III. — Après le Corbeau
Après la publication du Corbeau, durant les quatre dernières années de sa vie, Poe écrivit une douzaine de
poésies dont quelques-unes, jaillies du plus profond de son être, sont d'une originalité étonnante, inquiétante même. Laissons de côté la Valentine à Mrs Frances S. Osgood et V Enigme à Mrs Sarah Lewis : ce ne sont là que tours de force prosodiques. Dans les deux poèmes à Marie-Louise (Shew), on sent trop, au contraire, l'excitation vertigineuse d'une pauvre tête faible qui, à peine remise d'une grave maladie, s'abandonne en d'interminables périodes au trop facile mouvement de fluides vers blancs et se perd finalement dans les dernières extravagances de l'amour extatique.
Indirecte, l'influence de Mrs Shew fut plus heureuse. Un jour que Poe était chez elle dans un état d'épuisement quasi-léthargique, alors que bourdonnaient autour de sa tête lasse les carillons de cloches voisines, la suggestion de deux épithètes : the little siher Bells, the heavy iron Bells, induisit Poe à écrire deux petites strophes insignifiantes. Mais la moindre suggestion poétique ne quittait pas si facilement sa tête obsédée, surtout en cette période de déclin : six mois plus tard paraissait une version amplifiéedupoème, trois mois plus tard uneautre, si bien que maintenant les deux petites strophes accidentelles de dix-huit vers se trouvent développées en une longue poésie de quatre grandes strophes d'une centaines de vers. Ce poème est ainsi devenu un chef-d'œuvre d'harmonie imitative, naturellement intraduisible. Pleinement confiant dans «le pouvoir des mots», le génie patient et raffiné de Poe s'y trouve aux prises avec les vibrantes sonorités des cloches, dont il veut reproduire non seulement les timbres variés selon les métaux, mais encore les émotions qu'elles provoquent dans le cœur de l'homme. La première strophe lutte de grâce légère avec l'allègre tin-
tement cristallin des grelots d'argent dans l'air scintillant des nuits glacées. La deuxième est toute bourdonnante <ie la voluptueuse harmonie des cloches nuptiales, cloches <i'or dont les mélodieux carillons volent de la tour où roucoule la tourterelle au bleu pays des chastes amours. La troisième vibre de la stridente fureur des cloches d'alarme, cloches d'airain, dont la voix discordante clame l'effroi et crie grâce sous des cieux que rougeoient les flammes frénétiques de l'incendie. « Gomme elles versent <( l'horreur sur le sein palpitant de l'air !... » L'âme fantastique de Poe ne pouvait, semble-t-il, à l'occasion des cloches de fer, oublier les chimériques souvenirs des fantômes affolés dont le glas sinistre, tour à tour malveillant et railleur, proclame, en même temps que la ruine de la vie, la ruine de la raison. Jusque sous les vains tours de force de cet art prosodique se cache donc une indéniable émotion pathétique. N'empêche qu'alarmées par tant de bizarrerie et d'audace, les plus fermes admirations hésitent etfinissent par faire place à la méfiance ou plutôt à la pitié ; et la première victime de ces excès de virtuosité se trouve être l'auteur lui-même traité pour ces morbides jeux de l'esprit de vain sonneur de rimes et de sot poète carillon.
A toute cette prétentieuse «tintinnabulation» de grelots phonétiquesnouspréférons, à vrai dire, le petitpoème symbolique à! Eldorado. La légère musique d'une douleur résignée y chante si allègrement que la mélancolie y apparaît, selon la conception même de Poe, comme toute enveloppée d'harmonie. «Brillammentparé, — un vaillant chevalier,^ « au soleil et à l'ombre, — depuis longtemps cheminait, « — chantant sa chanson, — en quête d'Eldorado. — ► « Mais il devint vieux, — ce hardi chevalier, — et sur
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« son cœur, une ombre — s'étendit, quand il trouva — « qu'aucun lieu du monde — n'avait l'air d'Eldorado. — <( Et, comme les forces — lui manquaient enfin, — ilren- « contra une ombre de pèlerin : — « Ombre, dit-il, — <( où peut-il être, — ce pays d'Eldorado? » — Par delà <i les montagnes — de la Lune, — au fond de la vallée « des ombres ; — chevauche, hardiment chevauche, — « répliqua l'ombre, — si tu cherches l'Eldorado. » On ne sait vraiment pourquoi Poe ne publia pas de son vivant cet excellent petit poème, dont la fermeté de touche semble antérieure à cette époque.
Si fragile qu'elle fût, la passion qu'inspira à Poe Mrs Whitman donna, du moins, naissance à Tune de ses plus remarquables poésies.
C'était un soir de l'été 1845 ; Poe, de passage à Providence, encore tout agité sans doute par son récent échec de Boston, s'en était allé la nuit errer aux alentours de la demeure de cette mystique poétesse qu'en dépit d'une admiration exaltée il n'avait encore jamais vue : tout à coup, elle lui apparut en son jardin sous les pâles lueurs du clair de lune. De cette romantique apparition serait «orti le fameux poème à Hélène. Il en est peu qui montrent mieux l'évolution morbide de la pensée chez Poe à cette époque. C'est minuit, heure propice aux extases, un tiède minuit de juillet où le corps tout alangui somnole, indolent, dans les ténèbres, dans les demi-ténèbres d'un clair de lune plus favorables que la nuit même aux illusions des sens comme aux ensorcelantes duperies du cœur. Aussi le jardin est-il enchanté par la présence de la bien-aimée : ses milles roses tournent vers le ciel leurs -faces illuminées. Ainsi sortie de la pénombre, cette image lumineuse s'empare de l'œil ébloui, tandis que, dans l'es-
prit également fasciné, elle s'implante, se répète, s'adapte à l'état d'âme dominant; toute la vie intérieure s'arrête, alors concentrée sur ce seulpointsensible ; toutes lesidéesi qui naissent convergent vers cette vision unique, laquelle ainsi amplifiée, ainsi humanisée, tourne au symbole^ le symbole du défaillant amour extatique. De là, les corn-, plaisants retours sur elle-même d'une pensée qui commence et recommence sans cesse... De cette première obsession, l'âme de Poe se dégage pourtant, mais non sans peine : d'un mouvement lent, incertain, hésitant, elle s'avance, tout en émoi, s'interrogeant, s'attardant, se répétant encore, jusqu'à ce que, le clair de lune disparu, toutes choses évanouies, elle devienne prisonnière d'une nouvelle sensation lumineuse; ce sont les yeux de sa maîtresse qui, dans la nuit profonde, seuls maintenant lui apparaissent également levés vers les cieux. Troublante vision qui, ébranlant tout son être, en révèle les plus intimes profondeurs : chaos d'enthousiasme et de douleur, d'orgueil et de désespoir, d'égoïsme et d'amour. Puissante vision qui soudain domine le monde, gouverne la vie, transfigure l'âme. Bienheureuse hallucination qui, d'une hantise spéciale, mène à l'extase. A genoux devant les yeux de sa maîtresse comme devant deux étoiles de la nuit, épanchant son cœur débordant non pas en froids concetti, mais avec une ferveur exaltée, Poe atteint ici spontanément au plus pur lyrisme platonique d'un Pétrarque et de ses meilleurs disciples.. Si morbide qu'il soit, le poème à' Hélène reste encore accessible à la commune humanité. Désormais se présentent trois poésies, qui semblent en être sorties, tant elles crient haut la folie. La plus simple, Annabel Zee, fut évidemment inspirée par le souvenir de Virginie morte
depuis deux années. « C'était il y a bien, bien des années, « — en un royaume près de la mer, — que vivait une <( jeune fille que peut-être vous connaissez — du nom <( d'Annabel Lee ; — et cette jeune fille elle vivait sans « autre pensée que d'aimer et d'être aimée de moi. — « J'étais un enfant, et elle était une enfant, — en ce royaume « près de la mer ; — mais nous nous aimions d'un amour qui « était plus que de l'amour, — moi et mon Annabel Lee ; « — d'un amour que les séraphins ailés des cieux — nous « enviaient à elle et à moi. — Et voilà pourquoi, il y a « longtemps, — en ce royaume près de la mer, — d'une « nuée sortit un vent qui glaça — ma belle Annabel Lee; « — si bien que ses parents de haute naissance vinrent « — et l'emportèrent loin de moi, — pour l'enfermer en « un sépulcre — dans ce royaume près de la mer... — « Mais notre amour il était bien plus fort que l'amour — « de ceux qui étaient plus vieux que nous, — de beaucoup « bien plus sages que nous ; — et ni les anges des cieux « là-haut, — ni les démons en bas sous la mer, — ne « pourront jamais séparer mon âme de l'âme — de la « belle Annabel Lee. — Car jamais la lune ne brille, (f sans m'apporter de rêves — de la belle Annabel Lee ; — a et jamais les étoiles ne se lèvent que je ne sente les bril- « lants yeux — de la belle Annabel Lee ; — et ainsi, toute « la nuit, je repose aux côtés — de ma chérie, ma chérie, (f ma vie et mon épouse, — en son sépulcre là près de la « mer, — en sa tombe près delà retentissante mer». Cette étrange ballade, qui semble inintelligible à tant de critiques, nous paraît au contraire d'une simplicité naïve. Ne dirait-on pas une pauvre petite tête d'enfant malade qui, à propos de quelque mélancolique conte de fée, rêve ou plutôt doucement délire ? Les constructions sont pué-
riles. Les strophes irrégulières s'en vont, d'une légère allure anapestique, chantant toujours la même rime d'une douceur infinie. Il semble vraiment qu'une voix candide prenne plaisir à tout ce triste jeu mélodieux des mots : sept fois se murmure le doux nom si cher et si euphonique d'Annabel Lee ; cinq fois chante, à pein,e modifié, le vers in the kingdom by the sea, si insignifiant en apparence, et cependant si suggestif du blanc pays des rêves. Au gré du hasard, semble-t-il, flotte l'errante mélodie des répétitions, tantôt simples, tantôt compliquées, toujours attendries ; ici un mot, là une construction, ailleurs une rapide suggestion se trouvent repris par la pensée alanguie et développée en une nouvelle construction symétrique ou imprévue. Et pourtant, de tout ce désordre apparent d'une pensée impuissante sortent çà et là de simples vers d'une force si poignante ou d'une tendresse si exquise que leur hantise laisse la troublante impression d'une inspiration un peu folle peut-être, mais d'un art infiniment subtil. C'est le triste charme de la pauvre Ophélie délirante légitimement attaché à la dernière œuvre de l'amant d'Eléonore; c'est aussi, avec plus d'égarement, comme la complainte anticipée d'une Sélysette de Maeterlinck.
En cette douloureuse voie des égarements, Poe était déjà allé plus loin encore. Au temps où, accablé par la perte de Virginie, malade à plusieurs reprises, passant tour à tour par les plus extrêmes alternatives de dépression et d'exaltation, il semblait se débattre entre la folie et la mort, il écrivit l'intraduisible Ulalume. Les uns n'y voient qu'un indéniable document d'aliénation mentale ; les autres, une misérable mystification d'artiste macabre; presque tous passent outre. Elle est pourtant pleine
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d'humanité, cette énigmatique poésie, et de la plus émouvante : est-ilplus poignant spectacle que celui d'une âme qui sombre dans l'enlisant abîme de la mélancolie vésanique ? En ces neuf lentes et irrégulières strophes anapestiques, au rythme pénible, aux rares rimes entremêlées, se meut une pensée torpide qui, incapable de se dégager de ses obsédantes rêveries, répète indolemment ses mots, ses épithètes, ses constructions, jusqu'à des strophes entières, tantôt identiques, tantôt variées, ici successivement, là à des intervalles inégaux, sans autre loi apparente que celle d'une impuissante hantise intermittente. Les dissonances mêmes y semblent, ainsi que les autres négligences, l'inévitable résultat d'une incohérence incurable. Et tout ce lugubre paysage fantastique où l'accablante désolation d'un automne sans vie pèse sur de ténébreux marais liantes de monstres sinistres, n'est-ce pas le funèbre décor ([ui convient à un cœur flétri, tout débordant de douleur comme un volcan éteint déborde de laves et de scories ? n'est-ce pas le fatal séjour d'une âme paralysée qui, défaillante, se complaît en ces mornes scènes familières, inconsciemment créées de ses délires, peuplées de ses chimères, animées de sa mourante vie. Du fond de ces mortelles ténèbres luit, pourtant, encore une vague aube nébuleuse que répand un astre symbolique ; etvoilàque l'âme dédoublée de Poe se reprend une fois de plus à hésiter, toute angoissée, entre l'espoir et la peur; mais devant elle surgit une tombe, une tombe où se lit un nom, et ce nom trop cher esta lui seul un irrévocable arrêt de désespoir. Xon, il n'y a plus d'espérance, plus de joie; c'en est fait de la lumière comme du bonheur ; toute cette nature en deuil n'est bien qu'un monde de ténèbres et de cendres, où un cruel démon entraîne perfidement une
pauvre âme égarée. Voilà le lugubre empire de la folie où, tout hagards, nous fait pénétrer la magie évocatrice de Poe, plus troublante encore que celle d'un Blake, d'un Cowper et d'un Goleridge.
ïlsembleimpossibled'allerplus loin, cette fois; etcependant,pardelàlafolie, jusque dans le faux néant de la mort, Poe a prétendu nous mener : car c'est du fond même de la tombe qu'en sa superstitieuse survivance le poète des charniers adresse à sa dernière amie le funèbre message dont voici quelques mots : « Grâce au Ciel, la crise, « — le danger est passé, — et la lente maladie — est enfin «, terminée, — et la fièvre appelée vivre — est vaincue à « la fin. — Je ne sais que trop bien — que je suis dépouillé « de ma force, — et que je ne remue pas un muscle, — « tandis que je gis de tout mon long; — mais, qu'importe ? « je sens — que je vais mieux enfin... — Mon âme si (( tentée — ici repose béatement, — oubliant, sans jamais « — les regretter, ses roses, — ses vieilles agitations de « myrtes et de roses ; — car maintenant, tandis que si « tranquillement — elle gît, elle croit sentir — une plus « sainte odeur — de pensées autour d'elle, — une odeur (( de romarin, — mêlée à des pensées, — à de la rue et « aux belles — pensées puritaines. — Et ainsi elle repose H heureuse, — baignée en maint — rêve de la constance — « et de la beauté d'xVnnie, — noyée en un baiser — des (( tresses d'Annie... » — A-t-on jamais plus fortement exprimé la lassitude de vivre qu'en ces pauvres strophes inégales dont les indolents anapestes semblent coupés au hasard du vers, au gré de capricieuses rimes tour à tour négligées ou superflues ? Jamais, pas même dans Ulalume^ la pensée incohérente ne s'est répétée de façon plus fantasque, apparemment insoucieuse de ses reprises, de ses
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arrêts, de ses développements impuissants, de ses lassantes complaisances. A quoi bon l'effort désormais ? La vie n'est qu'une fièvre, une dévorante fièvre qui brûle et aiîole le cerveau... Par bonheur, la mort est là, la bonne mort bienfaisante qui apporte l'infaillible remède ! La voilà donc enfin apaisée, elle aussi, cette terrible torture de la soif qui était plus forte que la vie même : « Oui, je (( vais mieux, mieux enfin : car j'ai bu d'une eau qui étanche « toute soif. . .» Quelle joie en cette heure de délivrance ! . . . Plus de fatigues désormais : délicieusement inerte repose le corps insensible; plus de bruit, si ce n'est un murmure d'eau, berceur comme un chant de nourrice ; plus de sensations, si ce n'est l'assoupissant parfum des fleurs funèbres; plus rien, ni tentations tyranniques, ni harcelants soucis; plus rien, ni l'agitation de la gloire, ni les cruautés de l'amour ; plus rien que l'ombre fidèle d'une bienaimée qui, tendrement, comme un tout petit enfant vous endort au rythme câlin de ses angéliques prières, dans la chaste volupté de ses bras caressants, sous la douce lueur de ses beaux yeux rayonnant d'amour. Ainsi se termine logiquement en un délicieux et poignant rêve d'extase et de mélancolie la douloureuse existence du poète macabre.