‹ Edgar POE et la Critique Française de 1845 à 1875Chapitre 10 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'œuvre d'Edgar Poe marquait donc, en quelque sorte, un progrès sur les romans terribles d'Anne Radcliffe comme sur les romans sataniques de Lewis. Mais c’est encore et surtout à Hoffmann que l’on compare le plus volontiers Edgar Poe.

Depuis 1830, certes, la vogue de l’auteur allemand avait beaucoup baissé. En 1856, l’année même où paraissent les Histoires Extraordinaires, quelqu'un constate le fait : « Hoffmann en est présentement à la deuxième partie de sa renommée; on réagit contre lui » (1). Les dernières miettes de son œuvre sont publiées (2), et un autre critique exprime l’avis général en écrivant : « Ces contes nouveaux, ces extraïts de sa correspondance n’ajoutent rien à sa gloire » (3). Il reste pourtant

(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 184. (2) Contes posthumes d’Hoffmann, trad. Champfleury, Paris, Michel Lévy, 1856.

(3) Revue Française, mai 1856, p. 454.

le maître du genre qu’il a créé, et c’est à lui que

l’on rattache Edgar Poe.

Dès le début de la vogue de l'Américain, on remarque que certains de ses contes « portent la livrée fantastique d’Hoffinann » (1). Quand Poe sera à l’apogée de sa gloire, on n’oubliera pas son

prédécesseur et l’on dira que « dans ce genre de

littérature excentrique, isolée, exceptionnelle qu’il est difficile de rattacher à un véritable groupe littéraire, il n’avait rien paru, depuis les contes d’Hoffmann, de plus original que ces Histoires Extraordinaires d'Edgar Poe » (2). Et plus tard encore, alors que l’étoile de Poe commencera à pâlir, on observera que « son nom s’est rencontré avec celui d’Hoffmann » (3). En fait, pendant toute la période qui nous occupe, Poe sera constamment comparé à Hoffmann. Partout on répétera : « Edgar Poe est une sorte d'Hoffmann américain » (4).

Il ne faut pas oublier que lexpression « conte fantastique » inventée par Loève-Veimars pour traduire le titre d’Hoffmann « Phantasiestücke » s’appliqua d’abord exclusivement aux contes de l’auteur allemand. Aussi, au début, ce fut seulement dans la mesure où il ressemblait étroitement

(1) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.

(2) L'Assemblée Nationale, 12 avril 1856.

(3) Revue du Monde Catholique, 25 février 1862. (4) Pincebourde, Ch. Baudelaire.

à Hoffmann qu'Edgar Poe fut considéré comme un auteur fantastique. Rien de caractéristique à cet égard comme l’article de Forgues dans la Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1846. Deux contes, et deux contes seulement sont appelés fantastiques, et ce sont peut-être ceux qui, à des critiques modernes, paraîtraient le moins mériter ce nom : le Chat noir et l'Homme des foules. C’est que, sous l'influence d'Edgar Poe, le mot fantastique a évolué et légèrement changé de sens.

Les personnages d’Hoffmann appartiennent à la vie courante; il y a en lui, à côté de l’auteur fantastique, un observateur de la vie bourgeoise et provinciale. Aussi cette atmosphère de réalisme quotidien semble-t-elle, au début, indispensable pour que le conte soit appelé fantastique. Le héros du Chat noir, l'Homme des foules vivent précisément dans un milieu commun et familier. Les deux contes relèvent donc du « fantastique pur, moulé sur nature à la manière d'Hoffmann » (1). Là Edgar Poe, comme son maître, « a su fondre ensemble la terreur et la vie réelle » (2). Ainsi, au début, le mot fantastique n’est point considéré comme un synonyme d’extraordinaire et s’oppose même à lui.

Mais peu à peu, comme le souvenir d’Hoffmann

(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, page 227.

(2) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, page 513.

s’efface à côté de l’image de Poe, on ne tarde pas à dire nettement et sans aucune restriction : « Edgar Poe est un auteur fantastique ». Et du même coup, on élargit le sens du mot; car si Edgar Poe décrit parfois comme Hoffmann des scènes de la vie courante et des hommes qui ressemblent en quelque manière à ceux que nous voyons tous les jours, son œuvre donne, dans l’ensemble, une impression différente, et plus extraordinaire. Par là d’ailleurs, s’opposant au réalisme d’Hoffmann, elle se rapproche de l’extravagance romantique.

Edgar Poe, en effet, « est à la recherche de ce qui est à côté de la loi et en dehors des types généraux, de tout ce qui n’est pas soumis au joug commun de l’idée, du sentiment, du fait quotidien » (1). Ses contes sont des « compositions étranges, qui semblent avoir été créées pour démontrer que l’étrangeté est une des parties intégrantes du beau >», pour prouver que « l’étrangeté est comme le condiment indispensable de toute beauté » (2). Edgar Poe « a un talent singulier où l’'étrangeté domine et déborde » (3); il « s’adonne aux exceptions, aux curiosités, aux phénomè-

(1) Revue Française, mai 1856, p. 449.

(2) Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 11; Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 22.

(3) Revue Moderne, 1° avril 1865, p. 65.

nes » (1); il « n’agit que sur les faits surnaturels, les particularités étranges, les combinaisons singulières » (2); il est remarquable par « les prodigieuses audaces de sa fantaisie » (5). « C’est surtout l’étrange qui le séduit et qui le fascine. Dès que l’étrange lui apparaît, — et il lui apparaît partout — faisant rayonner à ses yeux un éclat pénétrant et fauve, Poe ne s’appartient plus; il s’élance à la poursuite de la lueur ténébreuse », il ne voit plus qu’elle; « c’est uniquement l'exception qu’il peint et raconte, exception dans l’ordre physique, intellectuel et moral » (4); « il a peint d’une manière terrible autant que saisissante l’exception dans là nature, dans la vie humaine, l’exception dans l’ordre moral » (5). Ainsi, avec lui, fantastique devient synonyme d’exceptionnel, d'extraordinaire, d’étrange.

Poe a d’abord recherché l’étrange dans le monde physique : « Aucun homme. n’a raconté avec plus de magie les exceptions. de la nature. les fins de saisons chargées de splendeurs énervantes, les temps chauds, humides et brumeux.. Comme notre Eugène Delacroix... Edgar Poe aime à agiter

(1) L’Indépendance Belge, 20 août 1857.

(2) Le Figaro, 27 mars 1856.

(3) Revue Française, 1°” octobre 1863.

(4) Revue Française, mai 1856, p. 452.

(5) Marius Topin, Romanciers Contemporains, p. 325.

LE FANTASTIQUE RDA à 14

ses figures sur des fonds violâtres et verdâtres où se révèlent la phosphorescence de la pourriture et les senteurs de l’orage » (1). Et Delacroix lui-même estime aussi que c’est « cette lueur fantasmagorique dont il éclaire ses figures qui fait le charme » (2) de Poe. |

L’auteur américain ne semble pas seulement choisir dans la nature les atmosphères exceptionnelles, « il crée un milieu inexplicable » (3). Quelle différence à cet égard entre les fonds d’Hoffmann et ceux de Poe : « Hoffmann songe éveillé. n'importe où il se trouve. Les spectres sc coudoient avec ses amis familiers de la taverne et les passants de la rue. Il voit les uns mêlés aux autres, le monde idéal répandu dans le monde réel... Edgar Poe dessine lui-même l’appareil et la mise en scène de son spectacle » (4). Quel que soit le fond du tableau, « solitude de la nature ou agitation des villes, tout y est décrit nerveusement et fantastiquement ». En particulier, « les paysages qui servent de fond à ses fictions fébriles sont pâles comme des fantômes. Poe dessine des arbres et des nuages qui ressemblent à des rêves de nuages et d'arbres, ou plutôt qui ressemblent à ses étran-

(1) Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 29, 30 et 31. (2) Eugène Delacroix, Journal, 30 mai 1856.

(3) Le Moniteur Universel, 11 avril 1865.

(4) Le Moniteur Universel, 7 avril 1857.

ges personnages, agités comme eux d’un frisson surnaturel et galvanique ».

Oui, en vérité, chez Edgar Poe, « la nature dite inanimée participe de la nature des êtres vivants, et, comme eux, frissonne d’un frisson surnaturel et galvanique » (1); ou peut-être est-ce au contraire la nature vivante, qui participe de la nature dite inanimée : « chez lui, le fantastique s’élance souvent hors des objets pour prendre possession de l’âme humaine »; en tous cas, « c’est de cette pénétration réciproque et simultanée que naît toute sa puissance » (2). Les personnages agités par « la plus étonnante surexcitation nerveuse » (3) sont en relation étrange avec le monde extérieur. Bien des contes ont pour origine « l’idée de l’hyperacuité des sens appliquée par Poe à la douleur ». Il a mieux que personne montré l'influence sur nos nerfs de certains états de la nature; il a su décrire les temps « où le vent du sud amollit et détend les nerfs comme les cordes d’un instrument, où les yeux se remplissent de larmes qui ne viennent pas du cœur » (4).

() Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 30-31; Œuvres posthumes, p. 236.

(2) W.-L. Hughes, Contes inédits.

(3) Taine, Lettre à Baudelaire, 30 mars 1865, publiée par Pincebourde, p. 104.

(4) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 411; Histoires extraordinaires, p. 29,

Page 1