‹ Edgar PoeChapitre 6 sur 28 · II. — « Al Aaraaf » et le régiment · texte numérisé non relu

II. — « Al Aaraaf » et le régiment

Au fait, lorsque ce jeune néo-romantique de Richmond déserta si brusquement l'heureux foyer des Allan, peut-être voulut-il tout bonnement jouer au Tamerlan. « Là en cette heure, dit son héros byronien, une pen- « sée s'empara de mon esprit : suivre mon haut destin « parmi les luttes des nations. Je n'éprouvai point de « doute, je ne connus la crainte d'aucun péril en mon « intrépide carrière : conquérir un empire, et jeter <( aux pieds de ma bien-aimée une couronne de reine ! » C'était justement l'heure grave où le sort inquiétant de la Grèce aux prises avec les Turcs tenait en suspens le monde entier. Quoi d'étonnant à ce que l'enthousiaste admirateur de Childe Harold voulut devenir le rival de Byron autrement qu'en vers ? Toujours est-il qu'Edgar Poe monta si bien la tête à son ami Berling que ces deux jeunes héros ne rêvèrent bientôt plus que de Marathon et de Salamine. Au dernier moment, il est vrai, Berling se déroba; mais Poe, à tout le moins, partit. Il fallait l'entendre, plus tard, narrer à qui voulait bien lui prêter l'oreille son fameux voyage à travers l'Europe, ses prouesses en Grèce, sa folle équipée à Saint-Pétersbourg ; comment, au retour de sa glorieuse expédition, il avait été, à la suite de maint incident trar;ique, gravement blessé dans certain port de France, puis miraculeusement guéri par une généreuse dame écossaise et finalement rapatrié en Amérique après dix-huit mois

d'absence; merveilleuse aventure, concluait-il, dont les mille péripéties indiscrètement dévoilées défrayaient tout un roman d'Eugène Sue. Eh ! non, avouons-le, misérable mystification à grand peine édifiée sur les racontars du frère aîné Henry, dans le seul but de pallier un avatar autrement prosaïque.

La banale vérité, c'est que, comme tant d'autres déclassés à bout de ressources, le jeune poète que ne nourrissait pas sa Muse s'était tout simplement fait soldat. Le 26 mai 1827, Edgar A. Poe s'enrôlait, en effet, artilleur à Boston sous le nom à peine déguisé d'Edgar A. Perry, et sa courte carrière ne connut pas, en réalité, de plus glorieux exploits que les corvées de caserne et les exercices du champ de manœuvres. D'abord, attaché à un fort de la rade de Boston, il fut bientôt expédié avec sa batterie dans un fort de la Caroline du Sud, d'où, après un an de séjour, il fut rappelé dans un fort de Virginie ; et voilà en trois lignes toute l'odyssée de cetépique coureur d'aventures. L'obscur artilleur s'acquitta, du moins, des fonctions d'intendance qui lui furent bientôt dévolues de manière à mériter dès le l^"* janvier 1829 la promotion de sergent-major. « Sa conduite est irréprochable, disent les notes du dossier; il n'a pas de mauvaises habitudes, [et, chose curieuse, on insiste comme pour réfuter une accusation], nullement celle de boire; il est digne de toute confiance». Les supérieurs de Poe s'intéressèrent sans doute à ce dévoyé qu'ils déclarent « intelligent » et « bien élevé » ; ils durent même lui conseiller, pour sortir du rang, l'entrée à l'Ecole militaire de West-Point ; mais il fallait dans ce but l'intervention du père adoptif. Or, Mrs Allan était alors gravement malade ; elle mourut même le 28 février 1829 ;

peut-être est-ce à son intercession suprême que Poe dut d'être, sur la demande de Mr Allan, rappelé à Richmond. Toujours est-il que, quelques semaines plus tard, le 15 avril, il obtenait sa libération définitive, Mr Allan ayant consenti à payer un remplaçant. Bien plus, dès le mois suivant, Mr Allan faisait des démarches auprès du ministre de la guerre en vue de l'admission de son jeune protégé à West-Point.

Ce qui frappe en cette correspondance quasi officielle, c'est qu'en contradiction avec les termes du colonel qui, exprimant les dires mêmes de Poe, appelle celuici « fils et héritier » de jNIr Allan et parle « d'entière réconciliation, de réintégration dans sa famille et ses faveurs », Mr Allan, au risque de compromettre le succès de sa requête, écrit froidement au ministre : « Je vous déclare franchement, Monsieur, qu'il [Poe] ne m'est parent à aucun degré, qu'il y a bien d'autres êtres dont je m'efforce de favoriser les intérêts, sans autre sentiment que celui d'une sollicitude acquise à tout homme qui est dans la détresse. Pour moi-même, je ne demande rien; je ne sollicite votre bienveillance que pour aider ce jeune homme à accomplir ses projets d'avenir. » Ainsi, l'enfant choyé et adulé d'autrefois n'est plus désormais que l'objet d'une charité banale ; Mr Allan ne l'aime plus : il s'en débarrasse. On n'a pas manqué de blâmer ce changement d'attitude chez le père adoptif, oubliant jusqu'à quel point il était dû au changement de conduite chez le fils adopté. Combien de pères véritables sont encore plus rigoureux à l'égard de leur propre enfant ? Celui-là s'efforçait, du moins, d'assurer à l'ingrat l'accès d'une carrière de son choix. Et cependant, quels que fussent les torts de Poe envers son bienfai-

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teur, on ne peut s'empocher de le plaindre : sa jeunesse, sa fâcheuse éducation, ses mauvais instincts héréditaires atténuent sa responsabilité ; et seul, du reste, il subira les dures conséquences de cette rupture fatale. Élevé en riche fils de famille, Poe devra à grand peine se créer un gagne-pain, dans l'amer regret d'un bien-être et d'un bonheur à jamais sacrifiés.

Il était naturel qu'ainsi rejeté par sa famille adoptive, Poe en cherchât une autre et retrouvât la sienne. De passage à Baltimore, il découvrit sa grand'mère encore vivante. Un de ses cousins, Neilson Poe, le présenta à l'avocat William Gwynn, lequel avait justement été le patron de son père quelques vingt-cinq ans plus tôt : or Gwynn porta sur le compte du fils à peu près le même jugement que sur le père : « Il manifeste, dit-il, des tendances pour tout autre chose que les affaires positives de la vie. » Un romancier populaire, John Neal, également consulté, dosa d'éloges la même critique. « Les vers [communiqués] sont, avoue-t-il, d'exquises absurdités ; peut-être l'auteur pourrait-il, s'il le voulait, faire un très beau, un magnifique poème. » Insensible au blâme, le jeune poète ne retint que l'éloge. « Je suis (( poète, s'écrie-t-il en son ardeur juvénile, si le culte (( profond de tout ce qui est beau peut rendre poète ; et « je veux l'être au sens commun du mot. Je donnerais le « monde pour exprimer la moitié des idées qui flottent (( en mon imagination... Que je puisse écrire un beau « poème, j'en fais le serment pour peu qu'on m'en donne <( le loisir. » En vain le bienveillant mentor voulut sur cette belle flamme lyrique verser une froide douche de prosaïques avertissements : « Le succès, lui dit-il, ne dépend pas tant à l'heure actuelle de la valeur des poé-

sies que de la valeur... de certaines fortes qualités de l'âme : une énergique résolution d'endurer le présent avec la ferme conviction de trouver la récompense dans l'avenir ». L'impatient auteur n'en a cure : il lance au plus tôt son nouveau volume de vers. Dès les derniers jours de 1829 paraît à Baltimore Al Aaraaf, Tamerlan and Minor Poems, by Edgar A. Poe.

Cette mince plaquette ne contient, à vrai dire, — outre Tamerlan remanié jusqu'à en être méconnaissable, et quatre anciennes poésies plus ou moins révisées, — que cinq nouveaux poèmes avec Al Aaraaf. Au point de vue biographique, rien de bien intéressant : le vieux levain byronien, sous l'influence des premiers déboires de la lutte, s'est naturellement transformé en un ferment plus acre ; tantôt les regrets du passé s'exaltent en sentimentalité funèbre qui plus que jamais se complaît dans l'idée de suicide ; tantôt la pose théâtrale de l'orgueil déçu se raidit durement jusqu'au défi. « Je ne cherche « plus là haut ma destinée dans une étoile... Je suis de- « bout parmi les clameurs d'un rivage battu des vents, « et je tiens en ma main quelques grains de sable. Si « peu ! et glissant si vite entre mes doigts jusqu'à (( l'abîme ! Est-ce là mes premières espérances ? Non ! « elles s'en sont allées glorieusement, comme la foudre <( des cieux, soudain ! et moi j'irai de même... Ils disent « que je suis orgueilleux. Ils mentent, ils mentent tout « haut. Mon cœur bat de honte à la mesquinerie de ce mot « auquel on ose associer un sentiment tel que le mien. <( Stoïque ?... non plus. Dans l'épouvante de mon destin <( je ris de penser comme il est misérable, ce plaisir : en- «. durer ! Quoi ! ombre de Zeus ! Moi, endurer ! non, « non, je défie ! »

Au point de vue littéraire, une évolution sensible apparaît : à l'influence de Byron se substituent celles de Moore, de Milton et de Platon même. Les cinq poèmes les plus byroniens de naguère sont remplacés par quatre autres d'une inspiration plus impersonnelle : le Lac surtout, la Visite des Morts, et Pays féerique. Là pour la première fois se rencontre ce mélange si poesque de ténébreuse inspiration et d'humour burlesque : l'âme éperdue du pâle rêveur de clair de lune, fuyant les mornes réalités de son existence terrestre, s'en va plus que jamais s'égarant en de surnaturelles régions, toutes peuplées des nébuleuses créations de son imagination fantasque. Quant au poème principal, Al Aaraaf, c'est une œuvre obscure, « extravagante », déconcertante même en son ambition outrée, et pourtant originale, pleine de promesses, toute vibrante d'une musique jusqu'alors inconnue. Il semble que Poe y ait voulu exprimer sous une forme symbolique sa plus chère croyance extatique : à savoir que, par le culte de la Beauté, nous entrons en communion bienheureuse avec Dieu et, partant, nous nous préservons de la honte et de la douleur des défaillances morales. Al Aaraaf est l'astre miraculeux oii s'accomplit pour les âmes d'élite ce mystérieux affranchissement de toute passion humaine, y compris l'amour : car ici-bas l'amour luimême est une entrave charnelle. C'est par l'intermédiaire de la musique qu'à son gré se réalisent les pures béatitudes de l'extase; et Ligéia apparaît dès maintenant, telle qu'elle sera toujours pour Poe en prose comme en vers, la subtile déesse de ces mièvres harmonies : « Ligéia, ô ma « très belle, toi dont la plus rude pensée s'épanche en mé- (( lodie !... partout où peut être ton image, nulle magie ne « séparera ta musique de moi ! » Le poète a donc com-

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pris que, pour exprimer ou plutôt suggérer l'extrême délicatesse de ses émotions extatiques, seule la musique convenait; et voilà que pour la première fois son vers se met à chanter. Ainsi naît sur les lèvres de Poe cette frêle mélopée plaintive, qui va désormais, jusqu'au dernier jour, demeurer la note originale de son art nouveau.

Naturellement les rares contemporains aux mains desquels tomba ce pauvre petit volume n'y virent rien moins qu'un Evangile inespéré; et le pauvre réformateur du Parnasse américain dut se résigner à abriter, non sans rancœur, dans les mornes casernements de West-Point sa Muse méconnue. Par malheur, Poe avait si longuement attendu que l'âge d'entrer à l'Académie militaire était désormais passé; mais bah ! il ne lui en avait guère coûté de se vieillir de deux ans pour s'engager simple soldat; il ne lui en coûta pas davantage cette fois de se rajeunir de quatre pour devenir élève officier. Le 15 mars 1830, les protections aidant, Poe était donc nommé « cadet » et, le 1^"* juillet, il entrait à West-Point.

La discipline d'une école militaire avec sa vie active et son obéissance passive convenait aussi peu que possible aux habitudes rêveuses d'un poète extatique, pas plus du reste que la solde mensuelle de 28 dollars ne comblait les vœux d'un Tamerlan en herbe ni même ceux d'un riche héritier frustré. « Très ombrageux et très réservé dans ses rapports avec ses camarades, dit l'un d'eux, Poe borna ses relations presque exclusivement à ses compatriotes de Virginie ». « Il ne se fit point d'amis intimes », ajoute un autre. Avec « son air las, épuisé, désabusé », il semblait encore plus âgé que ses camarades de promotion ; on en profitait pour faire circuler sur son compte une grotesque histoire de subslitu-

tien de père à fils dont il s'irritait fort. Le « vieux cadet » n'en prenait pas moins à l'occasion, le vin aidant, sa part, une part macabre, aux mystifications coutumières de l'Ecole. Il continuait, comme par le passé, à se faire, par ses poèmes apparemment extravagants et ses critiques d'ordinaire acerbes, une mystérieuse réputation de génie inquiétant. Quoiqu'il réussit assez bien en mathématiques et en français, ses entêtements bizarres, son « humeur fantasque » et « ses visions éthérées » conspirèrent tant et si bien à lui faire négliger son métier de soldat qu'on se demandait parfois si vraiment il ne se moquait pas des gens. Or, il arriva soudain qu'en janvier 1831 il eut en vingt jours vingt et une absences à l'appel, aux exercices, en classe, aux gardes, à l'église, et deux refus catégoriques d'obéissance aux ordres donnés. Evidemment, après six mois d'expérience, l'incorrigible poète en avait assez de la routine militaire : il voulait à tout prix se faire renvoyer, et il n'y réussit que trop bien. Le 6 mars 1831, à la suite d'un arrêt d'exclusion prononcé par la cour martiale, Edgar A. Poe se trouva à la porte de l'Académie de West-Point, avec dix-sept cents en poche. Un petit événement contemporain ne fut peut-être pas sans influence : le 5 octobre 1829, Mr AUan s'était remarié, et, quelques mois plus tard, il attendait un héritier légitime ; c'était là pour l'ancien héritier présomptif la perte définitive de tout espoir d'héritage. Or, la vie d'officier sans fortune souriait d'autant moins à Poe qu'avec ses illusions extatiques et son incoercible orgueil il se croyait infailliblement prédestiné aux plus magnifiques triomphes, poétiques ou autres. Dès lors, comment chez un être aussi instable hésiter à sacrifier les mesquines sûretés du présent aux superbes promesses de l'avenir ?

La foi en un idéal chimérique n'était-elle pas trop intense chez ce rêveur exalté pour que l'adaptation sociale fut jamais possible ?

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