‹ Edgar PoeChapitre 7 sur 28 · III. — « Poèmes » et théories poétiques · texte numérisé non relu

III. — « Poèmes » et théories poétiques

Notre officier manqué n'eut pas plus tôt jeté son uniforme aux orties qu'il publiait à New-York un nouveau volume de poésies, Poèmes, le troisième en moins de quatre ans. Les cadets de West-Point, qui s'étaient empressés de souscrire à cette « géniale » publication d'un des leurs, furent vite « dégoûtés » : au lieu de joyeux refrains et de burlesques satires, ils ne trouvaient là, dirent-ils, que « le ridicule galimatias » d'un cerveau « fêlé )). Fermement confiant en sa « passion » pour la poésie, le présomptueux auteur en appelle, du moins, de l'hostile indifférence de ses compatriotes à l'infaillible jugement de la postérité; et, plus consciente en son art, sa poésie se fait plus amère en son inspiration : « Long- <( temps enfant désœuvré qui lisais Anacréon et buvais « du vin, avoue-t-il, je ne tardai pas à m'apercevoir que <( les vers d'Anacréon parfois ne manquaient point de « passion, et que, par une étrange alchimie du cerveau, « ses plaisirs se changeaient toujours en douleur, sa naï- « veté en furieux désirs, son bel esprit en amour, et <( son vin en feu. Aussi, jeune et plongé dans les folies, je « m'épris d'amour pour la mélancolie, et me fis un jeu de « sacrifier mon repos et ma paix terrestres... Je ne pouce vais aimer que là où la Mort mêlait son souffle à celui <( de la Beauté ». Pour être moins théâtrale, la pose byronienne n'en devient donc que plus sombre, la mélancolie plus acre, la fantaisie plus macabre.

Des six poésies nouvelles, toutes d'une originalité indéniable, deux expriment les béatitudes de l'extase : à Hélène et /sr«/e/. Dans la première, c'est la contemplation d'une belle face féminine qui transporte le poète ravi de la tristesse de son exil terrestre au radieux pays des joies idéales; dans la seconde, c'est mieux encore que le rayonnement de l'extase, c'est l'essor, le victorieux essor d'une âme qui, enfin arrachée à ses mesquines entraves, s'élance vers l'empyréede ses rêves, toute vibrante d'une orgueilleuse allégresse. Dans l'une comme dans l'autre s'unit à la délicate suggestion d'images symboliques qui ne manquent ni de grâce ni d'ampleur la souplesse d'un rythme caressant et alangui, vraiment lyrique. Poe a décidément pris possession de son art.

Le reste n'est déjà plus qu'ombres et sanglots. L'hypocondrie native s'aggrave, sous la double influence du mal et du malheur, en une sorte de volupté pervertie. <( Etre sombre )>, qui « ne connaît plus que douleurs et «joies vapides », Poe devient ici, après Young, quoique sans nulle préoccupation morale, le poète complaisantde la Mort et des Nuits. Minuit est pour lui, comme pour tant de mélancoliques, l'heure propice aux visions ailées, qu'elles sortent, lugubres, des charniers humides ou se déploient, diaphanes, sous la lune mystique : c'est en son midi que la lune vacillante a pour Tsrafel les regards les plus passionnés ; c'est en un doux minuit qu'apparaît à l'amant rêveur sa bien-aimée Irène, languidement plongée dans le radieux sommeil des morts. Aux âmes dolentes sied le charme flottant des paysages de pénombre. Eprise de douleur et de clair de lune, la Muse malade de Poe se délecte en toutes ces grises symphonies de la nature et du cœur.

La nature même ne lui suffit plus. Toujours à l'étroit en notre petit monde terrestre, trop borné pour la profondeur de ses dépressions comme pour l'élan de ses aspirations, l'âme morbide a besoin de tout un monde imaginaire, conforme à ses tendances excentriques; et, ce monde surnaturel, elle sait, à force de suggestions spontanées ou artificielles, se le créer harmonieusement. Ainsi, de même qu'aux extases de Poe s'ouvraient les radieuses régions éthérées d'Al Aaraaf, de même à ses accès mélancoliques s'offrent maintenant les obscures régions déprimantes de la Vallée Nis et de la Cité Condamnée ; toutes également fantastiques, toutes également inhabitables pour une âme saine, tant l'atmosphère s'y trouve irrespirable à force d'être ou raréfiée ou condensée, tant la vie s'y fait ou torpide ou fiévreuse. L'incohérence même des visions qui surgissent en ces régions nébuleuses est, à vrai dire, un symptôme : elles n'évoquent si bien les pages hallucinées de Quincey que parce que leur magie sort du même poison. A l'opium Poe demande déjà enfers et paradis artificiels.

Très fréquemment l'amour de la Beauté chez ce sombre rêveur aboutit au culte de la Beauté morte : extase et mélancolie y trouvent leur compte. Poe donne, il est vrai, de cette sentimentalité funèbre une laborieuse explication à posteriori dans sa Philosophie de la composition ; en fait, elle datait des tendances natives de son être et déjà s'était affirmée en sa morbide passion pour Mrs H. Stannard. Maintenant, pour la première fois, elle s'exprime poétiquement dans le Péan et dans Irène. « Xe déshonorons « pas la beauté morte par des larmes », dit-il, « maintc- « nant qu'elle est parée pour le Paradis » ; « tous les « morts dorment aussi longtemps que pleure l'amour » ;

« mon âme se berce sur leurs soupirs. » Si imparfaite qu'en soit encore l'expression, cette macabre conception de l'amour, si pleinement conforme à la morbide nature du poète, ne cessera de le hanter en ses poésies comme en ses contes. La Beauté entretient son extase, la Mort nourrit sa mélancolie ; platonisme éthéré et matérialisme superstitieux satisfont le dualisme inné de savésanie.

Si ces trois petits volumes de vers ne permirent guère à Poe de réaliser son idéal, ils lui permirent du moins de l'entrevoir avec une précision qui ne fera que croître avec le temps. Pour lui comme pour la plupart des poètes extatiques, extase et poésie en leur source ne font qu'un : l'extase, c'est l'émotion poétique par excellence; la poésie en est l'expression ou, mieux encore, la reproduction artistique. Mais cette extase, qu'est-elle, au dire de Poe? C'est (( le divin sens du beau », « ce sixième sens qui « nous parle de Dieu par l'intermédiaire de son plus pur « attribut, » la Beauté; c'est, à l'occasion des belles choses d'ici-bas, une intuitive « prescience des gloires « infinies de l'au-delà », « l'espoir d'une félicité intellec- <( tuelle plus élevée là-haut. » Cette voluptueuse révélation soudaine, en nous arrachant aux mesquines entraves de notre humaine nature, nous place tout anxieux sur les bords du grand secret, dans l'émouvante présence des béatitudes célestes, en une communion troublante avec la Divinité. C'est donc quelque chose comme « l'aspiration « inquiète du papillon de nuit vers l'étoile ». Ce « ton le (( plus élevé de l'âme » ne va pas, à vrai dire, comme l'avoue également Sully-Prudhomme, sans une douce mélancolie, sans ((un délicieux frisson de tristesse, intense et exquis. »

Or, cette extase, source pure de l'inspiration poétique, comment la capter, pour en dériver l'œuvre d'art? Aux heureux jours de la jeunesse et même de l'enfance, elle jaillit, pour Poe comme pour Wordsworth, fraîche, spontanée, abondante, débordante même. Plus tard, elle ne dépend que trop, hélas! de circonstances physiques et mentales plus ou moins favorables. Mais, quand la santé est parfaite et l'équilibre interne bien stable, «aux heures (( de la plus complète tranquillité, » surgissent, «sur les (( confins du monde des rêves et du monde des veilles », « sur les bords même du sommeil », des « impressions « psychiques », des « fantômes d'une exquise délica- (( tesse », des « ombres d'ombres », dont le flux vertigineux détermine un ineffable éblouissement : c'est là, au gré de Poe, l'extase inspiratrice. A ce merveilleux « aperçu jeté sur le monde spirituel », l'homme reconnaît avec une stupeur radieuse « un caractère supérieur à la nature humaine » ; il lui semble que « ses cinq sens « se trouvent remplacés par cinq mille sens étrangers à « son être mortel. » Or, Poe affirme qu'en présence du concours, — rare, à vrai dire, — des conditions propices, il peut s'assurer la naissance de si merveilleux phénomènes, il peut en son cœur ému susciter l'inspiration extatique, il peut « faire descendre le Ciel sur la Terre! » Quels sont donc ces mystérieux sortilèges ? ce précieux « Sésame ouvre-toi ? » Par malheur, l'énigmatique auteur de Philosophy of Composition ne nous le dit point; il se montre, sur ce palpitant sujet, avare de confidences. Peut-être faut-il à cet égard s'en fier à l'amant de Bérénice qui prodiguement nous énumère de classiques procédés dignes d'un fakir des Indes; peut-être faut-il se contenter de la magie du « subtil et puissant

opium », dont Poe se déclarait dès lors adepte raffiné. En tout cas, cette inspiration extatique une fois obtenue, il reste à l'exprimer ou plutôt à la communiquer : car le poète, vraiment digne de ce nom, n'est pas seulement le passif voyant qui s'endort en l'impuissante ou égoïste jouissance de ses rêves voluptueux; il n'est pas non plus l'artisan servile qui se contente d'en froidement décrire les causes et les effets; il est encore et surtout le généreux interprète des visions célestes, l'artiste subtil dont la puissance évocatrice rivalise avec Dieu même. Répétition n'étant pas poésie, le poète doit mériter le nom de créateur. Dédaigneuse de la banale reproduction des beautés terrestres, sa suprême faculté, l'Imagination, sait, dans le flux des fugitives fantaisies qui se pressent en sa rêverie extatique, choisir les éléments d'une création nouvelle pour les organiser en une suggestive œuvre d'art. Et c'est peu encore; car ce n'est là que matière à poésie. A cette inerte matière le poète saura, en outre, inculquer la vie, s'il sait prêter la voix qui anime; or la Musique est cette voix. <( C'est dans la musique que l'âme « atteint le plus intimement la grande fin pour laquelle, « sous l'influence du sentiment poétique, elle lutte : la « création de la Beauté supérieure. » La musique, « le « plus exaltant des modes poétiques, » est, à en croire l'enthousiaste mélomane, « le commun héritage de la « Terre et des Gieux » : ses invisibles vibrations aériennes, aussi accessibles aux anges qu'aux hommes, forment un vaste et vague langage infini qui unit l'habitant extasié d'ici-bas au pur esprit de là-haut. Oui, affirme Poe, « il « nous est souvent donné de ressentir avec une joie fré- « missante qu'il s'échappe d'une harpe terrestre des notes <( qui n'ont peut-être pas été étrangères aux anges ))»

« Avec chaque note de la lyre, dit-il du poète inspiré, on « croit entendre un mystérieux écho qui, sans être tou- (( jours distinct, n'en a pas moins une solennité qui trans- « porte l'àme. En chaque lueur de beauté, nous aperce- « Yons, en de longues perspectives merveilleuses, de va- « gués visions d'une beauté bien plus éclairée qui nous « égarent par delà». Servie donc par les inépuisables combinaisons de l'Imagination poétique qui sait, des éléments imparfaits de la nature, tirer des œuvres rivales de celles du Créateur, la Musique infuse en ces créations encore inanimées un mystique courant de vie; elle les doue d'une âme chantante qui est comme la vibrante émanation de la divinité ; elle fait de la parole humaine un verbe divin. Chimère, dira-t-on ; non, insiste Poe : « ma <( confiance dans le pouvoir des mots est si absolue que « j'ai parfois trouvé possible d'exprimer en leur fugitive « fragilité de telles fantaisies. » Œuvre délicate, à coup sûr; mais « la délicatesse n'est-elle pas le propre du <( poète?» et « l'affectation en ces limites n'est pas une « faute. »

En somme, qu'est-ce, au gré de Poe, que la poésie ? La poésie, c'est « la création rythmique du Beau », c'està-dire l'art de suggérer par l'harmonie des mots la beauté extatique. « Son seul arbitre, précise-t-il, est le Goût; (( avec l'Intelligence ou la Conscience, elle n'a que des re- <( lations collatérales ; elle n'a qu'incidemment des rap- « ports quelconques avec le devoir ou avec la vérité ». Elle n'en a pas même avec la Passion, non, pas même avec l'Amour, lui aussi « indigne d'une si haute spiritua- <( lité » ; « toute goutte de passion que vous infusez en « un poème ne fait que le matérialiser, le détériorer, le « dépoétiser ». Le poème parfait aux yeux de Poe, c'est

donc le poème rapide, mais suggestif, dont le rythme subtil, amplifiant le sens magique des mots, exalte l'âme jusqu'à la contemplation extatique du Beau. Dès lors, plus de poésie utilitaire, plus de poésie didactique, plus de vers moralisants, plus de savantes dissertations ni d'habiles descriptions qui aient moins de rime que de raison. Non, plus même de poésie dramatique : car drame et poésie se contredisent, le drame étant de la passion. A plus forte raison, plus de long poème, plus de poésie de longue haleine : car, toute émotion poétique est, chez le poète comme chez son lecteur, trop intense et trop fragile pour être jamais de longue durée ; « au bout d'une (( demi-heure, elle faiblit, cesse ; une réaction survient, « et dès lors le poème n'en est en réalité plus un », puisqu'il se trouve dénué d' « unité d'intérêt ». Fi donc de la (( sotte manie épique » ! fi de toutes les « anomalies artis- « tiques » ! fi de toutes les vaines théories de « l'effort « soutenu » et du génie persévérant! Il n'y a de vrai que « la totalité d'impression », de beau que le bref poème qui se lit en une fois, de légitime que le lyrisme, le lyrisme intense, le lyrisme à courte haleine, le lyrisme extatique, bref le lyrisme à l'Edgar Poe.

Eh ! oui ; c'est bien là qu'apparaît le caractère spécieux de toute cette belle théorie : elle n'est si étroite que parce qu'elle est strictement personnelle. Poe érige en loi générale la loi particulière de son esprit. De ce que sa propre inspiration naissait de la contemplation extatique du Beau, il en conclut naïvement que toute inspiration doit forcément naître du même bref et intense phénomène morbide, et partant qu'elle ne peut s'exprimer qu'en une courte manifestation exaltée, dont le rythme vibrant prolonge le frémissement nerveux du

poète inspiré. Ses expériences de poète-musicien ne pouvaient que le confirmer en cette illusion de la caverne : s'il avait échoué dans les longues tirades de Tamerlan et à' Al Aaraaf^ il avait réussi dans les strophes chantantes à'Israfel et d'Hélène, ainsi que dans les passages suggestifs de la Vallée Nis et de la Cité condamnée. Les dures épreuves de son existence ne firent que corroborer sa doctrine : jamais Poe ne put écrire un poème sous la seule contrainte de la nécessité ; il lui eût fallu la sérénité de l'âme, et il ne rencontra que luttes épuisantes et irritations mesquines, déboires et chûtes; de là, l'impuissance d'une maturité réduite au marasme. Ce ne fut guère que vers le déclin de sa vie, dans le morne silence de sa stupeur désespérée, que l'inspiration poétique renaquit chez lui, modifiée en tout sinon en cette primitive nature d'intense lyrisme intermittent; alors que les idées désertaient sa tête lasse, les mots continuaient à venir sur ses lèvres, harmonieux et subtils, chanter le glas dolent de ses extases évanouies.

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