‹ Edgar PoeChapitre 26 sur 28 · IV. — Vue d'ensemble · texte numérisé non relu

IV. — Vue d'ensemble

Telle est l'œuvre poétique de Poe, toute mutilée par le destin. En des circonstances plus heureuses, elle eûl été plus ample sans doute, mieux traversée de rayons^ moins noyée d'ombres. Son originalité, pour être moins condensée, en eût-elle été plus intense ? L'état de ruine ne €onvient-il pas à des œuvres morbides ? Or, rien de plus morbide que celles-ci.

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Extase et mélancolie, voilà chez Edgar Poe les deux pôles de la pensée, si indissolublement liés et si rapides en leurs évolutions que ces deux extrêmes semblent parfois bien plus coïncider qu'alterner. Ce poète n'est encore qu'un enfant que déjà d'interminables rêveries moroses, subitement illuminées d'éblouissants rayons, jettent son âme instable dans les plus inquiétants excès d'exaltation, orgueilleuse jusqu'au vertige, et de dépression, désespérée jusqu'au suicide; elles le soustraient aux freins de la volonté et aux lois de la raison, pour le livrer à tous les jeux de la sensibilité et de l'imagination ; elles l'arrachent au sûr domaine de la réalité, pour l'enfermer en un dangereux égotisme hanté de visions; bref, elles lui ravissent la proie solide de ce monde, pour lui donner l'ombre perfide d'un idéal nébuleux. Ainsi dupé et égaré, le pauvre rêveur extatique se fait en sa foi naïve l'enthousiaste pontife d'une mystique religion de la Beauté, dont le prinlipe est l'extase : c'est par l'extase que nous communions avec Dieu, c'est par l'extase que nous nous préservons des défaillances morales, car l'extase, c'est l'état de grâce, c'est la vertu de cette religion nouvelle; de même que la poésie en est, avec l'inséparable musique, le rite le plus pur et le plus élevé : car la poésie, création rythmique de la Beauté, c'est l'évocation artistique de la divine extase par le magique pouvoir des mots, contraints de chanter à l'unisson des plus saintes émotions; la poésie est donc l'art suprême, l'art de susciter chez les créatures terrestres les plus sublimes félicités du Ciel au seul rythme harmonieux des plus belles pensées. Mais, hélas! l'homme est de chair, la terre est de boue, la vie n'est que malheur. Voilà pourquoi toute beauté est triste;

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toute mélodie, mélancolique ; toute extase, douloureuse. Le vibrant Israfel trouve vite en ce bas monde plus d'amertumes que de douceurs, plus de poisons que de fleurs. La dérivante barque nicéenne ramène tôt épuisé l'amant pâmé de la classique Hélène des rives parfumées de sa Terre Bénie au noir pays des funèbres charniers. C'en €st fait des radieuses joies de l'inspiration : dans la mort, la mélancolie victorieuse s'unit à l'extase. L'amour désespéré pour une beauté morte, tel est désormais pour le poète en deuil le thème habituel de ses lugubres pensées, la formule favorite de son art macabre, combinant en une douloureuse volupté, sous les apparences symboliques de la Beauté et de la Mort, l'extase et la mélancolie. C'est mortes, c'est-à-dire inertes dans le morne silence du tombeau ou aériennes dans les troublantes visions du ciel, que l'amant platonique adore ses Irène et ses Lénore transfigurées. Le Palais liante lui montre en son propre corps le radieux asile des orgueilleuses visions s'effondrant sous un vent de ruine. Le Ver conquérant lui étale sous les yeux le tragique autant qu'ignoble spectacle de la mort triomphant d'une vie d'horreur et de folie. A ses oreilles hallucinées le sinistre CorèeaM fait sans trêve retentir l'implacable écho du Destin. Au monde réel qu'a flétri un précoce désenchantement succède le fantastique décor de blafardes régions hors de l'espace, hors du temps où des vallées sans repos frissonnent sous un ciel de feu, où d'éternelles rosées pleurent sur des montagnes sans formes, où des cités condamnées croulent sous l'œil de la Mort en de vastes mers torpides. En lui comme autour de lui, tout n'est plus que démence. Aux pieds de Marie-Louise et de la nouvelle Hélène, cette folie exaltée s'agenouille dans la ferveur de son amour

en proie à ses dernières extases les plus éthérëes et, partant, les plus délirantes; naïve et comme enfantine auprès de son Annabel Lee ou lugubre et comme sénile auprès de son Ulalume, cette folie déprimée chante tour à tour le doux requiem presque résigné ou le lourd de profundis tout désespéré de son ultime mélancolie. Une dernière fois enfin, extase et mélancolie, s'unissent en la plus macabre des invocations poétiques qui, de la tombe, monte vers Annie. Bref, une alternante vésanie qui, dans l'œuvre comme dans la vie, montre tour à tour les plus radieux et les plus ténébreux aspects d'une âme éminemment instable, voilà chez Poe le fond pathologique de l'inspiration poétique comme de l'activité physique. Rayons et ombres, sa poésie n'est que l'expression artistique de son intime dualité morbide.

De ce caractère morbide, beaucoup font à Poe un grief excessif. « Rien de sain ici, disent-ils, on étouffe en cette lourde et froide atmosphère de pénombre ; est-on dans une chambre de malade ou dans un caveau de cimetière ? Sont-ce là des parfums empoisonnés ou des pourritures embaumées qui offensent les sens ? Sont-ce là des cris de cauchemar ou des hallucinations de délire qui rompent ce morne silence de néant ? Qui peut bien vivre ici au milieu de ces ombres fuyantes dont la mobile perspective simule si étrangement l'infini. On a beau chercher : on n'entrevoit guère, comme dans les contes, qu'un pauvre être émacié, hagard, frissonnant, frénétique, plus spectral que terrestre, qui n'exhale que soupirs, sanglots, plaintes désespérées. Si, par aventure, tombe on ne sait d'où quelque lueur céleste, l'éclat en est si aveuglant qu'on ferme les yeux, presque ébloui ; et ce ne sont plus^ alors chez l'homme-fantôme que gestes suppliants, re-

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gards ravis, tendres effusions, délirantes invocations... Fuyons, car ces lieux sont maudits; fuyons, car ce spectacle affole l'esprit; fuyons, car cette humanité, si c'en est une, est dûment damnée ! » Eh bien ! non, ne fuyons pas. Cet homme n'est ni si coupable ni si dangereux: c'est un malade, en effet; mais ce malade est un voyant et un artiste; et son mal est, pour qui sait le comprendre, aussi édifiant qu'instructif. Ce mal, qui est une instabilité native dérivée de la dégénérescence, entraîne sa victime en de lointaines régions où ni vous ni moi ne pénétrons; à vous qui ne fréquentez que les sentiers battus de l'existence commune, lui qui les ignore vous décrira quelques inaccessibles confins de l'humanité malade. Il vous dira jusqu'en quelles vertigineuses régions transfigurées peut s'égarer l'àmc exaltée; il vous dira jusqu'en quels insondables abîmes d'horreur peut s'enfoncer l'âme déprimée. Bien mieux, à l'entendre, vous croirez y être; car la fascinante musique de sa voix, qui vient des intimes vibrations de son être, possède de merveilleuses vertus évocatrices dont la portée dépasse infiniment le sens impuissant des mots, ayant tour à tour l'exquise allégresse de mystiques accords apparemment tombés des cieux ou les troublantes sonorités d'une folie apparemment échappée aux enfers. Si vous ne vibrez pas à l'unisson de ces notes trop fortes ou trop fines, si vos regards ne pénètrent pas dans les obscurs détours de ces fantastiques régions, si vous ne sentez pas là une rare poésie, ne criez pas trop haut au mensonge, au tour de force, à l'artifice; non, la faute en est peut-être moins à l'artiste qu'à vous; peut-être vous manque-t-il quelque fibre, peut-être votre vue est-elle un peu courte; peut-être votre humanité n'est-elle pas très riche. Alors réjouissez-vous béatement

de votre saine médiocrité, flattez-vous, en votre for intérieur, de n'avoir jamais connu d'idéal trop élevé; dites bien fort que ce n'est qu'à des fous qui veulent monter trop haut qu'il arrive de choir si bas. Mais, si vous ête^s ému, délicieusement ému par la finesse de cet art, délicatement ému par le pathétique frémissement de cette voix, oh ! alors méfie^rvous ; ne vous attardez pas trop à ces mélancoliques incantations; le danger de cette perfide magie, c'est justement d'en subir le charme au point d'en être vaincu. Non, vous ne trouverez point là le pain quotidien de la vie, celui qui donne santé, force et et bonheur; allez demander à d'autres moins raffinés des aliments plus simples ; mais sachez, au moins, de cette moj?bide floraison des misères humaines, tirer un poison qui guérit de l'orgueil. Le génie, ici, c'est la maladie; la force de Poe, c'est son mal. Il n'avait rien de meilleur à nous donner que ce triste, mais émouvant spectacle; il l'a fait en artiste suprême. Telle quelle, unique en son originalité, complète en sa brièveté, son œuvre survivra à de plus vastes monuments fragiles. Puisque Poe ne pouvait rien faire de plus utile, de plus touchant et de plus beau, apprenons à lui en savoir gré : sachons, sinon l'aimer, du moins le comprendre, le plaindre et l'admirer Les Américains, peuple neuf, trop sain peut-être pour avoir déjà un bien grand raffinement intellectuel, n'ont guère plus compris que plaint et admiré ce morbide artiste si étrangement égaré en leur pays et en leur temps. La plupart lui préfèrent très naturellement Longfellow dont les virils appels à l'énergie conviennent mieux à leur àme un peu fruste ; comme Emerson, ils exclueraient volontiers de leur étroit Parnasse ce chanteur funèbre, si le Corbeau n'était après tout une de leurs gloires nationales^

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seuls, quelques raffinés apprécient vraiment le charme magique de cette poésie subtile. Les Anglais, après la période de dénigrement qui suivit la mort de Poe, se sont repris Tcnnyson ne trouve pas « le plus original des génies américains indigne dune place près de Catulle, le plus mélodieuxdes Latins, et de Heine, le plus harmonieux des Allemands ». L'école préraphaélite iitplus qu'admirer ; elle imita le poète américain en ses tendances extatiques comme en ses raffinements mélodiques : au symbolisme mystique de Poe, Rossetti ajoute, en effet, son verbalisme musical, avec ses curieux elîets de répétition et de parallélisme; SAvinburne renchérit encore; à sa suite Oscar Wilde finit par s'égarer en ses élucubrations théoriques comme en ses réalisations poétiques.

Bien qu'intraduisible en notre langue, la poésie de Poe n'en a pas moins eu en France une influence considérable- Baudelaire, qui se reconnaissait en son frère aîné d'Amérique, a fait siennes toutes ses théories poétiques sur la création rythmique du Beau, les états de grâce extatique, le rôle essentiel delà musique, etc., : c'étaitlà pour l'école de l'art pour l'art un renfort imprévu; par malheur, même impuissance dans l'expression de l'inexprimable idéal, et partant même marasme; même recours au rare, au bizarre, à l'horrible; même substitution de l'artifice à l'art; au fond, désaccord complet: en dé})it de communes tcndannes mystiques et symboliques, la rude originalité de Baudelaire, surtout faite d'acre volupté sadique et d'âpre satanisme blasphématoire, tend vers une dure forme bien plus plastique que mélodique, plus déclamatoire même que poétique. Rollinat y mit plus de souplesse : à part cette brutale sensualité qu'ignore l'amantd'Hélène, riende plus poesque que le fond morbide des Névroses ; même

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alternance de dépression et d'exaltation; mêmes obsessions de crime ou de suicide; même hantise, tour à tour joyeuse ou sinistre, des yeux, des dents, des lèvres de quelque bien-aimée; mêmes aspirations extatiques vers des beautés moins réelles qu'imaginaires ; même surabondance de répétitions et d'effets rythmiques. L'école symboliste aussi doit à Poe infiniment plus qu'elle n'avoue :1e «prince des poètes » Mallarmé imita de ses poésies les plus obscures etacceptade ses théories les plus aventureuses; comme Poe, en effet, les symbolistes veulent suggérer parla musique des mots, bien plus qu'exprimer par leur sens, l'émotion.poétique ; mais, tandis que cette prétention chez Poe a pour cause et pour excuse une morbide prédisposition à l'extase et l'intense désir d'en reproduire les effets, cette intention semble chez la plupart des symbolistes froidement voulue dans un but purement esthétique ; et, si, d'autre part, l'application de ces idées téméraires est chez Poe relativement timide, car son vers a 4e plus souvent un sens indépendant de la musique, elle €st chez les symbolistes intrépidement aveugle : car leur vers manque le plus souvent de ce sens; delà, l'obscurité proverbiale de cette poésie hermétique, dont l'hérésie est, au fond, de ne voir dans les mots qu'une musique.

Enréalité, tous ces imitateurs se plaisaient à retrouver dans l'œuvre de Poe l'exemple et la théorie de leurs propres tendances morbides; et ses meilleurs disciples, ce lurent précisément ceux qui furent le plus atteints du même mal que lui. Les autres n'ont guère pu trouver en son œuvre que matière à thèmes musicaux et à suggestions esthétiques. Une originalité aussi exceptionnelle, répéterons-nous ici comme pour les contes, ne «'imite pas; elle est un don fatal de la nature.

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