‹ Edgar PoeChapitre 5 sur 28 · I. — « Tamerlan et autres poèmes · texte numérisé non relu

I. — « Tamerlan et autres poèmes

Dans le courant de l'été 1827 paraissait à l'autre bout de l'Amérique, à Boston, sous le titre mystérieux de Tamerlan et autres poèmes par un Bostonien, une pauvre petite plaquette de vers misérablem^ent imprimée par un éditeur de dix-neuf ans. L'auteur n'en était autre que notre jeune échappé de Richmond. Gomment et pourquoi ce fils adoptif du Midi était-il venu échouer dans cette capitale du puritanisme septentrional où l'avait fait naître un hasard de la nomade existence de ses parents, nul ne le sait. En tout cas, ces quarante pages, aux trois quarts autobiographiques, ont, à défaut d'intérêt artistique, un mérite : elles révèlent l'état d'âme de Poe, et, partant, à certains égards les motifs de sa conduite. (( Les jeunes têtes en leur folie, dit l'épigraphe empruntée « à Gowper, les jeunes cœurs en leur ardeur, donnent à « l'âge mûr des fautes à réparer». N'y a-t-ilpas là du remords, de l'inquiétude, un aveu ?

Des dix poèmes qui constituent ce mince volume, il n'en est pas, à part Tamerlan et les quatre strophes à la fiancée infidèle, un seul qui ne soit le commentaire de quelque rêve. « Je me suis complu, dit le jeune poète « alors que le soleil brillait au ciel d'été, en des rêves de « vivante lumière et de beauté... Oh! que la vie n'est-elle « un rêve durable ! . . . Oui, dût ce long rêve être d'une dou- « leur sans espoir, il vaudrait mieux que la terne réa- <( lité)). <( Les réalités du monde m'affectaient comme des « visions seulement, dira bientôt l'amant de Bérénice, « tandis que les folles idées du pays des rêves deve- <( naient à leur tour, non pas la matière de mon existence « journalière, mais en vérité mon unique et entière exis- « tence ». Une intense et persistante prédisposition à la rêverie, voilà le mode habituel de cette âme juvénile. Or, à force de persistance et d'intensité, cette rêverie prend dès lors un caractère spécial : elle devient extatique. « Au printemps de la vie n'avez-vous jamais « fixé sur quelque objet fascinant un regard immuable, « jusqu'à ce que vous ayez senti la terre chanceler et... « la vision disparaître ? J'ai ainsi présenté... aux yeux de « ma mémoire un objet, un seul, jusqu'à ce que la forme « même m'échappât, mais non sans laisser en moi son <( influence ». Quelle influence ? Bien vague encore, bien mystérieuse, à vrai dire : « En cette heure d'égarement, <( quelque pouvoir, quelque charme s'empara de moi », semblable au vent glacé de la nuit, au rayon assoupi de la lune, au son étrange d'une corde de harpe brisée. Avec le temps, cette vision obscurcie, cette vibration mélodieuse, ce frisson voluptueux de tout l'être comme sous un souffle invisible, cette fiévreuse sensation de vertige en une âme qui se sent, toute pâmée, sombrer en d'ineffa-

bles délices, bref tous les troublants phénomènes de l'extase deviennent de plus en plus caractéristiques : ils cherchent en une cause surnaturelle leur source mystérieuse. Ne serait-ce pas là, se dit le prédestiné, une mystique intervention de l'âme divine dans la vie humaine, une soudaine appréhension ici-bas de l'au-delà infini, une bienheureuse communion de l'hommie avec Dieu dans la Nature par l'intermédiaire de la Beauté ? « En ma <( jeunesse, j'ai connu un être avec qui la Terre commu- <( niait en secret, comme il communiait avec elle, en <( plein jour, par la Beauté; un être dont la brûlante et (( vacillante torche de vie, allumée au soleil et aux étoiles, « leur avait emprunté une lueur passionnée digne de son « âme, et cette âme ne savait pourtant, en l'heure même « de ses ferveurs, quelle puissance s'emparait d'elle ». Aussi bien, d'origine sublime, ce rayonnement d'en haut a une prestigieuse influence symbolique : il transfigure le monde. Pour le bienheureux extasié qu'est Poe, les astres regardent avec un visage plein de sens ; l'étoile du soir parle de joie et de gloire ; le souffle de Dieu erre dans les airs ; la nuit est hantée par la bienveillante présence d'âmes trépassées; le ciel est tout peuplé d'amantes séraphiques. Bref, l'univers apparaît dans le mirage de ces lueurs mystiques comme un merveilleux livre de pieux symboles. Et ce n'est pas tout : cette émotion sacrée possède une puissante vertu morale : elle purifie la chair, elle fortifie l'âme : « C'est par (( la Beauté que Dieu donne [cette force surhumaine] « à ceux-là qui autrement déchoieraient de la Vie et des <( Gieux, entraînés par les passions du cœur ». «Ce saint « rêve, s'écrie le pécheur régénéré par la piété et la « foi, ce saint rêve, tandis que tout le monde me blâmait,

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« il m'a ranimé comme un beau rayon qui guide l'âme « solitaire ». « Cet espoir tombe d'un sanctuaire éternel».

Heureux donc celui qui possède le précieux don de l'extase ! car il possède « un gage de ce qui sera en d'au- (( très mondes » : il a en sa nature d'élite un signe d'élection ; (( le sceau mystique du génie » rayonne sur son front. Gomment donc cet être privilégié ne sentirait-il pas en lui (( un sombre flux insondable d'orgueil infini », d' « un orgueil qui n'a rien de terrestre », « qu'il serait criminel de combattre », et qui, du reste, « lutte triomphalement contre l'humanité » ? « L'âme passionnée qui a connu « et profondément senti ce muet langage de sa supré- « matie, cette âme qui sent son droit inné, le mystique « empire et la haute puissance que lui donnent les forces « énergiques de l'esprit dès son heure natale... l'âme « qui connaît un tel pouvoir trouvera que \ Orgueil est (( le souverain maître de la volonté. » Et le naïf enthousiaste se fait, en son extatique exultation, prêtre solennel de l'Orgueil.

Lourd sacerdoce ! Pour Poe, comme pour Vigny, la grandeur ne va pas sans douleur: car le céleste phénomène de l'extase a ici-bas ses humiliations et ses souffrances. Qu'est-ce, en somme, que ce glorieux interrègne de la personnalité, cette éblouissante suspension de la conscience humaine, sinon une mort voluptueuse de l'être animé, une inquiétante agonie de la vitalité terrestre. « Il est sur terre une agonie qui, bien qu'idéale, est « peut-être le pire mal de l'humanité... C'est plus qu'une « agonie pour celui dont la vue impuissante s'obscurcit « à force de contempler la beauté qui l'entoure ». Il y a surtout, outre cette mortelle impuissance, les douloureux lendemains, les mornes heures où, dépouillée des

prestiges du rêve, la réalité ne semble que plus terne et l'avenir que plus rébutant. « En des visions de la sombre <( nuit, j'ai rêvé de joie évanouie; mais un rêve de vie et « de lumière survenu dans l'exil m'a laissé le cœur « brisé». « Le plus haut espoir d'orgueil et de puis- (( sance, jelesens,adisparu... Les visionsde ma jeunesse « sont passées». Les fugitives délectations dii rêve « sont donc d'une beauté redoutable » ; il est un poison en cet orgueil, un « venin » en ces extases <( un noir alliage », « une essence puissante à détruire une âme qui le savait (( bien. » Et a cette vie enchantée » apparaît dès lors comme « la lutte de quelque démon malfaisant avec une « puissance qui abandonne auxheures mauvaises». L'âme qui tombe, ainsi défaillante, des sublimes hauteurs de la transe dans « le profond chaos des passions », est vouée fatalement aux perfides hantises du suicide. « Mon âme « d'enfant, dit Poe, s'éveillait à la terreur du lac soli- « taire; et cependant, cette terreur n'était pas de l'effroi, « mais un ravissement troublant, un sentiment indéfini (( naissant d'une âme assombrie... La raison égarée a pouvait faire un Eden de ce lac obscur. » Ainsi naît dans le cœur si tôt déçu du contemplateur impuissant le dégoût de la vie, le mépris des réalités, la peur de l'avenir, les regrets attendris pour le pass'é. Le désespoir de l'extatique est si précoce qu'il semble inné.

Que faire, en présence de cette mobile alternance d'un être trop sensible, entre cette dépression qui descend jusqu'au suicide et cette exaltation qui s'élève jusqu'à l'extase ? Où trouver l'équilibre, où trouver le repos sinon dans l'isolement? L'homme prédestiné n'est-il pas condamné à la solitude? L'élu de Dieu n'est-il pas l'exclu des hommes ? «Dèsl'heure de mon enfance, je n'ai pasété

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« comme d'autres étaient; je n'ai pas vu comme d'autres « voyaient; je ne pouvais tirer mes passions d'une ori- « gine commune; de la même source, je n'ai pas dérivé « mes douleurs ; je ne pouvais pas éveiller en mon cœur « une joie de même nature ; et, tout ce que j'aimais, « j'étais seul à l'aimer ». Eh bien! soit; de cette fatale prison de l'isolement, l'égoïste génial saura, du moins, se faire unroyalpalais enchanté, loin, bien loin des banalités et des brutalités du monde réel, à l'abri des grossières intrusions sociales, tout illuminé des seules clartés de l'idéal. « Ton âme se trouvera seule, dit le poète en sa com- « plaisance amère, seule entre toutes sur la terre, pour « une cause inconnue... Sois silencieux, en cet isolement « qui n'est pas de la solitude, car alors les esprits des « morts... se trouveront... autour de toi... Paix donc ! « car la nuit, quoique sereine, aura son froncement, et les « étoiles... seront pour ton cœur flétri... comme une « fièvre qui voudrait à jamais s'attacher à toi... Le souf- (( fie de Dieu persistera, et sur la colline la brume que « ne dissipe point cette brise d'été te charmera comme « un gage, comme un symbole qui restera en toi un se- ({ cret». Ainsi, dès le seuil de la vie, apparaît en son ombrageuse solitude le morne rêveur ultra-romantique, tout médusé par la morbide hantise de ses éblouissements extatiques.

A dix-huit ans, toutefois, un adolescent ne peut à ce point abdiquer toute activité humaine ; l'énergie vitale prend malgré tout sa revanche sur la passivité du rêve. A son héros Tamerlan, Poe prête donc, outre cette extase qui lui est propre, la fougue des passions byroniennes qui ne lui appartient pas moins. Gomme le Giaour, ce vieux mécréant asiatique confesse à un moine son mons-

trueux péché d'orgueil ; comme Manfred, il n'a pas seulement poursuivi sur les cimes solitaires l'inofîensif troupeau de chamois, mais encore et surtout d'ambitieux projets de gloire triomphante ; comme les Gonrads, comme les Laras, tout obsédé qu'il soit d'impulsions criminelles, il aime une séraphique créature dont la pureté à ses yeux transfigure le monde. Mais l'orgueil, l'incoercible orgueil de son farouche génie soudain s'empare de lui : il veut dans la lutte des nations conquérir pour sa bien-aimée Ada un empire dont elle soit la reine; il part, triomphe, règne, mais, de retour au pays natal, ne trouve plus hélas ! que le cruel souvenir d'Ada expirée. Que lui reste-t-il, en présence de la vanité des choses humaines, sinon le désenchantement prématuré, l'irrémédiable désespoir ? Evidente est ici l'inspiration byronienne; elle n'est pas toutefois qu'imitation : elle jaillit d'une source profonde. Prédestiné au byronismepar sa nais^sance comme par son déclassement, l'enfant dégénéré d'alcooliques misérables ne peut s'empêcher, jusqu'en sa neuve et saine Amérique, de reconnaître en la troublante poésie des romantiques d'Europe sa propre âme troublée. A l'école de ces maîtres dangereux, le complaisant égotiste n'apprend que mieux, à vrai dire, en de minutieuses analyses, à mettre à nu une tare nerveuse qui n'est que trop réelle ; béatement, comme une rare et riche matière à élucubrations poétiques, il exploite à leur exemple son vice héréditaire. Mais vice physiologique et tare mentale lui appartiennent en propre. La morbide inspiration de Poe, que l'âge, du reste, ne modifiera plus guère qu'en l'assombrissant, n'est donc en réalité si spontanée que parce qu'elle est innée ; elle n'est si étroitement liée à

sa vie que parce qu'elle est intimciiieiit attachée à sa chair. Bref, l'originalité poétique de Poe, c'est son mal ; pathologie et poésie sont chez lui inséparables.

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