sa vie ; ce n'était plus alors que hauts et bas perpétuels, chimériques éblouissements et marasmes irrémédiables. « Ma santé est meil- <( leure que je ne l'ai jamais connue, écrit-il à Thomas; « je suis plein d'énergie et décidé à réussir.., N'en « doutez pas, la littérature est la plus noble des profes- (( sions, la seule qui convienne à un homme... Je n'aban- « donnerais pas mes espérances pour tout l'or de la Ga- <( lifornie... » Même antienne avec Annie : « Je me mets « à très bien réussir, à mesure que mon ardeur me re- « vient, et j'espère bientôt, trèfi tôt me trouver hors de « /oM/e difficulté. Vous n'avez pas idée de mon activité. (( Je veux être riche ^ je veux triompher... Les invitations <( à écrire ne font que pleuvoir tous les jours... J'ai con- <( tracté un engagement avec toutes les revues d'Améri- « que, sauf Peterson's National... » Par malheur, le mois suivant, il faut en rabattre : « Tout semble frustré! » Presque toutes les revues se dérobent piteusement, le fidèle Godey s'est brouillé ; d'autres renvoient prose et vers ; le pauvre génie méconnu en est réduit aux plus misérables périodiques. Et Poe se déclare « malade », ou plutôt « déprimé », «affreusement souffrant d'une sombre tristesse » due non pas aux « événements ». dit-il:
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« Non, ma tristesse est inexplicable, et je n'en suis que « plus triste. Je suis plein de sombres pressentiments. « Rienne me ranime ni ne me console. Ma vie me semble « gaspillée, l'avenir m'apparaît comme unvicle affreux...» <( J'ai cru à plusieurs reprises, confirme Mrs Glemm, qu'il allait mourir. Dieu sait si je désire que nous soyons tous deux dans nos tombes : cela vaudrait mieux, j'en suis siire. » L'idée de la mort le hantait, en effet, plus que jamais ; elle se mêlait de plus en plus intimement à ses rêves d'amour ; elle inspirait ses vers macabres ; elle le provoquait au suicide ; c'est alors qu'il écrivit ses fameuses strophes à Annie venant le consoler et le caresser dans la tombe. Il se hâte même de mettre en ordre toutes ses affaires et, par écrit, confie à Griswold la publication de ses œuvres posthumes et à Willis la rédaction d'une notice biographique.
Il n'en partira pas moins, dit-il, pour sa grande tournée •dans le Midi, ail le veut, » mais l'argent manque; par un habile stratagème lui arrivent vers la fin de juin les .avances de son futur associé. Alors, adieu à la Nouvelle- Angleterre ! adieu à la pauvre chaumière de Fordham ! adieu à la très chère, très « généreuse » amie de Westford! « La veille de son départ pour Richmond, dit wne autre amie intime, Mrs Lewis, chez laquelle il passa sa dernière nuit en compagnie de la pauvre Muddie, il semblait fort triste... En me quittant le lendemain matin, il prit ma main dans la sienne et, me regardant dans les yeux, il me dit : « Chère Stella, ma bien chère <( amie, vous me comprenez et vous m'appréciez vrai- « ment : j'ai le pressentiment que je ne vous reverrai
« jamais Si jamais je reviens, écrivez ma vie;
« vous pouvez me rendre justice et vous le ferez. »
Pourtant, ajoute Mrs Glemm, « au moment des adieux sur le paquebot, quoiqu'il fût si abattu, il tâcha encore de m'égayer : « Pour la grâce de Dieu, ma chère mère, « dit-il, ne craignez rien pour votre Eddy ! Songez « comme je serai sage tant que je serai loin de vous, et « que je reviendrai pour vous aimer et vous consoler. » Et ainsi, tout agité par de vastes espoirs et de sombres pressentiments, tout plein de grands projets d'affaires et de vagues amours contradictoires, Poe retournait au pays ■de ses premiers rêves et de ses premières folies, l'instable Poe, aussi peu guéri de ses folles chimères qu'aux allègres jours des départs aventureux.