I. — Avant le Corbeau
Profitons de cette traversée de Poe pour parcourir ses nouvelles poésies. En 1845 avait paru le volume : le Corbeau et autres poèmes. « Des événements indépendants a de ma volonté, dit la préface, m'ont empêché de faire « en aucun temps quelque efîort sérieux en ce qui aurait « été, en de plus heureuses circonstances, la carrière de « mon choix. » C'est vrai, et c'est même peu dire : né poète, l'extatique adolescent avait voué sa vie à la poésie, au point de lui sacrifier ses plus sûrs intérêts; et voilà qu'au moment où il entrait en pleine possession de son art et de son génie, où il comptait en une sérénité requise se consacrer au culte absorbant de la Beauté, les plus dures rigueurs de l'existence : labeurs déprimants et misères intermittentes, le contraignaient à forfaire à sa vocation impérieuse ; au lieu d'extases, il ne rencontrait que déboires et tracas ; sa o passion » maîtresse se trouvait sacrifiée; sa vie, manquée; delà, cette sourde irritation qui ne fit qu'exaspérer le précoce désespoir du poète impuissant.
De moins de cent pages, ce volume ne contient, luimême, qu'un nombre relativement minime d'œuvres nouvelles, déjà parues, du reste, à des intervalles divers en des revues contemporaines. Quelques-unes sont, il est vrai, des chefs-d'œuvre. Les autres sont des morceaux juvéniles patiemment repris et parfois portés jusqu'à leur perfection dernière.
Poliden, de quelques années postérieur à Tamerlan, n'approche pas de cette perfection; tant s'en faut. En cinq languissantes scènes traversées de deux violents coups de théâtre, le jeune flirteur de Baltimore a prétendu dramatiser quelque banal épisode de jeunesse ; il n'a réussi qu'à montrer combien peu dramatique était son tempérament : tout dialogue chez lui tourne au monologue, les deux héros ne présentant que deux aspects différents de sa personne. L'âme de Poe était trop morbide, en effet, pour ne pas s'absorber en l'éternelle contemplation de son mal. Toujours enfermé en soi, l'égotiste lyrique, qu'il s'appelle Poe ou Byron, se trouve fatalement voué à l'impuissance dramatique. A tout le moins, de cette œuvre manquée et inachevée, Poe détacha un assez beau morceau académique, le Cotisée, où, nouveau pèlerin romantique, il sait en un mâle et fier langage faire exprimer aux vieilles ruines impériales les mêmes sentiments d'exaltation outrée que son aîné Ghilde Harold.
Les paysages fantastiques de 1831 sont repris et minutieusement remaniés. Gomme jadis Tamerlan, la Vallée Nis, devenue la Vallée sans repos, gagne en perfection rythmique tout ce qu'elle perd en puissance originale ; même progrès artistique dans la Cité dans la mer, qui succède à la Cité condamnée. A la place du Pays féerique
de 1829, une œuvre remarquable Pays de Songe. En ces vers presque contemporains du Corbeau, de subtiles combinaisons de rythme et de rime, d'assonance et d'allitération ajoutent encore à l'ensorcelante puissance de visions aussi malsaines que malfaisantes. Le morne deuil du poète ne s'étend pas seulement à l'univers, il en franchit les bornes : c'est « hors de l'Espace, hors du Temps », jusque dans l'infini de l'idéal, dans la sombre horreur d'une funèbre Thulé peuplée de livides fantômes, qu'il projette le morne Eldorado de ses désespérantes rêveries qu'amplifie l'opium. Un trait commun à tous ces fantastiques paysages, c'est le morne silence, le silence opprimant de leurs lointaines atmosphères raréfiées où ne peuvent respirer que des ombres. On n'y entend que le sourd murmure des fleuves, que le frisson des ruisseaux dans l'ombre, que la vague palpitation des vents sur les cimes d'arbres, que le lugubre bruissement des nuées dans les cieux blafards, que le bas souffle lent des heures lasses. De là, cette terreur sans nom qu'inspire à l'âme oppressée l'étouffante stupeur de ces régions extra-terrestres: c'est (de silence de l'éternité», dira Baudelaire. Au faux sonnet Silence correspond le poème en prose Silence. Les visions les plus ensoleillées de notre monde terrestre sont elles-mêmes envahies par la sinistre brume qui se dégage de l'âme empoisonnée de Poe, « L'âme triste qui passe ici, dit-il, ne contemple tout « qu'à travers des verres assombris » Ainsi la lumineuse île méditerranéenne qui surgit devant nos yeux au joyeux son des mots : Isola d'oro I Fior di Levante! n'évoque dans l'âme lugubre de Poe que le désespérant symbole d'une beauté et d'une félicité à jamais disparues. Du sonnet à Zante, cette mélancolique conception passe
LE CORIÎEAU ET LES DERNIEHES POESIES 203
aux vers à F... et aux strophes à une Ame du Paradis, Dans le bref Hymne que l'amant de Lénore adresse à la Vierge des pécheurs, ne faut-il voir qu'un banal thème poétique dextrement mis en vers, une habile imitation de Coleridge, une accidentelle anticipation de Baudelaire ? Ne serait-ce pas, en une de ces heures de détresse si fréquentes chez Poe, une de ces pathétiques prières dont les paroles bégayées montent invinciblement aux lèvres tremblantes du pécheur, alors même que ni la foi ni l'espérance ne sont dans le cœur ? N'est-ce pas, par l'intermédiaire de cet autre infirme de la volonté, l'éternelle voix de la faiblesse humaine qui une fois de plus s'élève, abdiquant l'orgueil viril et implorant les miraculeux secours d'en-haut ?
Poe était trop bon observateur de lui-même pour ne pas se rendre compte de l'implacable déchéance qui minait son être physique et mental; et le poète-dandy, naguère si fier de sa fascinante personne et de son génie inspiré, en éprouvait, vers la trentième année, une intense douleur mêlée de dépit amer et d'alarme angoissante. Ce lamentable spectacle, assez malaisé à rendre poétiquement, Poe sait le mettre sous nos yeux, sans analyse, sans psychologie apparente, en une allégorie dont chaque trait est une juste et vivante image et dont la triste beauté est poignante. C'est le Palais liante : « Dans la plus verte « de nos vallées, — habitée par de bons anges, — jadis « un beau et majestueux palais, — un radieux palais « dressait la tête. — Dans le domaine du monarque « Pensée, il s'élevait... — Les voyageurs en cette heu- « reuse vallée — par deux fenêtres lumineuses voyaient « — des esprits dont les mouvements rythmiques accom- « pagnaient — les accords d'un luth bien réglé... — Et
« toute éclatante de perles et de rubis était la plus belle « porte du palais — par laquelle s'écoulaient, s'écou- (( laient, — ne cessant d'étinceler, — une troupe d'Echos « dont le doux office — n'était que de chanter — avec « des voix d'une beauté suprême — l'esprit et la sagesse « de leur roi. — Mais de mauvaises choses en robes de « deuil — assaillirent la haute demeure du monarque... (( — Et alentour de sa demeure la gloire qui s'empourprait (( et s'épanouissait — n'est plus qu'un vague souvenir « de conte — du temps jadis enseveli. — Et les voya- « geurs maintenant en cette vallée, — par les fenêtres « d'une lueur rouge, voient — de vastes formes dont les « mouvements fantasques — accompagnent une mélodie « discordante, — tandis que, comme un rapide fleuve « spectral, — par la pâle porte, — une hideuse foule se « précipite sans cesse — et rit, sans jamais plus sou- « rire ». « Si jamais mortel peignit en images, ce mortel est Roderick Usher, » disait Poe par la bouche de son héros ; ce mot ne saurait mieux s'appliquer qu'à Poe luimême. Nous avons, dans les premières strophes de cette allégorie, tout le brillant décor d'une jeunesse fière, exaltée, exubérante. Les traits les plus hardis [quelquesuns sont omis dans la citation] ont leur raison d'être : l'extase se croit séraphique : elle perçoit des harmonies célestes; sa voix n'est qu'un écho d'en haut; ses transfigurations n'ont pas moins de volupté que les brises parfumées; c'est bien la béatitude orgueilleuse d'un monarque imaginaire qui trône fièrement dans le palais enchanté de sa Raison. En voici le lendemain : morne désolation, discorde mentale, incohérence hideuse; la folie convulsionnée ricane, mais ne sourit plus.
Encore plus puissante en son intensité et en son am-
pleur est l'allégorie du Ver conquérant. « Eteintes, éteintes « sont les lumières, toutes éteintes ! — Et sur chaque « forme palpitante — le rideau, suaire funèbre, — tombe « avec la violence d'une tempête — tandis que les anges, « tout pâles et hâves, — se levant et se dévoilant, affirment « — que le drame est une tragédie : l'Homme, et son (( héros : le Ver conquérant. » Les anges spectateurs du drame humain, l'orchestre jouant la musique des sphères, les destins informes agitant cruellement les hommes fantoches, l'Idéal vainement poursuivi en un monde incapable de progrès, voilà encore d'amples images d'une suggestive éloquence. Et tout cela, tant d'efforts et tant d'apprêts, tant de luttes et tant de souffrances pour aboutir à quoi ? Au triomphe ignoble d'un petit monstre cruel, ignoble, dégoûtant. N'y a-t-il vraiment dans la vie, comme le disent ces strophes poignantes, que Péché, Horreur et Folie ?
Il y a l'amour, ce faux frère de l'extase, l'amour qui parfois donne l'illusion du Ciel ici-bas. « Bien-aimée ! <( parmi les âpres douleurs — qui se pressent sur mon « sentier ici-bas, — mon âme trouve du moins quelque (( consolation — en des rêves de toi et y découvre — un « Eden de doux repos... » Conformément à leur inspiration platonique, les poèmes d'amour chez Poe perdent, à dire vrai, en personnalité ce qu'ils gagnent en généralisation. A force de se'spiritualiser en symboles, le langage mêmede cet amour devientaussiimpersonnelque le sentiment qui l'anime : or c'était moins, en réalité, telle ou telle femme qu'aimait l'âme extatique de Poe que sa propre exaltation à propos de chacune d'elles. De là, en presque toutes ses poésies amoureuses, cette absence de tout trait précis, de tout profil net, de tout portrait vivant. Sesmaî-
tresses nesontpas des femmes de chair et d'os; ce sont des Iris en l'air, des créatures transfigurées, des âmes béatifiées, de mystiques projections de son âme extasiée en un idéal vaporeux. A l'une d'elles au Paradis, il dit : « Tu étais tout pour moi, mon amour, — tout ce qui fai- <( sait languir mon âme : — une île verte de la mer, mon (( amour, — une fontaine et un sanctuaii'e — enguirlandé (( de fruits et de fleurs féeriques, — et toutes ces fleurs « étaient à moi. — Ah ! rêve trop brillant pour durer ! — « ah ! Espérance étoilée, qui ne t'es levée — que pour « être éclipsée ! — Une voix me crie du fond de l'Avenir : « Marche ! marche ! » mais sur le Passé, — gouffre obs- « cur, plane mon âme en suspens, — muette, immobile, « hagarde. — car, hélas ! hélas ! pour moi — la lumière de « la Vie n'est plus ! — Jamais, jamais, jamais plus — (tel « est le langage que tient la mer solennelle — aux sables « du rivage) — ne fleurira l'arbre foudroyé — ni ne s'en- « volera l'aigle blessé. — Et tous mes jours sont des (.(. extases, — et tous mes rêves nocturnes — sont là où « luisent tes yeux gris, — oij étincelle la trace de tes pas, « — en quelles danses éthérées ! près de quels flots éter- « nels ! » Ce beau morceau de poésie éthérée est l'exacte application de la formule théorique de Poe : c'est l'extase mélancolique symbolisée en l'amie perdue. La vien'aplus de joie, plus de lumière, plus d'avenir : car la bien-aimée est morte. Aux cieuxne brille plus l'étoile de l'Espérance ; dans le gouffre béant du Passé sombre l'inerte pensée ; les voix éloquentes de la nature ne cessent déjà de crier le f atal iVo more .'précurseur du définitif A^efe/' more /Il ne reste donc rien que les voluptueuses duperies de l'extase. Et toutesces vaines aspirations de l'âme désespérée trouvent leur expression adéquate dans le souple rythme de ces vers
languissants : leurs appels découragés n'expirent à la fin de chaque strophe que pour mieux s'élever dans la double exclamation finale. Jamais peut-être sentiment humain n'a mieux su qu'en ces vers se dépouiller de toute matière pour n'en conserver que l'essence : symbole et mouvement.
Les autres poésies adressées aux belles ensevelies ne méritent pas ce rare éloge. La Ballade d'hy menée aboutit lugubrement à la puérile vision de la bien-aimée gisant malheureuse en sa tombe parce qu'elle y est délaissée. Le Péansous le titre de Lénore et Irène sous le titre de la Dormeuse se retrouvent en 1845, mais changés à en être méconnaissables. Le Péan a subi trois refontes complètes et la Dormeuse causa tant de peine à Poe qu'il finit par la prendre pour sa meilleure œuvre. Aucune poésie ne montre mieux, en réalité, l'insistance du poète de la désespérance à sans cesse revenir vers le passé en quête d'inspiration comme de bonheur; il fallait vraiment que toutesles ressourcesdejoie et de vie lui parussent épuisées pour qu'il s'acharnât ainsi à vouloir de si misérables ébauches faire sortir des chefs-d'œuvre. A tout le moins sur un si pauvre motif n'a peut-être jamais chanté plus riche musique verbale. — Plus saine, quoique bien morbide encore, est l'inspiration d'^'w/a/îe : c'est un mélancolique retour à l'espérance par l'amour, l'amour heureux cette fois. On sent néanmoins qu'en dépit du poignant pathétique de certains vers infiniment suggestifs, il y a en cette prodigalité de cadences symétriques plus de son que de sens, plus de rime que de raison; on sent qu'une âme lasse, de moins en moins capable de pensée, commence H s'endormir au rythme berçant d'une émotion trop profondément, trop monotonement douloureuse. La sourde
voix de l'inconscient, de plus en plus triste chez Poe, finit par prendre le dessus ; elle tend à dominer de ses mornes gémissements, ainsi que le présageait le Palais liante^ le verbe jadis si impérieux de la Raison.