CHAPITRE II
De tels personnages n’étaient point démodés en 1856; certes, constate Cuvillier-Fleury, la société française est aujourd’hui « paisible, régulière, correcte, prudente »; mais il y a un violent contraste entre elle et une partie de sa littérature : « Quelqu’un me dira-t-il pourquoi nous avons aujourd’hui le roman terrible? Pourquoi ce genre d£ littérature... tourne-t-il aujourd’hui aux épouvantements, aux massacres, au vampirisme ? Pourquoi ne sait-il plus que dresser des échafauds, agiter des poignards, remplir jusqu’au bouchon des fioles empoisonnées, creuser des souterrains, créer des fantômes, comme au temps des Mystères d’'Udolphe et des aventures de Milord Axminster ? Pourquoi tout ce bruit, ces terreurs, ces cadavres, ces pompes funèbres, ces apparitions ? ».
Cuvillier-Fleury a beau s’en étonner, il en constate lui-même l'existence et le succès; et il passe
en revue quelques-uns des romans terribles publiés en 1856 : « L’Assassinat du Pont-Rouge » et les « Histoires émouvantes >» de Barbara, les « Mémoires d’un suicidé >» de Maxime du Camp, « Luze Léonard ou les Deux Promesses, idylle tragique », où, « quand tout fut fini. on compta une vingtaine de morts et de mourants », « la Chambre Rouge » d’Amédée Achard, et même un livre au titre aimable, le « Quand j'étais étudiant >» de Nadar. Dans cette galerie de « romans terribles », une place est naturellement résérvée aux < Histoires extraordinaires » (1).
Comme tous ces auteurs, Edgar Poe sait user du mystère et l’entretenir savamment. C’est même, aux yeux d’un critique, son procédé habituel. Edgar Poe, dit-il, « ne semble connaître qu’une façon d’agir sur les lecteurs : le doute. Autant de contes, autant d’énigmes sous diverses formes et avec des costumes divers. C’est toujours la même combinaison qui met aux prises Œdipe et le sphinx, le héros et un logogriphe; un fait ténébreux, un mystère impénétrable en apparence » (2) qui se trouve pourtant résolu à la fin du conte.
Il y a d’abord le message secret que le héros devine à la grande satisfaction du lecteur. Ici,
(1) Cuvillier-Fleury, Journal des Débats, 12 novembre (2) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.
Edgar Poe apparut plus fort que tous ses rivaux : < On admira ce Legrand plus habile à déchiffrer les cryptogrammes que Claude Jacquet, l'employé du Ministère qui lit à Démarest, dans l'Histoire des Treize (1), avec la vieille grille de l’ambassade de Portugal, la lettre chiffrée de Ferragus » (2).
Mais ce tour n’est pas neuf, et Edgar Poe en a bien d’autres dans son sac; la réticence lui est familière; par exemple dans le Puits et le Pendule, au sujet du supplice suprême qui attend le condamné au fond du puits, « il sait amener dans l’esprit du lecteur un doute qui est le secret de l’horreur. Il s’arrête toujours à temps, et laisse à l’imagination le soin d'achever un tableau dont nulle description ne donnerait une idée assez forte » (3).
A l’aide de ces divers procédés, Poe trouble les imaginations et il réussit à émouvoir un grand peintre romantique : « Cette lecture réveille en moi », écrit Delacroix dans son journal, « ce sens du mystérieux qui me préoccupait davantage autrefois dans ma peinture » (4).
Par cet emploi du mystère, Edgar Poe rappelle certains auteurs qui l’ont précédé : « La scène du
(1) Balzac, Histoire des Treize, Ferragus, Œuvres complètes, éd. Calmann-Lévy, pp. 106-109.
(2) Gautier. Notice des Fleurs du Mal.
(3) B. Bibliothèque Universelle, mai 1852, p. 105.
(4) Delacroix, Journal, 30 mai 1856.
Tulipier dans le Scarabée d’Or nous a rappelé une des plus belles pages que Byron le poète ait écrites en prose. Qui ne se souvient de ce magnifique fragment sur cet ami de Londres que Byron appelle Auguste Darvell, et de sa mort, sans raison apparente de mourir, à vingt pas des ruines.
d’Ephèse, au coucher du soleil ? Eh bien, dans certaines anxiétés, dans certains désespoirs de Legrand, quand il constate, Jupiter descendu de l'arbre, qu’il s’est trompé, qu’il a pris l’œil droit de la tête de mort pour l’œil gauche et que lexpérience d’où dépend son sort est à recommencer, dans certaines parties du dialogue enfin, nous avons retrouvé langoisse mystérieuse qu'avait Darvell avant de mourir ».
Mais on reproche à Edgar Poe, comme à Anne Radcliffe, d’avoir, dans la seconde partie du conte, expliqué le mystère : « Edgar Poe nous fait repentir de l’intérêt, de l’émotion, de la terreur qu’il nous a inspirés dès qu’il simplifie son histoire. En cela, il commet la même gaucherie d’art qu'avait commise avant lui une femme de grand talent. Anne Radcliffe. Dans le Scarabée d'Or, après avoir commencé par les vertiges de l’Incompréhensible, Edgar Poe finit par s’asseoir paisiblement dans les explications naturelles » (1).
(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 356 et
Mais Poe est généralement plus habile. Les amateurs de roman terrible suivirent avec avidité « les effrois, les inconcevables péripéties de l’auteur américain » (1). Toujours en effet, Edgar Poe « arrive à la terreur » (2); il a « une vigoureuse imagination évoquant la terreur du sein de la vie réelle » (3).
Pour atteindre ce but, il traite les sujets habituels « La mort, la décomposition définitive. joue un grand rôle dans ses récits. Sa littérature est parfois une sorte de littérature macabre » (4); « la mort est toujours le principal personnage dans ses contes » (5); « la mort triomphait dans cette voix étrange » (6) qu’il fit entendre à son siècle.
Et quand par hasard la mort est absente, ce sont d’affreux spectacles plus terribles encore; Edgar Poe est < romantique par l’horrible » (7), par « l’ardeur... avec laquelle ïl se jette. dans l’horrible pour lamour de lhorrible » (8). Son œuvre est pleine « d’horreurs qui donnent le frisson »; elle saisit et frappe par « les sombres couleurs que
(1) Revue de Paris, 1° avril 1856.
(2) Le Constitutionnel, 28 janvier 1862.
(3) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 524. (4) Biographie Michaud, article Poe.
(5) Revue Moderne, 1° juillet 1865.
(6) Mallarmé, Le Tombeau d'Edgar Poe.
(7) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 514. (8) Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 30.
son imagination a répandues dans une foule de contes » (1). Il a « un talent puissant et sombre », il sait « tracer un récit saisissant et terrible » (2), « il retrace en maître les scènes les plus effrayantes » (3). Certains contes sont uniquement destinés à inspirer la terreur : « L’horrible sans autre raison que l’horreur même, de propos délibéré, par la simple et naïve conviction de l’effet supérieur qu’il produit » (4), voilà le principe de bien de ses ouvrages.
Il sait varier ses moyens de provoquer l’angoisse; « cette peur des sens soulevés prend mille formes dans les Histoires de Poe, soit qu’elle se traduise et se spécifie par l’horreur qu’il a d’être enterré vivant, ou par le désir immense de tomber, ou par quelque autre hallucination du même genre » (5). Et il sait aussi tirer de la peur des effets artistiques; chez lui l’histoire est « faite avec un art particulier de la terreur. Chaque minute amène pour le (héros) un temps nouveau et une variété d’angoisse dans l’angoisse croissante d’une longue agonie » (6).
Par là, Edgar Poe reprend et perfectionne la tra-
(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 516 et 512. (2) Biographie Michaud, 1861, tome 33, article Poe. (3) Bibliothèque Universelle, mai 1852, p. 105.
(4) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 505.
(5) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 383. (6) Le Moniteur Universel, 7 avril 1857.
dition romantique. « Il rappelle parfois les plus sombres inspirations de Monk Lewis dont les Contes Effrayants et les Contes Etonnants se trouvent bien dépassés » (1). Par exemple, « le Puits et la Pendule » « causèrent une suffocation de terreur égale aux plus noires inventions d’Anne Radcliffe et du révérend père Mathurin » (2). De même, « la Descente au Maelstrom vous captive comme l’Anacandaia de Lewis ou le roman de Frankenstein » (3); « quelque chose d’effrayant, par exemple, et qu’il est impossible de lire sans un frisson d’horreur et d'angoisse inexprimable, sans une terreur qui tient véritablement du vertige, c’est Une Descente au Maelstrom »; là, Edgar Poe « a développé cette puissance descriptive qui ne fait pas seulement frémir, mais qui fait penser... Soit qu’il ébauche une tempête, au milieu de laquelle la barque court droit sur le gouffre, soit qu’il traverse la ceinture écumeuse du tourbillon dont la clameur aiguë ressemble au cri des soupapes de plusieurs milliers de steamers lâchant à la fois leur vapeur, soit que le bateau, plongeant dans l’abîme, semble suspendu comme par magie sur la surface intérieure d’un immense entonnoir. il a une singulière variété dans l’uniformité même de
(1) Bibliothèque Universelle, mai 1852, p. 105. (2) Th. Gautier, Notice des Fleurs du Mal.
(3) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 109.
ses couleurs, et quoique ses tableaux soient toujours noirs ou livides, il multiplie très habilement les nuances ».
Lisez les histoires d'Edgar Poe. « On pourrait dire de presque toutes ce que l’auteur a dit de celle qu’il appelle Bérénice : J'ai à raconter une histoire dont l’essence est pleine d’horreur » (1). Voules-vous des exemples ? « Le Manuscrit trouvé dans une Bouteille >» est « un conte dont aucun écrivain n’a dépassé lexpression sinistre » (2); plus loin « le genre sombre est poussé à son extrême limite dans la Barrique de vin d’Espagne » (3). Les « Aventures d'Arthur Gordon Pym > forment « un assez long récit de naufrages et d'aventures maritimes dans le genre le plus sombre » (4).
Il y a surtout une page dans le livre qui a dû séduire tel lecteur puisqu'il l’a traduite longuement dans une étude où il ne disposait que d’une place restreinte. En voici un échantillon ; deux marins affamés, à la dérive, croiséñt un navire où pourrissent des charognes humaines; l’un des ca-
(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 505, 514-515.
(2) Revue Française, 1° octobre 1863.
(3) The Cask of Amontillado. Bibliothèque Universelle, mai 1852, p. 105.
(4) Bibliothèque Universelle, février 1856, p. 278.
davres est debout; « à l’un de ses côtés, où ur morceau de la chemise avait été arrachée et laissait voir le nu, se tenait une énorme mouette se gorgeant activement de l’horrible viande, son bec et ses serres profondément enfoncés, et son blanc plumage tout éclaboussé de sang L'oiseau. se détacha paresseusement du corps sur lequel il festinait, puis. plana quelque temps avec un morceau de Ia substance coagulée et quasi-vivante dans son bec. A la fin l’horrible morceau tomba, en éclaboussant, juste aux pieds de Parker. Dieu veuille me pardonner, mais alors dans le premier moment, une pensée traversa mon esprit, pensée que je n’écrirai pas, et je me sentis faisant un pas machinal vers le morceau sanglant ». Quel malheur que cet anthropophage n’ait pas mordu à belles dents dans cette charogne ! « Le génie de l’auteur se réjouit de ces terribles scènes » (1), dit Île commentateur avec une satisfaction évidente; et lui-même s’en repaît.
Il est une sorte particulière d’histoires terribles qui plurent encore davantage; ce sont celles que l’on suit « avec l’anxiété que provoque une cause célèbre » (2). On connaît le succès obtenu auprès des premiers adaptateurs et traducteurs par
(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 237 et 238. {2) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.
les Meurtres dans la Rue Morgue (1). L’admiration pour le conte se prolongea. Quand Baudelaire publie en livre les « Histoires Extraordinaires », il annonce que « le premier volume est fait pour amorcer le public » (2); et, en tête de ce premier volume, comme un marchand qui place à l’étalage l’article qui doit attirer le client, Baudelaire a mis « le Double Assassinat dans la Rue Morgue ».
Même en 1865, alors que la gloire de Poe déclinait, un critique parlait encore avec enthousiasme de cette histoire, « la plus extraordinaire à coup sûr de ces histoires extraordinaires » (3).
Le « Mystère de Marie Roget », s’il obtint un succès beaucoup moins grand, eut cependant des lecteurs enthousiastes pendant toute la période qui nous occupe. En 1845, un critique remarquait que l'intérêt provient de la « méthode que l’auteur adopte de transporter chez nous des chroniques réelles, choisies parmi les crimes qui ont occupé les magistrats de New-York et de Boston. Ainsi, Phistoire de Marie Roget est une cause célèbre américaine. Marie Roget… n’est autre que Mary- Cécilia Rogers, la marchande de tabac dont le mystérieux assassinat terrifia, il y a quelques années, la population de New-York. Racontons d’abord
() Voir notre livre : Les premiers traducteurs d'Edgar Poe en France de 1845 à 1875.
(2) Baudelaire, lettre du 26 mars 1856, éd. du Mercure,
(3) Le Moniteur Universel, 11 avril 1865.
Tlévènement tel qu’il fut raconté dans le New-York Mercury ou dans le Brother Jonathan ». Et voici que, dans la Revue des Deux Mondes (1), est expliquée tout au long, non pas l’histoire de Poe, mais la véritable cause célèbre américaine. Vingt ans après d’ailleurs, le même conte obtenait le même succès auprès d’un autre critique, et pour les mêmes raisons : « Du Mystère de Marie Roget à l’Assassinat de la Rue Morgue, il n’y a pas loin: l’un est une réplique de l’autre; c’est le même procédé : celui du roman pris à la réalité des cours d'assises. Connaissez-vous rien de plus émouvant qu’un drame judiciaire ? Il pose dès l’abord son terrible problème; il a ses mystères, il déroule ses péripéties, il vous tient haletant jusqu’à l’entière conclusion des débats. Il est si saisissant que, reproduit même par l'imagination d’un conteur, il garde encore la puissance de son intérêt et de ses émotions ». Suit alors une analyse de l'affaire
« Marie Roget a disparu de la maison paternelle. Pendant trois jours, on n'entend plus parler d'elle. » Le critique n'oublie point les détails passionnants : « Le corps est amené au rivage : la figure est arrosée de sang noir. Autour de la gorge se remarquent des impressions de doigts. Les vêtements de Marie Roget sont dans le plus grand désordre... » (2).
(1) Forgues, Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846. (2) Le Moniteur Universel, 11 avril 1865.
A la lecture de ces noires horreurs, les esprits éclairés eux-mêmes sont émus et disent : « Si jamais le mot palpitant d'intérêt a été de mise, c’est ici. Si cependant l'intérêt que l’on trouve à cette lecture n’est pas toujours de bon aloi, il est réel, incontestable. Cela vous attrape les nerfs autant que l'esprit. Si vous voulez vous donner des frissons au coin de votre feu, le soir à minuit, prenez et lisez les livres de ce maître » (1). « Il émeut, il effraie, on lit ses livres avec anxiété » (2). Mais en définitive, au témoignage des critiques, les « contes terribles d'Edgar Allan Poe » ont surtout « séduit «eux qui ne cherchent dans leur lecture qu’un étonnement, une émotion passagère » (3); « tous ceux qui aiment les émotions violentes » (4).
Edgar Poe a donc su provoquer la terreur.
Il Pa même perfectionnée en y ajoutant une conscience aiguë; car après ses premiers contes où la peur est sans volupté, « vient quelque chose de plus savant et de plus raffiné, une ingéniosité subtile et perverse qui s’associe aux épouvantes, une curiosité dans le terrible » (5). Alors, « l’auteur est un patient véritable qui s’écoute et se sent souf-
(1) L’Indépendance Belge, 12 février 1857.
(2) Biographie Michaud, 1861, tome 33, article Poe. (3) W.-L. Hughes, Contes inédits, Avant-propos. {4) Revue de Paris, 1° avril 1856.
(5) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 505.
frir » (1), qui « se plaît dans l’agonie calme, prolongée, s’analysant elle-même » (2): ses terreurs, « il les savoure et les réfléchit, tout en frémissant et en se pâmant d’effroi. Depuis Pascal peut-être, il n’y eut jamais de génie plus épouvanté, plus livré aux affres de l’effroi et à ses mortelles agonies que le génie panique d'Edgar Poe » (3). Et il est si clair désormais qu'Edgar Poe est le maître de l’épouvante que, dans une biographie de Nodier, la propre fille de celui-ci, quand elle parle de la peur, oublie l’auteur de Smarra et des Vampires et fait allusion aux « terreurs indescriptibles où se plaisait l’imagination… d'Edgar Poe » (4).
Plus exaspéré que la peur, plus frénétique que la haine, c’est le satanisme qu'Edgar Poe va renouveler aussi. Sa littérature « mérite plus le nom de satanique que celle de Shelley l’athée et de Mathurin » (5). On est d’autant moins étonné de retrouver le satanisme chez un Américain que l’on attribue à ce sentiment des origines protestantes. « Les puritains, rudes précepteurs, ont laissé de fortes générations, mais ces maîtres ombrageux
(1) Le Moniteur Universel, 7 avril 1857.
(2) Revue Moderne, 1° juillet 1865.
(3) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 383.
(4) Mme Mennessier-Nodier, Charles Nodier, p., 278, Paris, Didier, 1867.
(5) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 376.
ont eu aussi leurs écoliers indocites, révoltés du désespoir, damnés par anticipation, qui ont secoué tous les jougs, excepté celui de la prédestination. Ces asprits… ont créé une poésie singulière qui s’est appelée satanique... Edgar Poe en est une dernière et capricieuse manifestation Combien de fois on est tenté de penser qu’il croit au démont ne croyant pas en Dieu. Quel est cet archidémon qu’il évoque souvent et qui pousse ses héros de crime et de méchanceté ?.… Le démon existe, il est
au fond du cœur humain ».
Si l’on objecte que, dans le Chat Noir, Edgar Poe montre les mauvais effets de l’ivresse, quelqu'un répondra : « Mais non, il n’en veut pas au vin : l'ivresse ne produit pas la méchanceté, elle la devoile. C’est l'homme qui est mauvais, le vin ne fait qu’arracher le masque, il laisse percer le démon; le monstre saturé de gin qui saisit un chat, et lui fait sauter un œil avec son canif, commet, dans le Chat Noir, cette damnable atrocité parce qu’il est homme » (1). C'était bien l’opinion de ces romantiques qui n’avaient pas été entraînés par le mouvement social et qui, sans être croyants, professaient la doctrine du péché originel.
Edgar Poe a renouvelé le satanisme en le mon-
() Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 523 et 524.
trant sous une forme particulieère qu’il appelle la perversité. Les lecteurs sont vivement impressionnés par « la profondeur psychologique du Démon de la Perversité > (1) où Egdar Poe a bien montré le « satanisme de sa pensée » (2). On va nous définir ce sentiment inventé, en quelque sorte, par Edgar Poe : « Par perversité, il faut entendre cet instinct étrange qui nous pousse, en dépit de notre raison, à des actes absurdes nuisibles et dangereux, sans autre motif que cela ne se doit pas, cette méchanceté gratuite, cette rébellion secrète qui, au milieu des joies du paradis, fit écouter à la première femme les suggestions du serpent » (3). Edgar Poe « se garde d’imputer le mal à faiblesse. Il n’est ni une misère ni une défaillance de la nature humaine, mais l’exercice d’une faculté. Nous avons un besoin fatal de mal faire comme de manger et de dormir. L’auteur l'appelle perversité.. Vous croyez, philosophes, moralistes, phrénologues, que l’homme fait le mal pour un intérêt, pour une passion, pour une jouissance; vous vous trompez : c’est pour le mal même. Il le fait, parce qu’il ne devrait plus le faire » (4). Et l’on constate avec satisfaction qu'Edgar Poe « a vu clairement, a
(1) Revue de Paris, 1°’ août 1864.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 365. (3) Th. Gautier, Notice des Fleurs du Mal.
(4) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 523.
impertubablement affirmé la méchanceté naturelle de l’homme. Il y a dans l’homme, dit (Edgar Poe) une force mystérieuse dont la philosophie moderne ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innommée, sans ce penchant primordial, une foule d’actions humaines resteront inexpliquées, inexplicables. Ces actions n’ont d’attrait que parce qu’elles sont mauvaises, dangereuses, clles possèdent l’attirance du gouffre. Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité naturelle, qui fait que l’homme est sans cesse et à la fois homicide, suicide, assassin, et bourreau; — car, ajoute (Edgar Poe) avec une subtilité remarquablement satanique, l’impossibilité de trouver un motif suffisant pour certaines actions mauvaises et périlleuses, pourrait nous conduire à les considérer comme le résultat des suggestions du Diable, si l’expérience et l’histoire ne nous enseignaient que Dieu en tire souvent l’établissement de l’ordre et le châtiment des coquins; — après s'être servi des mêmes coquins comme de complices ! tel est le mot qui se glisse, je l’avoue, dans mon esprit, comme un sous-entendu aussi perfide qu’inévitable » (1). L’idée de perversité fait son chemin, et bientôt on va la chercher, non pas dans la littérature, mais dans la vie. Baudelaire songe, dans le cinquième
(1) Baudelaire, Nouvelles Histoires ‘extraordinaires.
LE < ROMAN TERRIBLE » 11ÿ
acte d’un drame futur, à représenter « la dénonciation du coupable par lui-même, sous la pression d’une obsession »; et il ajoute : « Que de fois j'ai été frappé par des cas semblables en lisant la Gazette des Tribunaux » (1). Il n’est pas seul d’ailleurs à retrouver la perversité dans les causes célèbres. Avez-vous suivi tel procès ? écrit un lecteur de Poe. « Jamais le principe de l'Esprit de perversité posé par Edgar Poe n’a reçu une plus forte confirmation. Les trois hommes n'avaient aucune preuve contre eux; ils n’avaient qu’à nier pour être acquittés. Tous les trois successivement ont avoué » (2).
Edgar Poe a donc révélé à ses lecteurs l’existence: quotidienne et la portée psychologique du satanisme, comme il leur a appris à savourer la peur. Ainsi, il séduit tous les romantiques, à la fois par son décor luxueux où la couleur locale se combine avec les effets de lumière, et par les personnages où lui-même s’est peint, tous frémissant de haine ou d’amour, jouissant du paroxysme de leur effroi, ou entraînés par le vertige d’une perversité
satanique.
(1) Lettre du 24 janvier 1854.
(2) Lettre d’A. Fraisse à Baudelaire, 9 août 1860, publiée-
par Jacques Crépet, p. 366.