CHAPITRE Î
Mais si Edgar Poe a remplacé Hoffmann dans l'estime publique, ce n’est pas seulement parce qu’il a semblé plus extraordinaire, c’est encore parce que son art est apparu comme plus en harmonie avec les tendances de la littérature qui succédait au romantisme.
C’est vers 1850 que la science et les idées scientifiques atteignent l'élite intellectuelle dans son ensemble. La transformation de l’enseignement scientifique opérée par la Révolution porte alors pleinement ses fruits; les professeurs des Universités sont des savants qui répandent partout le goût de la science; c’est en 1852 que sont créées les classes scientifiques dans les établissements d’enseignement secondaire, et le baccalauréat ès sciences qui couronnera les études; c’est en 1853 que se fonde la première revue scientifique, « Cos-
mos ».
La science apparaît dans tous les domaines; elle semble quitter son terrain propre, elle veut régir en maîtresse absolue lempire de l'esprit. Alors se fondent des philosophies qui cherchent en la science leur inspiration et leur appui. Les unes y trouvent une explication complète de l’univers et veulent en tirer une métaphysique; les autres, tout en niant qu’elle puisse nous aider à résoudre le mystère de notre destinée, se refusent à rien voir en dehors d’elle, veulent lui confier le gouvernement des sociétés humaines, et ôter de la conscience tout motif qui ne soit pas inspiré d'elle.
Tous les esprits cultivés, subissant l'influence de la philosophie, se demandaient donc si la littérature allait être chassée du domaine de l'intelligence comme l'avait été la métaphysique, ou si elle allait au contraire se transformer et adopter des méthodes scientifiques comme l’avait déjà fait l’histoire.
En ce milieu de siècle, à vrai dire, la littérature avait déjà reçu l’empreinte de la science. L'année 1857, qui voît paraître les « Nouvelles Histoires Extraordinaires » et « les Fleurs du Mal », est aussi celle où la publication de < Madame Bovary »
montre qu’une littérature nouvelle est née. Cette vérité n'échappe pas à la clairvoyance de Sainte- Beuve : « C’est bien un livre à lire », dit-il au sujet de l’œuvre de Flaubert, « en sortant d’entendre le
dialogue net et accéré d’une comédie d'Alexandre Dumas fils, ou d’applaudir les Faux Bonshommes entre deux articles de Taine. Car en bien des endroits et sous des formes diverses, je dois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d'observation, maturité, force, un peu de dureté. Ce sont les caractères qui semblent affecter les chefs de file des générations nouvelles » (1). Ce sont aussi les caractères par lesquels Edgar Poe va, à cette heure, apparaître comme un chef de file.
On remarque tout de suite quel rôle joue la science dans l’œuvre de Poe; il a « une grande préoccupation scientifique »; il possède même « une aptitude scientifique » (2), « une aptitude remarquable pour les sciences physiques et mathématiques » (3). « Comme Balzac qui mourut peutêtre triste de ne pas être un pur savant, il a des rages de sciences. Il a écrit un Manuel du Conchyliologiste » (4).
Si, à certaines critiques, il est apparu comme un illuminé à cause de sa curiosité ambitieuse et inquiète, d’autres, à cause de sa curiosité méthodique, voient en lui un « savant » (5), estiment quil
(1) Le Moniteur Universel, 4 mai 1857.
(3) Revue Moderne, 1° avril 1865, page 77.
(4) Baudelaire, Œuvres posthumes, page 206.
(5) L'Illustration, 17 avril 1852.
a une « curiosité de savant ». Cet aspect de sa personnalité frappe tellement certains lecteurs qu’ils y voient le caractère principal de son œuvre et veulent tout y subordonner. « Il se présente avant tout à la critique comme un curieux passionné. Il est certainement un grand artiste, mais son art, son invention, sa couleur, son style, tout est mis au service d’un immense désir, d’une sorte de besoin de pénétrer dans les secrets de la nature et les combinaisons de l’esprit.… Il y a une énigme au fond de ses contes, énigme physique au morale, accessible ou insoluble, lugubre ou d’un grotesque qui fait frissonner ».
Les sujets les plus humbles le séduisent, s'ils piquent son besoin de comprendre : « La curiosité d'Edgar Poe s’attaquait souvent à des secrets de moindre importance, et ce sombre esprit se reposait de ses voyages fantastiques par la recherche de quelque. énigme ingénieuse dont il exposait les combinaisons embrouillées avec infiniment de finesse... Le Scarabée d’Or est le chef-d'œuvre du genre » (1).
# Cette curiosité s’adresse naturellement à toutes
les questions en vogue; elle s'intéresse « à une
science neuve, le magnétisme » (2); « à côté du
(1) Revue Française, 1° octobre 1863, p. 152 à 156. (2) Revue des Deux Mondes, 1°* avril 1856.
magnétisme, la science aérostatique trouve naturellement sa place ». « Ce qui exerce sur Poe un attrait et une fascination irrésistible, ce sont les sciences restées jusqu’à présent dans un certain état mystérieux, embryonnaire, qui prête aux hypo- : thèses, aux excursions hardies, aux systèmes aven- . tureux.. Le côté merveilleux, féérique, effrayant, prodigieux, le côté gouffre et vertige (pour parler une langue qui se met à la mode) de la science positive, voilà sa recherche incessante, voilà une grande moitié du talent de Poe. Son esprit travaille sur ce fonds complaisant et tire de prémisses connues des conséquences dont la nouveauté et la témérité épouvantent, en même temps que leur apparente logique nous confond. Je ne connais rien de plus surprenant en ce genre que le Cas de M. Valdemar, qu'on ne lit pas sans frissonner » (1). Dans un grand nombre de contes, Edgar Poe « dramatise les points les plus obscurs de la science, les cas les plus contestables de la physiologie, les données les plus audacieuses de l'hypothèse » (2). Et sa curiosité le mène plus loin encore : « Parfois, il pousse les investigations au-delà de ce qui avait été tenté jusqu'alors. Il cherche à deviner les sen-
(1) Revue Française, mai 1856, p. 450.
(2) Le Figaro, 27 mars 1856.
sations posthumes de l’homme (1), ou plutôt du cadavre » (2).
Mais, même dans ses plus grandes audaces, Edgar Poe garde toujours quelque chose de la curicsité scientifique, et ceci encore le distingue d’Hoffmann : « Tandis que Théodore Hoffmann, également amoureux de l’hallucination, s’arrête à ce qu’elle lui montre, et, comme s’il craignait de faire fuir cette vision en la regardant de trop près, se hâte de dessiner les formes qu’elle revêt, Edgar Poe, plus puissant, grave et retient cette image dans son cerveau comme le ferait un miroir de photographie. Puis, maître de l’image ainsi fixée, il s’en approche, la retourne sous toutes ses faces; il se prend corps à corps avec cette ombre; il essaie d’en deviner l'essence aussi bien que d’en connaître les mobiles expressions » (3). Ce n’est pas un dilettante qui s’amuse ou s’effraie aux créations de son imagination. Certes, « Edgar Poe se plaît parmi ces fantômes... mais ce curieux insatiable ne les à pas appelés en vain; il poursuit leur secret » (4). Devant le mystère, « son intelligence s’irrite, se passionne contre le voile étendu devant elle jusqu’au moment où, après d’incroyables
(1) Colloque entre Monos et Una.
(2) Biographie Michaud, 1861, article Poe.
(3) W.-L. Hughes, Contes Inédits, Avant-propos. (4) Revue Française, 1* octobre 1863, p. 146.
travaux minutieusement racontés, elle sort victorieuse de cette lutte »; c’est un « chercheur de problèmes à résoudre » (1); certaines de ses compositions sont de « véritables problèmes proposés aux physiciens et aux mathématiciens » (2). « Ce que cet écrivain aime par dessus tout, c’est de poser des problèmes dont la solution exige une perspicacité des plus intenses, une tension d’esprit extraordinaire, et un instinct merveilleux » (3).
Partout, en effet, ce ne sont que problèmes. Le Double Assassinat dans la Rue Morgue, la Lettre Volée, le Scarabée d’Or ne sont pas des récits, ce sont « en réalité trois problèmes posés et résolus par Edgar Poe » (4). Bien des contes se traduisent en problème : « Le Maelstrom: ne pourrait-on pas descendre dans un gouffre dont on n’a pas encore trouvé le fond en étudiant d’une manière nouvelle les lois de la pesanteur ?.. La Révélation Magnétique... le point de départ de l’auteur a été évidemment celui-ci : ne pourrait-on pas, à l’aide de la force inconnue dite fluide magnétique, découvrir la loi qui régit les mondes ultérieurs ?.… Aïlleurs (5) voici le récit d’une âme qui vivait sur une
(1) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 342. (2) Nouvelles choisies d'Edgar Poe 1853, p. 1.
(3) Biographie Michaud, 1861, article Poe.
(4) M. Topin, Romanciers Contemporains, p. 326. (5) Conversation d’Eiros avec Charmion.
planète disparue. Le point de départ a été : peuton. deviner quels seraient les phénomènes physiques et moraux chez les habitants d’un monde dont s’approcherait une comète homicide » (1).
Voici le même conte qu’un critique analyse sous la forme d’un problème aussi, mais d’une manière encore plus rigoureuse : « Etant donné ce fait élémentaire, que l’air respirable est composé de vingtune parties d'oxygène, soixante-dix-neuf d’azote, plus une petite partie d’acide carbonique; étant donné cet autre fait que la terre est enveloppée par une atmosphère épaisse d’à peu près quinze lieues, que doit-il arriver si les éclipses décrites autour du soleil par une comète amènent ce dernier astre en contact avec le globe terrestre ?.…. Qu’arrivera-t-il de nous ? L’oxygène, principe de la combustion, se développera jusqu’à des proportions contre nature. L’azote au contraire sera complètement extrait de l’atmosphère terrestre. Quelle conséquence aura ce double phénomène ? Une conbustion irrésistible » (2).
Comme le savant encore, Edgar Poe sait, pendant ses recherches, ne pas céder aux suggestions de sa sensibilité : « Chez Poe les sentiments
s’effacent devant les faits, les rêveries font place
(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 226-227. (2) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 346.
aux abstractions » (1). Quant à l’exposé de ses solutions, il a la même allure scientifique que le problème lui-même; certains de ses contes sont « des études où la fantaisie rivalise de précision avec la science » (2), il a une « manière minutieuse et scientifique » (3) de tout exprimer. Par exemple, « la ruine finale de notre globe, la destruction de notre planète est aussi méthodiquement traïtée dans le dialogue d’Eiros et de Charmion, que la décomposition de l’être humain dans celui de Monos et d’Una... Je ne crois pas qu’on ait jamais donné en se jouant, aux mémoires d’un mort, ce caractère de définition exacte et de conviction raisonnée. Il ne s’agit pas ici d'aventures fantastiques, de complications arbitraires, de dialogues plus ou moins remplis d'humour, mais bien d’une véritable monographie, patiente, méthodique, et qui semble aspirer à prendre rang parmi les autres documents de la science humaine » (4).
Ainsi, par la précision qu’il apporte à résoudre les problèmes audacieux, Edgar Poe « se crée une science à lui » (6); il ne convaincra pas les savants, mais il séduira les littérateurs férus de science,
(1) Le Figaro, 27 mars 1856.
(2) Revue des Deux Mondes, 1° avril 1856.
(3) Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 30.
(4) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 346. (5) Revue Française, 1” octobre 1863, p. 153.
136 LE CONTEUR SCIENTIFIQUE « il arrêtera l’attention des esprits sérieux, obser-
vateurs, des hommes qui cherchent le pourquoi, les motifs et les causes des effets » (1).
(A) Le Figaro, 27 mars 1856.