‹ Edgar PoeChapitre 8 sur 28 · I. — Misère et succès · texte numérisé non relu

I. — Misère et succès

Poète méconnu, officier manqué, Poe sans ressources en était réduit, quelques jours après son exclusion de West Point, à écrire au gouverneur de l'Académie militaire : « N'ayant plus de liens qui me rattachent à mon « pays natal, plus de projets d'avenir, plus d'amis, j'ai « l'intention de me rendre à Paris dès la première occa- (( sion, afin d'obtenir, s'il est possible, par l'intermé- « diaire du Marquis de la Fayette, une nomination dans « l'armée de Pologne ». L'héroïque défenseur de toutes les indépendances nationales n'alla pas si loin : il se rendit à Richmond, et fit à la seconde Mrs Allan, qui relevait alors de ses couches, une telle scène que le maître d'hôtel le mita la porte. Circonstance atténuante : il était pris de vin. Mr Allan en son cœur de bourgeois trouva sans doute quelque excuse : il fit au mauvais sujet une pension annuelle.

Poe retourna à Baltimore auprès des siens ; il se fixa chez une sœur de sonpère, sa tante Clemm, laquelle, veuve et pauvre, habitait en garni avec sa petite fille Virginie,

et là vivait de misérables travaux de couture. La pension ne suffisant pas, il sollicite un poste de répétiteur dans une école du voisinage, mais ne l'obtient pas ; il recourt humblement au vieux protecteur de sa famille, l'avocat Gwynn : « Je suis presque honteux de ma conduite an- « térieure,avoue-t-il; la question de salaire est de second « ordre : je ne veux plus rester à rien faire ; je veux faire « tous mes efforts pour mériter votre confiance». Gwynn lui donna quelque emploi à la Gazette de Baltimore dont il était directeur.

Le moment est critique. Poe le sent bien : il lui faut à tout prix s'assurer une existence normale. Est-ce possible? Comment cet enthousiaste rêveur pourra-t-il concentrer son attention sur les mesquines nécessités de la vie pratique ? comment cet aventurier impulsif pourra-t-il se plier aux patientes obligations d'une discipline morale ? comment le poète de l'orgueil endurera-t-il les cuisantes blessures de l'amour-propre et les rages de l'impuissance humiliée ? De cette victoire sur soi dépend le bonheur de la vie. Or, Poe, au lieu de lutter, s'abandonne : il passe de l'amour capricieux à l'ivresse. Il s'éprend d'une cousine, Miss Herring, flâne avec elle, lui lit des romans, lui dédie des vers, puis se fait renvoyer à la suite d'excès de boisson. Ses allures byroniennes fascinent une autre jeune fille, Marie X. ; mais son manque de principes, son caractère impérieux, la violence de sa jalousie alarment la famille ; un oncle intervient ; Poe le frappe ; rupture brutale. Un ami Wilmer parle de certaine bouteille de rhum cachée dans un placard ; un autre, de narcotiques. Tous s'accordent, du moins, sur un point : les accès d'ivrognerie étaient intermittents. C'est alors, croyons-nous, en cet âge critique de la vingtième

année, que, sous l'influence débililantc de la misère, la dipsomanie de Poe, jusqu'alors plus ou moins latente, commença à se manisfester en crises vraiment suspectes : victimes et amis s'inquiétèrent. « Il disait souvent, paraît-il, qu'il y avait en lui un mystère qu'il ne pouvait approfondir ; il se croyait né pour souffrir ; et cela empoisonnait sa vie ». Mrs Clemm aussi parlait de certain mystère de famille, d'une honte.

Rédigés dès lors, les premiers contes fantastiques, entre autres Bérénice, Morella, l'Assignation, l'OmbrCy Silence, reflètent les insidieux progrès de cette évolution morbide : sous l'influence de ses malheurs et de ses excès, l'extatique rêveur d'hier s'achemine consciemment vers les maladies mentales de demain. Dès cette époque apparaît sur la scène désolée de ce théâtre macabre le funèbre héros, hâve, émacié, fantasque, en proie aux bizarres obsessions et aux impulsions odieuses, observateur complaisant, quoique alarmé, de ses fatales passions pour les drogues empoisonnées et de ses étranges accès d'un mal inconnu. « Rêver, dit cet être mystérieux qui se sent également voué aux mauvais instincts et aux mauvais destins, rêver fut l'affaire de ma vie. Pourquoi cesser? pourquoi, maintenant surtout dans la froide vallée et dans l'ombre, ne pas me complaire en cette belle existence qui devait être la mienne ? ne pas me livrer éperdùment à une vie de magnifiques méditations en cette cité de vagues visions qui est ma Venise ? A qui me fautil donc répondre de ma conduite ? Qui me reprochera mes heures de contemplation ? Qui appellera gaspillage de vie une activité qui n'est que le débordement d'énergies inépuisables ?... Mais, voilà qu'hélas ! à l'extase ravie succède une étrange habitude de pensée intense et

continue, laquelle envahit jusqu'à mes plus triviales actions, se glisse en mes heures de flânerie et s'insinue en mes plus vifs accès de gaieté... Prenons garde ! il y a, sous le ton de légèreté et de solennité alternées de mes moindres propos, un certain air de trépidation, une inexplicable surexcitation qui ne se transforme que trop volontiers en instabilité alarmante ou qu'interrompent les subites pauses d'une attente anxieuse... Est-ce donc là un sens nouveau, une nouvelle entité ajoutée à mon âme? N'y a-t-il pas un autre monde que celui-ci ? D'autres idées que celles de la multitude ?... Ne lisez-vous pas sur ce vaste front lumineux qu'éclairent et grandissent les pensées, en ces yeux d'un éclat si étrange et si mobile que rendent hagards les soucis, en ces sillons qui creusent des joues pâlies, dans l'inexprimable expression de ces traits mélancoliques dont l'insaisissable souvenir hante quiconque les a vus, ne lisez-vous pas le langage de la douleur, de la lassitude, le dégoût de l'humanité, la pensée de la solitude ? Echappons donc à ce monde d'oppression, fuyons cette terre de désolation ! Les extases du passé ont fait place aux agonies du présent ; alors buvons ! » et le héros de l'Assignation vide la coupe empoisonnée, puis sous l'empire du breuvage se jette de de tout son long sur le canapé. « Ah ! déplore ensuite le morne jouisseur, rien, pas même les profondes douleurs, rien n'use comme les mauvaises heures de la nuit et le vin ».

Au milieu de cette rapide déchéance mentale survient soudain le succès, radieux d'espoir. Une revue de Baltimode, tlie Saturday Visiter, avait mis au concours deux prix : l'un de 100 dollars pour le meilleur conte, l'autre de 50pour le meilleur poème. Au jour fixé, un beau manus-

crit, soigneusementcalligraphié, attire l'attention des trois juges ; on lit avidement conte après conte jusqu'au sixième et dernier : le prix de 100 dollars lui est unanimement décerné. Le nom ? Edgar Allan Poe. On passe aux poésies; la même belle écriture attire l'attention; on lit avec un égal empressement le poème du Colisée; et, tous les manuscrits dépouillés, le même auteur va réunir tous les suffrages, lorsque, par un faux scrupule, on se ravise; on veut pour deux concours deux lauréats. Le 12 octobre 1833, le Saturday Visiter publie, en même temps que le Manuscrit trouvé dans une bouteille, la note suivante : « L'auteur doit à sa propre réputation, aussi bien qu'à la gratification du public, de publier le volume entier des Contes du Folio Club. Ces contes se distinguent éminemment par une imagination étrange, vigoureuse, poétique, un style riche, une invention fertile et des connaissances rares et variées ». Voilà Poe en bonne voie.

Plus précieuse encore que l'aubaine des 100 dollars fut la protection des juges improvisés. L'un d'eux, en sa bienveillance, nous a laissé du Poe d'alors un vivant portrait : front haut, d'une remarquable largeur aux tempes; expression grave, presque triste, n'étaient des accès d'animation extrême ; tournure militaire ; sombre mise de la tête aux pieds, à la Byron ; en dépit de l'usure des vêtements soigneusement brossés et raccommodés, un air de gentleman émanant de toute la personne. L'autre protecteur, John Kennedy, homme de lettres influent, eut à cœur d'arracher à la misère l'intéressant lauréat. Il était temps. Auprès de Mr Allan alors mourant, Poe s'était empressé d'aller tenter une dernière démarche ; au nom du docteur, Mrs Allan lui interdit l'entrée de la chambre ; Poe l'écarté et entre ; le vieillard hydropique

lève la canne dont il se sert pour marcher et en menace l'odieux intrus ; Poe décontenancé s'enfuit. Quelques semaines après, Mr Allan mourait, laissant toute sa fortune, plus de deux millions, paraît-il, à sa femme et à ses trois enfants ; le nom de Poe n'était pas même mentionné dans le testament. « Depuis le jour où vous m'avez vu « pour la première fois, écrit à Kennedy l'héritier déçu, <<( ma vie a matériellement changé. J'espérais alors héri- (( ter d'une grande fortune, et je recevais, en attendant, *« une pension pour mon entretien. La personne vient « de mourir sans me rien laisser. Je me trouve donc aban- <« donné à mes seules ressources, sans profession, pres- « que sans amis. Pis encore : je n'ai pas le sou. Il faut « vraiment des circonstances aussi pressantes pour m'ex- « poser à perdre votre amitié en vous ennuyant de ma « détresse ». Kennedy intervient, et Poe reçoit quelques jours plus tard 15 dollars pour la publication d'un conte dans une revue de New-York, Bient-ot il tomba plus bas encore : Un dimanche de mars 1833, il sollicite de Kennedy sa recommandation pour un poste de professeur dans une grande école ; bonnement, sous prétexte de mieux causer, Kennedy l'invite à dîner pour le soir même. « Votre invitation à dîner m'a blessé au vif, « répond aussitôt le pauvre Poe. Je ne puis venir pour <( une raison des plus humiliantes : mon costume. Vous <( pouvez vous imaginer quelle mortification je ressens (( à vous faire cet aveu ; mais il le faut ». Kennedy n'exagérait donc pas, lorsqu'en son journal il écrivait : « Je le trouvai mourant de faim. Je lui donnai des vêtements, libre accès à ma table et la permission de monter un de mes chevaux quand bon lui semblerait. Bref, je le tirai presque de l'abîme du désespoir ». La reconnaissance de Poe fut,

à vrai dire, à la hauteur de l'obligation. « Mr Kennedy, dit-il, fut de tous temps un ami fidèle pour moi; le premier ami fidèle que j 'aie jamais eu ; je lui dois la vie même » . Kennedy fit mieux que des largesses; il prêta à Poe son appui moral ; il lui assura des moyens d'existence. Sur son conseil, Poe envoya deux contes à une récente revue de Richmond, tJie Southern Literary Messenger : Bérénice y parut en mars 1835 et Morella en avril. Le 13, Kennedy écrivait au directeur, Thomas White : « Poe a bien fait de se recommander de moi. Il manie très bien la plume, en lettré qui a du savoir. Il a besoin d'expérience et de conseils, mais je ne doute point qu'il ne puisse vous devenir très utile. Pauvre garçon, il est bien pauvre!... Je le dirige vers toutes les besognes qui peuvent lui rapporter. Je ne doute point que vous ne trouviez l'un et l'autre profit à vous entendre ». En juin, après le succès sensationnel des Aventures de Hans Pfaall, White propose à Poe un emploi permanent : « Voilà quelque temps que je désire me rendre à <( Richmond, s'empresse de répondre Poe, et je serais bien « aise d'avoir une excuse pour le faire». Jamais peut-être Poe ne fut plus sympathique qu'en cette heure : si le malheur, en suscitant en lui d'irrépressibles impulsions, l'a physiquement amoindri, il l'a du moins moralement grandi. En un juste retour sur lui-même, il découvre des mérites à d'autres qu'à lui seul : il est franchement reconnaissant à l'égard de ses bienfaiteurs ; il est indulgent même à l'égard de Mr Allan envers qui il avoue ses torts. Il se sent « homme humble et changé ». A l'outrecuidant orgueil de Tamerlan succède la modestie relative de Politien. « Ne me parle pas de gloire; j'en hais, j'en <( exècre le nom. J'abhorre cette chose idéale qui ne satis-

« fait point ». Contre l'assaut des mauvais instincts, il prend d'énergiques résolutions, il veut à tout prix s'assurer un honnête gagne-pain. « Je veux, s'écrie-t-il, se- <( couer et rejeter cette nature que j'ai héritée de mes ancé- (( tre, que j'ai bue dans le lait de ma mère; je ne veux « plus être Politien, mais quelque autre ». Et le romantique Politien se fait, en effet, publiciste diligent.

Voilà donc Poe installé à Richmond dans les bureaux de sa revue locale, très fier, en somme, de jouer un rôle littéraire en sa ville d'adoption. Toutes les tâches plus ou moins fastidieuses qui incombent au rédacteur en chef d'un périodique de second ordre, il les accomplit avec le zèle infatigable d'un débutant et aussi, il faut bien le dire, avec le sans-gêne peu scrupuleux d'un vieux routier : revision des épreuves, lecture des manuscrits, réponses aux correspondants, chroniques d'actualité, improvisations de la dernière heure le trouvent également alerte et intarissable. Aujourd'hui il émerveille ses lecteurs par l'ingéniosité de ses explications à propos d'un prétendu joueur d'échecs automatique ; demain il leur en imposera par le complaisant étalage d'érudites citations hétéroclites ; pendant de longs jours, il soulève leur rire par la parodie bouffonne d'autographes illustres et leur commentaire non moins humoristique. Il profite d'une si bonne occasion pour rééditer ses poèmes méconnus. Enfin, aux neuf contes déjà publiés, il en ajoute sept nouveaux dont un, r Ombre, est un pur chef-d'œuvre. Mais c'est surtout la critique littéraire qui l'attire dès cette époque : aux écœurantes fadeurs des compliments de convention il fait soudain succéder, à propos d'un médiocre roman à la mode, Norman ZesZ/e, une appréciation franche jusqu'à la violence. Ce changement de ton étonne les contempo-

rains, les choque même. Les Etats du Nord qui prétendent détenir le monopole littéraire s'irritent d'une pareille audace et prennent leur revanche ; Poe, au nom des Etats du Sud, tient tête résolument. Qui profite de ces bruyantes polémiques et de toute cette activité fébrile ? La revue, d'abord, dont le tirage passe en quinze mois de 700 à 5000 exemplaires, succès inouï pour le Midi; Poe ensuite, dont les appointements passent de 10 dollars par semaine à 15, en attendant 20 dollars promis. Fortune et renommée sourient donc également au littérateur débutant ; le poète de l'orgueil a le droit de se réjouir. Eh bien ! non : en plein triomphe Poe a la mort dans l'àme.

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