‹ Edgar POE et la Critique Française de 1845 à 1875Chapitre 13 sur 31 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Mais Edgar Poe ne s’est pas contenté de donner à ses contes un faux air de problème, il a véritablement emprunté à la science certaines de ses méthodes et quelques-uns de ses résultats.

Aux sciences de la nature d’abord, il a pris l’hypothèse. Quelqu'un qui « voudrait caractériser d’une manière très brève et très sûre la littérature de Poe » écrit : « Ce qui lui imprime un caractère essentiel et la distingue entre toutes c’est, qu’on me pardonne ces mots singuliers, le conjecturisme et le probabilisme » (1). C'est-à-dire qu’après avoir exposé un problème, Poe le résoud par la conjecture la plus probable, à la manière du savant qui pose une hypothèse. Il manie d’ailleurs l'hypothèse avec une audace déconcertante et une sûreté imperturbable : « Toucher à ces grands secrets du trépas et de la fin du monde semble

(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 224.

l'affaire des plus profonds penseurs et des méditations les plus longues. Pour M. Poe, il ne s’agit que d’adopter un premier fait et de lui faire engendrer, parmi ses conséquences probables et possibles, celles que l'esprit humain rattache entre elles le plus facilement et le plus volontiers » (1).

On rencontre souvent dans son œuvre des « hypothèses semi-scientifiques, semi-philosophiques » (2). Un critique va nous fournir quelques exemples : « Dans le Scarabée d’Or (the Golden Bug), nous pouvons voir toutes les facilités conjecturales de l’homme aux prises avec un chiffre ». Dans le Colloque de Monos et Una, Edgar Poe « a pris au sérieux cette fraternité du sommeil et de la mort que tant de poètes ont chantée », il transforme une vieille métaphore en une hypothèse scien- ‘ tifique. Quelle conjecture plus vraisemblable que la Révélation Magnétique ? « En effet, du moment où l'action magnétique permet à l’homme de suppléer à l’imperfection de ses organes finis et le transporte, doué d’une clairvoyance miraculeuse, dans le domaine des créations qui échappent aux sens. n'est-il pas très naturel que le somnambule ait, mieux que tout autre, le pouvoir de nous expliquer

(1) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.

(2) Arthur Arnould, Revue Moderne, 1* juillet 1865.

les réalités cachées du monde invisible ? Ce premier point gagné, fiez-vous au conteur pour vous donner, par demandes et par réponses, une théorie très vraisemblable de tout ce qui se rattache à la division de l’âme et du corps, à l’essence qui constitue cette force et cet ordre supérieur connus sous le nom de Dieu, aux rapports ignorés de l’âme humaine, particule individualisée de la divinité, avec cette divinité dont elle est séparée à jamais ! » (1).

Ce n’est point seulement l’hypothèse qu'Edgar Poe a prise aux sciences de la nature, c’est encore lobservation. Il a le « don d'observer attentivement, non comme le font les peintres de mœurs en considérant les vices et les ridicules, mais en étudiant uniquement l’enchaînement des faits et la liaison des idées » (2), comme le font les savants. A cet égard, il rappelle à certains lecteurs un passage de Voltaire dont il a peut-être subi linfluence : « L'idée fondamentale de ces contes a l’air d’être empruntée à ces premières aventures de Zadig, où le jeune philosophe babylonien déploie une perspicacité si merveilleuse. Le personnage excentrique dont M. Poe se sert comme d’un agent

(1) E. Forgues, Revue des Deux Mondes, 15 oct. 1846, p. 334 et 345.

(2) M. Topin, Romanciers Contemporains, p. 326.

favori, et dont il met à de si rudes épreuves la subtile intelligence, aurait aussi deviné, par la simple inspection de leurs traces, que l’épagneule de la reine de Babylone avait fait depuis peu des chiens quand elle s’échappa du palais, et que le cheval du roi ,perdu par un maraud de palefrenier, avait à son mors des bossettes d’or au titre de vingt-trois carats» (1). Son héros favori, Dupin, ou « Zadig juge d'instruction » (2), est une observateur curieux et méticuleux : il « s’identifie avec l'intelligence de ceux qu’il observe, et pénètre les plus subtiles associations d’idées » (3), par la seule force de son observation; « lire dans la pensée d’un homme qui se tait à côté de lui n’est qu’un jeu pour ce singulier personnage. Les gestes involontaires du promeneur silencieux, ‘les paroles qu'il murmure entre ses dents, la direction de ses regards, le souvenir de quelques conversations récentes, ont suffi à l’observateur passionné pour lequel Pinquisition la plus minutieuse est devenue une constante habitude, et pas une de ces idées ne lui a échappé au passage » (4).

Et ces qualités d’observation ne sont pas spé-

(1) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 344.

(2) Journal des Goncourt, 16 juillet 1856.

(3) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 513.

(4) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 352,

ciales à Dupin. Voyez « l’ingéniosité scientifique de la Descente au Maëlstrom » (1). Le héros court le plus grand danger, mais « il fait des observations ingénieuses dans la gueule même de l’abîme. Il suit de l’œil les objets qui flottent dans le tourbillon, débris de navires, morceaux de charpente, barriques : il trouve un amusement étrange à calculer les vitesses relatives de leur descente vers l'écume qui rugit au fond. Cet amusement devient un moyen de salut et un rayon d’espérance; il observe que les objets de forme cylindrique sont les plus lents à descendre; c’est un principe d’Archimède. Aussitôt, il s’attache avec un câble à une barrique » (2) et ainsi « une observation bien faite, un argument bien suivi tira sain et sauf, du fond du gouffre norvégien, un malheureux pêcheur entraîné dans ce dévorant tourbillon » (3).

Edgar Poe lui-même ressemblait à ce personnage : « Comme le naufragé du Maëlstrom, il observait toutes les horreurs avec une présence d’esprit incroyable » (4); il remarquait les moindres détails avec une précision merveilleuse. Il a en effet « un esprit d'observation et de détail » (5),

(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 515.

(2) Revue de Paris, 1° août 1864, p. 20.

(3) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 351. (4) Revue Française, 1°” octobre 1863.

(5) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857.

il aime « la réalité minutieuse, absolue du détail ». C'est un artiste « ne voyant bien que le petit détail et qu’un seul détail à la fois » (1). Cet aspect de son talent rehausse la valeur de son fantastique : « Rien ne concourt mieux peut-être à produire cette vive impression de réalité dans le fantastique que la netteté singulière et la rigoureuse précision de tous ses détails. Il spécifie si bien... qu’il semble vraiment avoir vu; on dirait un juge d’instruction traçant le procès verbal de quelque drame étrange plutôt qu’un poète créant une fiction. Aussi l'illusion est-elle par moments complète » (2). 3

C’est le cas, par exemple, des Aventures d’Arthur Gordon Pym. « L’exécution de ce livre est excessivement simple et minutieuse » (3). L’auteur « imite la minutieuse précision des détails qui donne de la réalité aux fictions de De Foë » (4). Il a voulu « par la simplicité du style, le minutieux des descriptions et l’accumulation des circonstances dans le récit, arriver à ce cachet de vérité qui fait le charme de Robinson Crusoé » (5).

Il y a d’ailleurs réussi au gré de certains. Quand

(4) Revue Moderne, 1‘ juin et 1° juillet 1865. (2) Revue Française, mai 1856.

(3) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 236.

(4) Biographie Michaud, article Poe, 1861.

(5) Bibliothèque universelle, février 1856.

il conte ces étonnantes aventures, dit un critique, < le narrateur ne perd pas un instant son sangfroid et conjure, à force de minutie, de précisions dans les détails, les défiances du lecteur le plus sceptique. Comme rappels à la réalité, et pour mieux entretenir l'illusion, l’auteur entremêle son récit de renseignements techniques sur la chasse, sur la pêche, sur l’arrimage, de calculs d’orientation, etc; si bien que le lecteur français, moins familiarisé encore que le public américain avec les accidents de la vie de mer, se laisse duper facilement » (1).

Edgar Poe, en effet, atteint une telle vraisemblance que l’on prend ses contes pour le récit de faits réellement arrivés; il lance ainsi de fausses nouvelles, il « s’amuse à créer des canards auxquels son art subtil donne une vraisemblance saïisissante » (2). 11 y a certains de ses contes qui roulent « sur des faits plus ou moins impossibles, présentés comme étant arrivés, racontés avec un sérieux imperturbable et une minutie de détails techniques ayant pour but de les rendre parfaitement acceptables par la crédulité populaire ». Ce qui contribue d’ailleurs à entretenir l'illusion, c’est que ces détails, Edgar Poe les emprunte à la scien-

(1) Revue Francaise, mai 1858, p.. 381.

(2) Biographie Michaud, 1861, article Poe.

ce, et que, au sein même de la littérature, il rend l'observation scientifique à son domaine propre. Souvent, il « applique ses facultés à des problèmes purement matériels », il utilise « la science appliquée à l’industrie » (1) et « chausse l'appareil de la technologie » (2); il n’avance qu’ « appuyé sur des faits admis, soit en physique, soit en astronomie » (3) et utilise « tout un bagage de paradoxale érudition » (4).

Lisez par exemple la Mystification de l’Aérostat (5) : « le récit. est du style le plus simple et tout est calculé avec un art d’autant plus grand qu’il se cache mieux pour écarter de l'esprit du lecteur jusqu’à l’ombre d’un doute » (6). « L’auteur n’oublie rien dans le voyage de l’aérostat anglais, pas même une cafetière à faire bouillir le café à la chaux, pour se dispenser entièrement de feu, si cela est jugé prudent. Il explique, dans une note, pourquoi la convexité de la terre disparaît à une grande hauteur, et reparaît à une hauteur plus grande ».

Voulez-vous un autre exemple ? « La découverte de Von Kempelen mérite aussi d’être mentionnée.

(1) Revue Moderne, 1° juillet 1865, page 72.

(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature Etrangère, p. 372. (3) Revue Moderne, 1° juillet 1865, page 72.

(4) Revue Française, 1° octobre 1863, p. 153.

(5) The Balloon Hoax.

(6) Bibliothèque Universelle, mai 1852, p. 105.

Cet apocryphe savant a trouvé l’art de faire de l’or. Les bruits de la ville l’accusaient du crime de fausse monnaie. La police le guette, le suit dans sa mansarde et l’arrête sur son fourneau. Il n’a que le temps de jeter à terre deux creusets réunis par un tube, dont l’un contenait du plomb en fusion, et l’autre un liquide inconnu en ébullition. On le fouille; la poche de son habit contient un paquet de papier, où l’on trouve une mixtion d’antimoine et d’une autre substance inconnue. Une caisse cachée sous un lit renferme une quantité considérable de petits lingots bruts et couleur de bronze. Cette matière, fidèlement remise au bureau de ‘police par des agents dédaigneux qui n’en ont pas détourné la moindre parcelle, c’est de l'or, de l’or réel, de l’or plus beau qu'aucun de ceux que l’on emploie pour la inonnaïe, de l’or absolument pur, vierge, sans le moindre alliage appréciable ! M. Arago a parlé de cette découverte à l’Académie des sciences : seulement son hypothèse sur le bismuth est une méprise. Le fait, d’ailleurs, n’est pas nouveau : on trouve quelque chose d’analogue aux pages 53 et 82 du journal de Sir Humphrey Davy, édition de Londres. Mais jusqu’à ce que Von Kempelen découvre son secret, la question demeurera en suspens. En attendant, l’or baisse sur les marchés d'Europe, et le plomb a gagné deux cents pour cent ».

Parmi ces canards scientifiques, celui qui obtient le plus de succès, « c’est l'Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaal, récit d’une expédition dans la lune ». « Tout le monde a lu Hans Pfaal >» constate un témoin (1). Et ce conte est loué par tous les critiques. Edgar Poe, dit-on, «n’y met point la moindre circonstance en avant sans lui donner en quelque sorte une base positive et scientifique. Nul n’a fait une si prodigieuse dépense de recherches, de combinaisons, de calculs, pour servir de charpente à ses contes; dans l’Aventure de Hans Pfaal, en particulier, la langue technique et les résultats les plus abstraïts des découvertes astronomiques et aérostatiques font l’essence même et l'âme de la narration. Il va jusqu’à mettre à ses contes des notes purement scientifiques pour appuyer ses détails ordinaires sur des données positives » (2). Ce qui fait la nouveauté et l’intérêt du conte, ce n’est pas le sujet lui-même : « Les voyages à la lune ne sont pas chose rare. Ce qui est nouveau, c’est de raconter le fait comme une chose possible et vraie, le baromètre à la main, rapportant ses impressions, consignant des observations scientifiques » (3). On est plein d’admiration pour

(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 509, 510. (2) Revue Française, mai 1956, p. 451.

(3) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 508.

ce conte : « Qui donc, je le demande, qui donc d’entre nous — je parle des plus robustes — aurait osé, à vingt-trois ans, à l’âge où l’on apprend à lire, se diriger vers la lune, équipé de notions astronomiques et physiques suffisantes, et enfourcher imperturbablement le dada ou plutôt l’hippogriffe ombrageux de la verisimilitude ? » (1). Et dans ce dessein, Edgar Poe réussit « si bien qu’on se prend à suivre le récit de ce voyage chimérique comme celui d’un voyage réél, et qu’on serait tenté de recommencer l'expérience pour son propre compte » (2).

Ainsi, tous les critiques français s'accordent à reconnaître que, en traitant des hypothèses à l’aide de faits empruntés à une observation minutieuse, Edgar Poe atteint à la vraisemblance scientifique.

(1) Revue Française, mai 1856, p. 451.

(2) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 248.

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