CHAPITRE III
Edgar Poe a encore appliqué en littérature le raisonnement scientifique.
Un deses procédés favoris, c’est l’analyse, « si l’on peut appeler procédé une analyse de cette durée et de cette force » (1). En tout cas, l’on va naïvement nous définir l’analyse du sujet d'Edgar Poe. Voyez, nous dit-on, le Double Assassinat dans la Rue Morgue, la Lettre Volée et le Scarabée d'Or. « L'idée maîtresse en est l’analyse, c’est à dire ce procédé fondamental de toute méthode, par lequel lesprit, concentrant son attention sur chaque objet en particulier, le décompose dans ses parties et ses propriétés ». L’auteur des Histoires Extraordinaires a éprouvé plus que personne la volupté psychologique de l’analyse : « Aux yeux de Poe, la jouissance que procure à l’analyste cette activité
(4) Le Figaro, 27 mars 1856.
spirituelle dont la fonction est de débrouiller est au moins aussi vive que la satisfaction éprouvée par l’homme fort, se complaisant dans les exercices qui provoquent les muscles à l’action. L’analyste tire du plaisir des occasions les plus triviales parce qu’il n’en est pas où il ne puisse mettre en jeu sa puissance de perspicacité » (1).
Cette faculté se montre dans ses articles critiques : « Chez plusieurs se révèle cette faculté remarquable d’analyse qui caractérise: le conteur américain. Un compte-rendu d’un roman de Dickens (Barnaby Rudge) est un exemple fort notable de recherche subtile et pénétrante dans les éléments internes de la fiction » (2).
Quant aux contes de Poe, ce sont des problèmes « dont la solution est poursuivie par l’analyse » (3). Quelquefois, « il se contente d’appliquer l’analyse aux faits énigmatiques de la vie » (4 et quelquefois, il l’applique aux plus audacieux problèmes. Mais, dans tous les cas, il a l'habitude de « compliquer extrêmement les difficultés pour les résoudre avec des moyens très simples » (5). <« Armé d’un pareil instrument d’analyse patiente
(1) Marius Topin, Romanciers contemporains, p. 326. (2) Biographie Michaud, 1861, article Poe.
(3) Le Moniteur, 12 août 1856.
(4) azucdelsire, Œuvres posthumes, p. 225.
(5) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, page 910.
et investigatrice » (1), il ne raconte pas ses histoires, « il s’attache à les dévoiler peu à peu » (2). Il ne compose pas, il pose d’abord, puis il décompose : « Une situation étant donnée, Edgar Poe en tire les conséquences avec laplomb d’une analyse mâraculeuse » (3); dans le Colloque de Monos et Una, par exemple, il a pris pour thème la ressemblance du sommeil et de la mort, et dans le cours du récit, « il s’applique à en tirer les vérités qui en découlent » (4), sans rien ajouter à la conception initiale. Un autre conte, « la Lettre Volée, est un modèle d’analyse ingénieuse » (5). Et quant au Scarabée d’Or, ce n’est pas un conte, c’est « l’analyse des moyens successifs à employer pour deviner un cryptogramme à l’aide duquel on peut découvrir un trésor enfoui » (6).
Edgar Poe, dans sa méthode analytique, a toutes les habiletés et mérite tous les éloges. On ne manque pas de les lui donner; on s’écrie : « Quelle délicatesse et quelle justesse dans l’analyse ! » (7) On loue « la rigueur de son analyse » (8), « sa
(1) Le Figaro, 27 mars 1856.
(2) Biographie Michaud.
(3) Le Figaro, 27 mars 1856.
(4) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.
(5) Biographie Michaud, 1861, article Poe.
(6). Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 225.
(7) Taine, Lettre du 30 mars 1865 à Baudelaire, publiée
dans Charles Baudelaire Pincebourde, p. 104.
(8) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 3.
merveilleuse faculté d’analyse » (1), « sa faculté d'analyse à la fois vigoureuse et minutieuse » (2). Certains y voient le trait dominant de son œuvre : « L'originalité vraie d'Edgar Poe, ce qui lui gardera une place visible dans l’histoire littéraire du XIX° siècle, c’est le procédé que l’on retrouve partout dans ses œuvres. Ce procédé est l’analyse que jamais personne peut-être ne mania comme lui » (3). Et un autre critique y voit la cause de son succès : « Edgar Poe doit sa grande célébrité à sa manière analytique » (4).
A la méthode des sciences, Edgar Poe emprunte encore les deux démarches fondamentales de tout raisonnement : « il applique, aux hypothèses les plus désordonnées, les plus savantes inductions et les déductions les plus rigoureuses » (5). « Baucoup de ses contes sont fondés. sur le parti presque omnipotent que l’homme peut tirer de ses facultés d’induction et de déduction » (6). C’est dans celles-ci surtout qu’il triomphe, il a « une puissance extraordinaire de déduction » (7). Par
(1) Revue Moderne, 1° juin 1865.
(2) Bibliothèque Universelle, mai 1852.
(3) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 383. (4) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 512.
(5) Revue Française, 1” octobre 1863, p. 153.
(6) Revue Française, mai 1856, p. 450.
(7) L'Illustration, 17 avril 1852.
exemple, dans le Colloque entre Monos et Una, « M. Poe a déduit des phénomènes du rêve ceux de la sensibilité cadavérique » (1). Le Double Assassinat dans la Rue Morgue, la Lettre Volée, le Scarabée d'Or sont également remarquables « par la précision exacte des déductions » (2).
Certes, l'induction et la déduction appartiennent à toutes les sciences, mais Edgar Poe s’en sert surtout à la manière des mathématiciens. Il a transporté dans son art « las déductions sévères et précises de la géométrie » (3); même quand ïil observe, il « pousse l’intensité de ses observations jusqu’à la rigueur d’une déduction mathématique » (4).
C’est, en effet, surtout aux sciences mathématiques qu'Edgar Poe doit sa méthode; il les avait sérieusement étudiées; « il avait ‘passé presque toute sa jeunesse. dans des écoles spécialement destinées aux études préparatoires de l’ingénieur et de l’officier » (5), et il y « faisait d’incroyables progrès dans les mathématiques » (6).
Et ce côté de son génie frappe tellement un cri-
(1) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.
(2) M. Topin, Romanciers Contemporains, p. 326. (3) Revue Française, mai 1856, p. 449.
(4) Le Moniteur Universel, 7 septembre 1853.
(5) Revue Moderne, 1° avril 1865, p. 77.
(6) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 201.
tique qu’il veut tout y subordonner : « Edgar Poe était avant tout et par excellence un esprit mathématique… L’imagination et la faculté poétique doivent se placer au second rang, immédiatement après l’esprit mathématique et soumises à lui. Sa faculté dirigeante, celle qui plia toujours toutes les autres, qui les marqua toutes d’une empreinte profonde, ce fut, nous le répétons, l’esprit mathématique seul ». Il faut même y voir la source de la philosophie de Poe, car « l’esprit mathématique a sa pente fatale » et Poe « le suivra... dans l’espace et le temps, et nous donnera dans Eurêka une explication, non pas nouvelle, mais renouvelée de la création » (1).
Certains contes « sont des jeux d’esprit de mathématicien » (2) et l’on n’y « découvre guère... que le mathématicien s'amusant à résoudre des problèmes compliqués à dessein afin de montrer mieux son habileté » (3). Dans le cours du récit, Edgar Poe emploie « cette faculté de résolution qui trouve sa plus grande force dans l’étude des mathématiques » (4); « il applique à l’imagination des procédés de la géométrie » (5); il em-
(1) Revue Moderne, 1° avril 1865, p. 79-80.
(2) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 505. (3) Revue Moderne, 1° juillet 1865.
(4) M. Topin, Romanciens Contemporains, p. 326. (5) Revue Contemporaine, 31 décembre 1856, p. 326.
prunte à l'esprit mathématique « ses analyses méthodiques, sa marche régulière et logique » (1): et le dénoûment de ses histoires est en général « amené par des inductions purement mathématiques » (2); « l’inconnue se dégage peu à peu et le problème, embrouillé à plaisir, se résout par une simple opération d’algèbre >» (3).
Aux mathématiques, Poe emprunte, non seulement le raisonnement, mais encore le calcul. Il a « l'amour. de l'exactitude mathématique » (4), il « joue vigoureusement avec les chiffres » (5); il y a dans ses contes un tel « génie calculateur, une telle puissance de calcul. que l’auteur nous entraine avec lui dans des espaces constellés d’X et de chiffres » (6). Par exemple, « le Scarabée d'Or et l’Aéronaute (7) d'Edgar Poe sont deux histoires dans lesquelles les calculs mathématiques. deviennent d’une manière originale les principaux éléments de la fiction » (8).
Même à l'égard des faits qui semblent le moins susceptibles d’une mesure, Edgar Poe utilise,
(1) Revue Moderne, 1°* avril 1856.
(2) Le Figaro, 10 avril 1856.
(3) Le Moniteur Universel, 11 avril 1865.
(4) Revue Moderne, 1° juin 1865, p. 487.
(6) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 371. (6) L'Assemblée Nationale, 12 avril 1856.
(7) The unparalleled Adventure of one Hans Pfaal.
(8) Nouvelles Choisies d'Edgar Poe, 1853, p. V.
comme les mathématiciens, le calcul des probabilités. « Le Scarabée d’Or, le Double Assassinat dans la Rue Morgue, la Lettre Volée. sont d’audacieuses applications du calcul des probabilités inconnues jusqu'ici en littérature » (1). Le héros, Dupin, ne doit pas seulement son succès à l’observation des faits naturels; c’est aussi un mathématicien calculateur.
Un des premiers adaptateurs, s’il avait changé le nom du personnage, était resté fidèle à la conception de Poe en ajoutant ce trait : « Un des objets qui avaient spécialement été l’objet des méditations d’Henry Bernier. c'était la théorie des probabilités. Le génie de Pascal a tracé à l’analyse moderne le chemin qui mène à la solution des plus épineux problèmes de ce genre. Bernouilli, Laplace et bien d’autres ont fait faire d’étonnants progrès à ces études délicates. Bernier aurait pu étendre avec bonheur, compléter les recherches de ses devanciers, mais il gardaïit pour lui ses découvertes » (2).
Le véritable héros de Poe, lui aussi, « s’est adonné de bonne heure aux mathématiques transcendantes et surtout à cette branche des sciences exactes qu’à raison de ses procédés rétrogressifs
(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 371. (2) La Quotidienne, 11 juin 1845.
on appelle l’analyse. Tous les genres de calcul lui sont familiers. Il est de première force à tous les jeux où le succès dépend de l’exacte appréciation des chances » (1). Et Edgar Poe ressemble beaucoup à son héros à cet égard : « Comme Pascal, inventeur du calcul des probabilités a été tenté d'en faire une application à limmortalité de l’âme, comme Laplace, qui a réfuté Pascal, a transporté cette théorie dans les sciences morales, Edgar Poe. a soumis à son tour les fictions du récit au même calcul » (2). C’est de Laplace surtout qu’il est l’élève. « Connaissez-vous l’Essai philosophique sur les Probabilités ?..… Les contes (de Poe) ont une parenté évidente avec l’œuvre sérieuse du savant marquis » (3). En effet, « la poétique du genre est dans le livre de Laplace sur les probabilités. Edgar Poe jette les faits dans une urne, comme Laplace ses boules de diverses couleurs: il en sait le compte; il sait aussi toutes les combinaisons suivant lesquelles elles peuvent sortir et se grouper. La théorie des probabilités, dit (Edgar Poe), est la science à laquelle le savoir humain doit ses plus glorieuses conquêtes et ses plus belles découvertes. I1 pourrait ajouter : et les contes par
(1) Revue des Deux Mondes, 15 oct. 1846, p. 351. (2) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 512.
(3) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 341- 342,
raisonnement. Comme Laplace, il ne croit pas au hasard, parce que les événements, en se multipliant, présentent une régularité frappante. Comme lui, il ne croit pas à la Providence, parce que cette régularité est le développement de la probabilité » (1). Le policier d'Edgar Poe, « le chevalier Dupin, attentif à toutes les versions contradictoires, les discute rigoureusement, les soumet aux exigences de l’analyse mathématique. On voit qu’il a lu, dans l’Essai philosophique de Laplace, le chapitre consacré à la probabilité des jugements des tribunaux » (2).
Dupin, ou Edgar Poe si l’on préfère, applique strictement les principes du savant français; par exemple, « le deuxième principe sur la possibilité respective des événements est le fil conducteur qui conduit Edgar Poe à travers le déchiffrement du parchemin mystérieux dans le Scarabée d’Or ». Le « Double Assassinat dens la rue Morgue » contient l’application d’un autre principe; rapprochez les témoignages relatifs à la voix aiguë entendue au moment du crime; il y a là « six témoignages qui se détruisent, pensez-vous. Au contraire, six témoignages qui se corroborent, dit le conteur, la main sur son Laplace, et le doigt sur le troisième
(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 511. (2) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 352.
principe : sur la manière dont les probabilités augmentent ou diminuent par leurs combinaisons mutuelles. Les témoignages se détruisent en ce qu’ils prouvent que la voix n’est ni espagnole, ni italienne, ni française, ni allemande, ni russe. Ils se corroborent en ce qu’ils donnent lieu de supposer qu’elle n’appartient à aucune des nations connues, qu’elle n’est pas la voix d’un homme. Poursuivez la lecture de Laplace, et le mathématicien vous démontrera que l’assassin est un orang-outang » (1).
Mais cette application du calcul des probalités à la littérature n’est que curieuse, et elle n’intervient pas dans tous les contes. Plus répandue, plus profonde est l’influence de la logique; « elle domine tout, elle est reine et maîtresse » (2) dans cette œuvre comme dans les sciences mathématiques.
Cette logique le sépare nettement d’'Hoffmann: -en matière de surnaturel, par exemple, Edgar Poe « a la foi raisonnée et non la foi du charbonnier; sa croyance, basée sur la démonstration, n’est point la crédulité superstitieuse et naïve de l’auteur allemand » (3). « Hoffmann sacrifie à des influences superstitieuses, Poe s’attache à la démonstration
() Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 511. (2) Roue des Deux Mondes, 15 octobre, 1846.
(3) Revue Française, mai 1856, p. 451.
évidente d’une vérité singulière; en présence d’une vérité, le premier mêle des passions à son fantastique, le second subordonne la fable au fait; enfin, la différence capitale entre ces deux maîtres... c’est que l’un vous séduit, et l’autre vous convainc » (1). Car « c’est surtout à une idée que Poe s'attache, jamais à un pur sentiment comme Hoffmann » (2). « Hoffmann est tout sentiment, tout inspiration. Edgar Poe raisonne » (3).
La logique est l’essence même du génie de Poe. Il « semble ne connaître qu’une faculté inspiratrice, le raisonnement, qu’une muse, la logique » (4); « son esprit est habitué à procéder logiquement par une série de théorèmes réguliers » (5); dans ses histoires, « le fond est une logique impitoyable poussant à bout les conséquences d’une idée » (6) et le développement n’est qu’ « une série de conséquences, enchaînées par les liens d’une rigoureuse logique » (7). Celle-ci d’ailleurs ne 5e dissimule pas; bien au contraire, dans les récits de Poe, « la logique est à nu... Son office n’est plus d’étayer, charpente inaperçue, un monument aux
(1) Le Figaro, 27 mars 1856.
(2) Revue Française, mai 1856, p. 452.
(3) Le Constitutionnel, 28 janvier 1862.
(4) La Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1846. (5) Revue Moderne, 1° juillet 1865, p. 88.
(6) Le Moniteur Universel, 9 septembre 1867.
{7) Biographie Michaud, 1861, article Poe.
riches dehors; elle est elle-même ce monument qui n’emprunte rien ou presque rien aux autres ressources de l’art. Elle ne joue plus le rôle de l’esclave soumis qui prête son épaule robuste à son maître chancelant sous le vin, et le conduit non sans peine à quelque porte mal entrevue; elle marche seule, forte de sa propre force : elle est le but et le moyen, elle est la cause et l’effet. De même qu’hier, aux mains d’un savant, elle abordaït les plus ardus problèmes de la philosophie spéculative, de même aujourd’hui elle se fait roman pour se mettre à la portée du plus grand nombre, mais en dérogeant aussi peu que possible à sa dignité de science »
Par exemple, la Conversation d’Eiros avec Charmion, ce récit extraordinaire, ce caprice inoui d’une imagination que rien n’arrête, a tous les dehors, sinon toute la réalité, d’une logique sévère. Peu de gens nieront qu’une comète et le globe terrestre peuvent se rencontrer dans l’espace. Ceci posé, il vous faut admettre, au moins comme très probable, cette conflagration de gaz, cet incendie de l’atmosphère, cette horrible fin de toute la race humaine tout à coup réduite à n’aspirer que la flamme » (1).
Un autre conte, le Mystère de Marie Roget, ré-
(1) Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1846, p. 343, 349, 357.
vèle la confiance d'Edgar Poe en la logique.
« Quand il met en regard les diverses hypothèses des journaux français (c’est-à-dire américains) au sujet du meurtre commis à New-York, quand il fait ressortir les erreurs grossières de cette logique vulgaire, improvisée pour la pâture des masses inintelligentes, son but est de prouver qu’en vertu de certains principes, une série idéale, c’est-à-dire purement logique, de faits bien dépendants les uns des autres, doit conduire, par une accumulation de suppositions qui se corroborent mutuellement, au plus près de la série réelle ou de la vérité. Il détruit ainsi, par une dialectique inexorable, les faux systèmes dressés autour de lui, et, sur un terrain parfaitement déblayé, il construit de toutes pièces un édifice nouveau » (1).
La logique n’est pas, chez Edgar Poe, une simple ostentation : elle a une valeur scientifique. Un critique parle de « cette trilogie merveilleuse par la force du raisonnement, l’enchaînement des preuves... qu’on appelle le Double Assassinat dans la Rue Morque, la Lettre Volée, le Scarabée d'Or » (2). D’autres louent « la logique précise » (3), la « froide lucidité » (4) de Poe. Sa « logique ne se paie pas de grands
(1) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.
(2) M. Topin, Romanciers Contemporains, p. 326.
(3) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.
(4) Barbey d’Aurevilly, Littérature Etrangère, p. 389.
LE
mots nuageux, de formules impénétrables dans leur concision affectée. Les principes une fois posés, elle dévie bien rarement, et toujours claire, toujours intelligible, elle s'empare du lecteur, malgré qu’il en ait». Si ses hypothèses sont quelquefois contestables, si son inspiration première n’est pas toujours scientifique, son raisonnement est inattaquable. Sur une « donnée une fois admise, le récit va se suivre ponctuellement logique, avec ses conséquences impitoyables, ses déductions forcées. Contestez, si vous le voulez, la majeure, les prémisses, le point. de départ; le reste est strictement inattaquable » (1).
Les résultats qu’obtient cette logique, les solutions auxquelles elle arrive ont la même valeur scientifique que la méthode elle-même. Edgar Poe « déploie une force d'intelligence qui briserait tous les casse-tête chinois » (2); et ce ne sont pas seulement des casse-tête qu’il résout; il sait aussi « élucider, avec une sagacité qui ressemble à de la magie, les questions les plus obscures » (3). Il ne faut pas que l’étonnante rapidité. avec laquelle il conclut nous masque la valeur scientifique de « ce pouvoir de réflexion qui, poussé à ses dernières limites, prend un caractère surnaturel et dont les résultats, isolément présentés à un auditeur
() Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature Etrangère, p. 358. (3) Revue Française, mai 1856, p. 450.
nil
frivole, lui apparaissent comme une intuition » (1). La logique « poussée à ce point tient presque de la révélation, car les pièces de ses rapports sont si
rigoureusement jointes et si artificieusement pré-
.sentées que le mot final de l’énigme ne saurait être
autre que celui qu’il présente au leëteur ébahi » (2); ses raisonnements « le conduisent à une solution absolue ».
En conclusion, quelle que soit la méthode particulière qu'Edgar Poe emprunte à la science dans ses contes ,« le caractère original de ces récits, c'est de contenir l’application non dissimulée des procédés scientifiques aux œuvres d’imagination, et de n’être que des problèmes dont la solution est poursuivie par l’analyse, par une sorte de calcul des probabilités appuyé sur des faits admis soit en physique, soit en astronomie » (3).
(1) M. Topin, Romanciers Contemporains, p. 326. (2) Le Figaro, 27 mars 1856.
(3) Revue Moderne, 1° juillet 1865, p. 88 et 72.