‹ Edgar POE et la Critique Française de 1845 à 1875Chapitre 11 sur 31 · L'ARGENT · texte numérisé non relu

L'ARGENT

Edgar Poe n’a point seulement décrit l’étrangeté du monde physique, il a aussi montré l’étrangeté

dans l’âme humaine; il possède « une imagination

qui se plaît tout autant dans les replis mystérieux de l’âme que dans les sombres terreurs de la nature physique » (1). Quel que soit son talent pour reproduire ou inventer l'exception dans le monde extérieur, pour analyser les relations singulières entre certains états de l’âme et les objets qui nous entourent, si Edgar Poe est grand aux yeux des hommes de ce milieu de siècle, c’est « surtout par ce génie tout spécial, par ce tempérament unique qui lui a permis de peindre et d’expliquer d’une manière impeccable, saisissante, terrible, lexception dans l’ordre moral » (2).

Ainsi, il « a doté son pays de ce fantastique sui generis qui emprunte ses effets bizarres à des phénomènes psychologiques » (3). Beaucoup de ses contes sont des « études des aberrations du cerveau » (4), son œuvre entière est une « étude pleine de talent des maladies de l’âme » (5); elle a « l’attrait d’une maladie curieuse de lintelligence, d’une déviation de lesprit » (6). « Les

(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 514. (2) Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 29. (3) Revue Française, 1* octobre 1863, p. 148. (4) W. L. Hughes, Contes Inédits, Avant-propos. (5) Bibliothèque Universelle, février 1856.

(6) Le Figaro, 27 mars 1856.

maladies de l'esprit ont pour lui un intérêt particulier » (1); par exemple, on le voit souvent « essayer d’analyser les forces développées en nous par des moyens factices, ou des passions délirantes » (2). Ou bien, il raconte « une histoire dont tout l’intérêt repose sur une imperceptible déviation de l’intellect… sur un dosage imprudent de la nature dans l’amalgame des facultés ». Ou encore, il dépeint « l’hallucination laissant d’abord place au doute, bientôt convaincue et raisonneuse comme un livre, l’absurde s’installant dans l’intelligence et la gouvernant avec une épouvantable logique; l’hystérie usurpant la place de la volonté, la contradiction établie entre les nerfs et l’esprit, et l’homme désaccordé au point d’exprimer la douleur par le rire. Il analyse ce qu’il y a de plus fugitif, il soupèse l’impondérable, et décrit. tout cet imaginaire qui flotte autour de l’homme. nerveux et le conduit à mal ».

Il a, par exemple, admirablement décrit «les ardeurs de curiosité de la convalescence » dans cette nouvelle « qui a pour titre l'Homme des Foules. Derrière la vitre d’un café, un convalescent, contemplant la foule avec jouissance, se mêle par la pensée à toutes les pensées qui s’agitent autour de lui. Revenu récemment des ombres de la mort,

(1) Bibliothèque Universelle, mai 1852.

(2) Revue Française, 1“ octobre 1863, p. 155.

il aspire avec délices tous les germes et tous les effluves de la vie; comme il a été sur le point de tout oublier, il se souvient et veut avec ardeur se souvenir de tout. Finalement, il se précipite à travers cette foule à la recherche d’un inconnu dont la physionomie entrevue l’a, en un clin d’œil, fasciné. La curiosité est devenue une passion fatale, irrésistible » (1).

Ce n’est pas la seule nouvelle de Poe qui nous présente un malade; à examiner ses contes dans l’ensemble, « s’il fallait leur donner un titre générique, je leur donnerais celui de Psychologie des affections mentales.….; la danse des idées et leurs évolutions irrationnelles sous certaines influences perturbatrices ont été l’objet assidu des préoccupations de Poe. On y voit par exemple un visionnaire que l’intensité de son attention à des objets constamment sans importance pousse somnambuliquement à commettre des crimes; ou un patient en qui la souffrance, la privation de nourriture, l’obscurité ont exténué les facultés mentales, qui rentre en puissance de toutes sous le coup d’une mort horrible pour les appliquer activement à sa conservation; ou bien enfin un philosophe qu’un emploi légitime mais excessif de l’analogie et de la comparaison amène à déterminer les circonstan-

(4) Baudelaire, Histoire extraordinaires, p. 24 et 30; Œuvres Complètes, t. IIE, p .61.

ces et à découvrir les auteurs d’un meurtre. Edgar Poe est à l’aise dans les infirmités intellectuelles qui font trembler même les esprits les plus fermes et les plus assurés de la régularité habituelle de leurs raisonnements » (1).

Un conte, le second qu’ait traduit Baudelaire, (2) a particulièrement frappé les contemporains que passionnent les récits traitant des « maladies de l’esprit. Bérénice est un admirable échantillon dans ce genre » (3). « Un seul de ses contes, Bérénice, traîne après lui plus de terreurs que la masse des cas d’aliénation mentale rapportés dans les livres d’Esquirol et de Brière de Boismont >» (4) et des autres psychiâtres. Berénice, histoire extraordinaire, est maintenant rangée parmi les contes fantastiques.

Ainsi Edgar Poe, qui était d’abord apparu comme un imitateur d’'Hoffmann, se montre maintenant comme le continuateur du même genre littéraire : il « aura eu cette gloire d’ajouter une note au grand clavier de la poésie fantastique » (5). Il éclipse même son rival, et son art fantastique sem- ‘ ble plus fort et plus intense que celui d’'Hoffmann.

() Journal d'Alençon, 9 janvier 1853.

(2) L’Illustration, 17 avril 1852.

(3) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 231.

(4) Journal d'Alençon, 9 janvier 1853.

(5) Revue Française, mai 1858, p. 381.

Lisez, nous dit-on, les contes de Poe, et Voyez « à quelle distance ils ont laissé Hoffmann et ses fantastiques terreurs » (1). Certains critiques finissent par être injustes envers Hoffmann et par dire rageusement : « On s’obstine à intituler (Poe) l’Hoffmann américain, quoiqu'il ne dérive pas plus d'Hoffmann que la science du fantastique » (2). D’autres, écrasant le conteur allemand de leur mépris, déclarent qu'après Edgar Poe, « Hoffmann n’est plus que le Paul Kock du fantastique » (3).

Bientôt, on oubliera tout à fait Hoffmann, et Edgar Poe semblera le seul maître du fantastique. précisément parce qu’il est le seul conteur extraordinaire. Les Goncourt, par exemple, lui rendront cet hommage : « Si mon esprit ennuyé du terre à terre de la vie a besoin d’une distraction dans le surnaturel, dans le fantastique, c’est chez Poe que je la trouve ». On ne peut être « surnaturalisé » que par lui (4).

(1) Journal des Débats, 20 avril 1856.

(2) L’Artiste, 1° juin 1860.

(3) Le Moniteur Universel, 9 septembre 1867, p. 381. (4) Journal des Goncourt, 17 juillet 1875.

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