II. — Le Corbeau
Le Corbeau, derrière tout son perfectionnement de surface, laisse entrevoir cet obscur travail de désagrégation intime.
Une fois, en une minuit lugubre, tandis que je m'appesantissais,
[faible et fatigué, Sur maint étrange et curieux volume d'une science oubliée. Tandis que je dodelinais la tète, presque assoupi, soudain se fit un
[heurt, Comme de quelqu'un frappant doucement, frappant à la porte de
[ma chambre.
C'est quelque visiteur, murmurai-je, qui frappe à la })orte de ma
Cela seul et rien de plus. [chambre;
Ah! distinctement, je me souviens que c'était dans le glacial dé-
[cembre.
Et que chaque tison mourant projetait nettement son ombre sur
[le plancher, Avec quelle ardeur je souhaitais le matin; c'est en vain que j'avais
[voulu demander A mes livres un sursis à ma douleur, ma douleur d'avoir perdu
[Lénore.
Cette rare et radieuse jeune fille que les anges nomment Lénore, Et qui n'aura de nom ici-bas jamais plus.
Et le soyeux, triste et vague bruissement des l'ideaux de pourpre Me faisait tressaillir, m'emplissant de fantastiques terreurs incon-
[nues jusqu'alors, Si bien que, pour calmer le battement de mon cœur, je me levai,
[répétant ;
«C'est quelque visiteur qui sollicite l'entrée à la porte dema chambré
Quelque tardif visiteur qui sollicite l'entrée à la porte de ma
C'est cela, et rien déplus. » [chambre,
Aussitôt mon âme se trouva plus forte, et n'hésitant plus désormais, « Monsieur, dis-je, ou Madame, en vérité j'implore voti-e pardon; Mais le fait est que je somnolais, et que vous êtes venu si douce-
[nient frapper, Si faiblement vous êtes venu tapoter à la porte de ma chambre. Que j'étais à peine sûr de vous avoir entendu», et j'ouvris alors la Ténèbres dehors et rien de plus, [porte toute grande ;
Au fond de ces ténèbres plongeant un regard per«'ant, longtemps
[je me tins là à m'étonner, à m'efTrayer,
A douter, à rêver des rêves qu'aucun mortel n'osa encore jamais
[rêver.
Mais le silence ne fut point troublé, et l'immobilité ne donna point
Et le seul nom proféré fut un nom chuchoté « Lénore », [de signe.
C'est lui que je chuchotai, et un écho à son tour murmura le nom
Ce fut tout, et rien de plus. [Lénore, »
Rentrant dans ma chambre, toute mon àme en feu. Bientôt j'entendis encore un heurt un peu plus fort qu'auparavant ; « Sûrement, dis-je, sûrement il y a quelqu'un à la jalousie de ma Voyons donc ce que c'est, et explorons ce mystère ; [fenêtre ;
Laissons mon cœur se calmer un moment et explorons ce mystère! C'est lèvent et rien de plus. »
Là-dessus je poussai le volet, et voilà qu'avec maint frôlement et
[battement d'ailes, Entre un majestueux Corbeau des saints jours d'autrefois. Il ne fit pas la moindre révérence, et ne s'arrêta ni ne s'attarda un
[instant;
Mais, avec un port de seigneur ou de grande dame se percha au-
[dessus de la porte de ma chambre.
Se percha sur un buste de Pallas, juste au-dessus de la porte de
Il se percha, s'installa et rien de plus, [ma chambre.
Alors cet oiseau d'ébène, induisant ma triste àme à sourire, Par le grave et sévère décorum qu'à sa physionomie il donnait : « Bien que ta crête soit rase et tondue, non, lui dis-je, tu n'es certes
[pas un poltron, Antique et affreusement lugubre corbeau qui t'en viens errer des
[rivages de la nuit.
Dis-moi quel est ton nom de seigneur au rivage plutonien de la nuit ! » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »...
Mais le Corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne
[prononça
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Que ce seul mot, comme si en ce seul mot il épanchait toute so» Il ne prononça pas un autre mot, n'agita pas une plume, [âme,. Jusqu'à ce que je me résignasse à murmurer : « D'autres amis ont
[déjà fui.
Demain, lui ausssi me quittera, comme mes espérances déjà
Alors l'oiseau dit : « Jamais plus ! » [enfuies »»
Alarmé du nouveau silence qui suivit une réponse si pleine d'àpro-
[pos.
« Sans doute, dis-je, ce qu'il débite là est tout son bagage de
[savoir^
Pris à quelque maître infortuné que l'impitoyable désastre
N'a cessé de suivre et de poursuivre de plus en plus près jusqu'à
[ce que ses chants n'eussent plus qu'un refrain,
Jusqu'à ce que les chants funèbres de son Espérance n'eussent
« Jamais, jamais plus ».... [plus que ce mélancolique refrain:
Alors il me sembla que l'air s'épaississait, parfumé par un encen-
[soir invisible, Que balançaient des séraphins dont les pas tintaient sur l'épaia
[tapis de la chambre.
« Malheureux, m'écriai-je, ton Dieu t'a donné, il t'a envoyé par
[les anges Du répit, du répit et du népenthès en tes souvenirs de Lénore ! Bois, oh ! bois ce bon népenthès, et oublie cette Lénore perdue !»• Le Corbeau dit : « Jamais plus ! m
« Prophète ! dis-je, être de malheur ! oiseau ou démon, toujours^
[prophète, Que tu sois envoyé par le Tentateur ou jeté sur ce rivage par la
[tempête,.
Désolé, quoique intrépide, sur cette déserte terre ensorcelée. En ce logis par l'horreur hanté, dis-moi sincèrement, je t'en sup-
Est-il, existe-t-il un baume en Galéad ? dis, dis-moi, je t'en sup- Le Corbeau dit : « Jamais pins ! » [pli® • >>
« Prophète ! dis-je, être de malheur ! oiseau ou démon toujours pro»
[phète.
Par le ciel qui se déploie au-dessus de nos têtes, par ce Dieu que
[tous deux nous adorons^^ Dis à cette âme de chagrin chargée si, dansl'Eden lointain,
Elle doit étreindre une vierge sainte que les anges nomment
[Lénore.
Etreindre une rare et radieuse vierge que les anges nomment
Le Corbeau dit : « Jamais plus ! » [Lénore ».
« Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou
démon! hurlai-je en me dressant, Rentre dans la tempête, retourne au rivage plutonien de la nuit. Ne laisse pas de plume noire en gage du mensonge qu'a proféré
[ton âme.
Laisse inviolée ma solitude, quitte ce buste au dessus de ma
Le Corbeau dit : « Jamais plus ! » [porte.
Mais le Corbeau sans broncher, siège encore, siège toujours, Sur le pâle buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma
[chambre.
Et ses yeux ont toute la semblance de ceux d'un démon qui
[rêve.
Et la lueur de la lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre
[sur le plancher,
Et mon âme, hors de cette ombre qui gît, flottante, sur le plan-
Ne s'élèvera jamais plus ! [cher.
A en croire notre poète-logicien, ce qu'il y aurait de plus merveilleux en son merveilleux poème, ce serait sa composition. De même que d'autres poètes voient toute leur supériorité dans une inspiration inconsciente venue on ne sait d'où, Poe met la sienne dans une dextérité dont il est pleinement maître ; et, pour nous le prouver, il nous démonte son poème comme un jouet, au risque de nous en gâter tout l'agrément. (( L'ouvrage, dit-il, a marché pas à pas vers son achèvement avec la précision et la logique rigide d'un problème mathématique ». La source d'inspiration, la nature du sujet, le caractère spécial d'originalité, la longueur du développement, le mode d'exécution, les détails de mètre, de rythme, de refrain, etc, tout aurait été l'objet d'un choix délibéré. Il s'est rappelé, entre autres choses, que, la Beauté étant la seule
province légitime du poète, cette Beauté ne pouvait mieux exciter l'âme que par la mélancolie. Or, qu'y a-t-il au monde de plus mélancolique que la mort, et dans la mort de plus mélancolique que la beauté d'un femme aimée ? L'âme du sujet sera donc la douleur d'un amant pleurant son amie perdue. Il n'est rien, d'autre part, de plus puissant pour inculquer profondément une impression que la répétition d'un refrain, surtout si, court et sonore, ce refrain sait, en ses applications, varier ses effets d'une strophe à l'autre. Or, il est un refrain dont la brève et triste, quoique riche sonorité s'impose à son choix : c'est nevermore. Mais qui répétera ce mot ? ce ne sera pas un être humain, c'est-à-dire raisonnable; un perroquet serait absurde : ce sera un corbeau. Oui, le cri de ce noir oiseau de mauvais augure sera pour l'amant désespéré la voix même de l'implacable fatalité. Reste l'exécution de ce plan laborieux. Par oii commencer ? Par la strophe suprême, par celle dont le rythme, le mètre, la longueur et l'arrangement décideront de toutes les autres, ou par celle dont le degré ultime d'émotion devra régler le crescendo de l'ensemble, c'est-à-dire par la fin ou peut s'en faut. Poe prétend avoir trouvé en la seizième strophe cette clef de voûte de tout son édifice et ainsi, à l'inverse de tout bon architecte, avoir par là commencé la construction de son fragile édifice. Le reste n'est que détails, et nous en faisons grâce à la casuistique enragée de notre théoricien.
Les faits parlent contre lui. L'originalité du Corbeau n'est assurément pas contestable ; mais elle n'est ni aussi absolue ni surtout aussi préméditée que Poe voudrait bien le faire croire. La mort d'une femme aimée est un sujet de mélancolie assez évident pour qu'il ne soit pas besoin
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de bien grands raisonnements pour s'en apercevoir ; de plus, ce sujet aussi vieux que le monde et, partant, traité par des milliers de poètes en tous pays, venait précisément d'être traité par un rival de Poe, Pike, sous le titre d'fsadore, dans le journal même, Ne(v-York Mivror, auquel Poe se trouvait alors attaché : le poète, veillant dans la nuit auprès de sa bien-aimée malade, en pleure déjà la perte ; n'est-ce pas là à peu de chose près le thème du Corbeau ? De plus, ne savons-nous point que, bien avant la rédaction de ce poème, il n'avait pas été de sujet plus familier à l^oe dès son enfance, point de synthèse plus spontanée en sa nature contradictoire que cette morbide alliance de l'Amour et de la Mort ? et, alors même qu'il n'en eût pas été ainsi, ce sujet ne lui eût-il pas été en quelque sorte imposé par son perpétuel tête-à-tête avec sa femme mourant de consomption depuis des années. Le banal refrain Nevermore ! n'a rien non plus d'une découverte géniale ; il n'est que l'expression définitive de cet implacable désespoir qui avait hanté Poe toute sa vie, depuis sa jeunesse déjà tournée vers le passé jusqu'à sa maturité vouée au marasme, et qui s'était à demi exprimé dans le No more! de /jante, de Silence et de To one in Paradise. Shelley dans son T/irenosde 1821 et Longfellow dans son Good George Campbell de 1843 l'avaient, du reste, déjà employé comme refrain. Quant à l'intervention du fatidique Corbeau, si elle n'a pas été en partie suggérée par ce vers de Pike :
ïhe mocking bird still sits and sing-s a melancholy slrain,
Poe la devait assurément à l'étude attentive de Z?a/V2a% Rudge, car en février 1842 il reproche à Dickens de
n'avoir pas tiré de son corbeau le parti qu'il va précisément en tirer lui-même. Enfin, le rythme même des strophes, ce rythme trochaïque de vers de huit pieds aux fréquentes rimes léonnines, Poe en devait très probablement l'idée première à Lady Géraldine s Courtship de Mrs Elizabeth Barrett Browning qu'il venait d'analyser dans le Broadway Journal et dont il imite incontestablement le vers :
With a murmurous stir uncertain in the air the purple curtain.
D'autre part, ce que nous savons de la lente genèse du Corbeau ne s'accorde pas davantage avec les théories déductives àePhilosopliyof Composition. Lapremière idée •du sujet daterait de 1842 ; le poème, imparfait sans doute, aurait été offert à Graham dès l'hiver 1843-1844; Poe en aurait mainte fois déclamé certaines strophes àdes compagnons de taverne; il l'aurait définitivement rédigé un soir à Bloomingdale au chevet de sa femme malade. Bref, loin d'être le résultat spontané d'une rapide improvisation logique, le Corbeau fut, comme tant d'autres grandes ceuvres originales, le produit d'une lente incubation suivie d'une non moins lente élaboration. N'eût-on, du reste, aucun renseignement sur la genèse et les sources même de cette œuvre, la seule étude de son mi'nutieux travail artistique avec toute ses combinaisons pittoresques et toutes ses complications techniques suffirait à démontrer que la patience, les recherches, les retouches, €t les tâtonnements de toute sorte durent s'ajouter à la la seule inspiration logique ou môme géniale.
Le mérite de l'artiste et la valeur de l'œuvre n'en sont, du reste, nullement diminués, quoi qu'en puisse penser Poe. D'abord, à l'impersonnelle ballade que Goleridge,
SOUS l'influence du romantisme allemand, venait de renouveler du moyen âge anglais Poe donne un caractère nettement personnel : car, ici comme partout, l'âme inquiète et inquiétante de Poe se révèle avec la même <îomplaisance naïve pour l'intérêt qu'elle inspire et la même confiance orgueilleuse en l'originalité qu'elle possède. C'est ici, en effet, comme dans les contes, le lugubre poète des nuits hantées en proie à ses mélancoliques rêveries, tout envahi de superstitieux pressentiments, nerveusement impressionnable à la peur, à cette peur frissonnante qui naît du fond morbide de sa nature, cherchant âprement, dans les errements de sciences abstruses comme dans les avides libations d'un exaltant népenthès, un baume à ses maux, un répit à l'obsession déprimante de ses séraphiques amantes trépassées; c'est Poe incapable de secouer son lourd marasme que dérident à peine de rares et froides plaisanteries, sans se livrer à l'affolement impulsif d'un désespoir ou d'une fureur également impuissants contre l'inflexible loi du destin. Le Corbeau, c'est encore Poe lui-même : car c'est un dédoublement dé son être; c'est la voix du Désespoir qui, douloureux écho intérieur de la dure fatalité du dehors, parle en son âme maudite, comme elle n'a cessé de parler dès son enfance et comme elle ne cessera jusqu'à sa mort, tantôt faible et indistincte aux heures d'accalmie somnolente, tantôt haute et impérieuse en présence de l'espoir renaissant ou du ravissement éphémère, toujours présente, toujours hostile, toujours triomphante ; installé à demeure chez sa victime qu'il enveloppe d'une ombre fatale, le cruel hôte funèbre, au méphistophélique sourire, qui, incapable de trêve ni de merci, se rit de la religion comme de la raison, n'a pour toute réponse aux cajoleries céré-
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-monieuscs comme aux railleries mordantes, aux élans de passion comme aux cris de pitié, que son rauque, brutal et implacable croassement : Nevermore ! Et Lénore, c'est encore, et c'est toujours Poe : car c'est derrière la céleste vierge, compagne des anges, l'idéal, le pur idéal, -le rare et radieux idéal dont l'obsédante pensée hante le poète épris, dont la perte l'accable d'impuissance, dont la réalisation n'est possible, si jamais, qu'aux cieux. 11 y a donc, dans le poignant symbolisme de ce petit drame pathétique, toute l'âme du poète : son être conscient s'y trouve cruellement aux prises avec son idéal extatique et avec sa mélancolie désespérée.
La forme vaut le fond. En sa versification surtout, si importante pour un poète musicien, Poe a délibérément visé à l'originalité et l'a atteinte. Sans doute, les vers trochaïques de huit et de trois pieds qu'il emploie ne sont pas de son inv(întion ; mais leur combinaison en strophe lui appartient en propre, et cette strophe de quatre vers longs brusquement terminés par un vers court convient aussi bien à la langueur des rêveries mélancoliques qu'aux ardents accès de passion, également brisés par les brefs arrêts de l'oiseau fatal. Les rimes, auxquelles Poe attache plus d'importance que maint poète anglais, ne jouent pas un rôle moins heureux : c'est la même rime en o/'e, la })lus sonore au dire de Poe, qui, quatre fois répétée en chaque strophe, produit un puissant effet de monotonie, celui-là même qui sied à la mélancolie obsédante ; c'est comme un glas funèbre qui sonne à travers tout le poème. D'autres sonorités multiples, quoique moins apparentes, s'y joignent pour exprimer, comme en sourdine, la richesse mélodique d'une âme que domine la grande voix lugubre du destin. Ce n'est pas tout : au tri-
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pie tintement des rimes léonines s'ajoute une prodigalité inouïe d'allitérations dont la variété et la complexité lient par l'identité des consonnes initiales toute la flottante trame des mots en un riche et solide tissu d'harmonie. La (( musique des voyelles », comme disent les Anglais, n'a pas été l'objet d'un travail moins minutieux ni moins merveilleux. Bien plus, ayant recours à un procédé très primitif restauré par des balladistes anglais et allemands, Poe a fait de la répétition des mots et des constructions un usage bien caractéristique : cette sorte d'hésitante variante prosodique, qui convient surtout aux langueurs de l'élégie, devient chez lui, surtout à partir de cette date, comme le rythme las de sa pensée incertaine, comme l'obsédante musique de son âme dolente : ce lugubre fredonnement chante encore ici plus ou moins chargé de pensées, avant de s'éteindre peu àpeu en un morne bégaiement presque dénué de sens. Bref, en dépit de certains excès, il y a en toute cette musique verbale une virtuosité de versificateur qui tient du prodige et fait de cette œuvre, à l'égal du Vieux Marin de Goleridge et de la Fête d'Alexandre de Dryden, une véritable merveille prosodique. Que l'on ne dise pas trop haut, toutefois, que l'art l'emporte ici sur l'inspiration et l'artifice même sur l'art. Non, il suffit de lire la traduction, si impuissante qu'elle soit, pour voir qu'à la magie des mots survit pleinement le sens pathétique. Qu'est-ce donc dans l'original même où cette ensorcelante mélodie des paroles escorte si harmonieusement le funèbre cortège des pensées?