CHAPITRE IV
Edgar Poe a subi l'influence de la science non seulement dans certains procédés qu’il emploie, mais encore dans son esthétique et dans son art luimême.
Selon lui, l'artiste n’est pas un inspiré qui doit se soumettre aveuglément à son démon intérieur; c’est un homme qui, comme un savant ou un ingénieur, s’attache à produire, par des moyens appropriés, un effet délibérément choisi.
Ici Poe s’opposait nettement au romantisme traditionnel. Et l’on ne manque pas de marquer le contraste entre lui et les grands poètes du début du siècle : « Malgré leurs étonnantes qualités qui les font adorer des âmes tendres et molles, MM. Alfred de Musset et Alphonse de Lamartine n’eussent pas été de ses amis s’il avait vécu parmi nous. Ils n’ont pas assez de volonté et ne sont pas assez maîtres d'eux-mêmes » (1). Edgar Poe, lui, « a
(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 223.
dépensé des efforts considérables pour soumettre à sa volonté le démon fugitif des minutes heureuses » (1); il a « une patience qui attaque les nerfs, une patience furieuse qui se met des freins à ellemême, et qui a dû sacrifier souvent tout un mois en simples préparatifs »; par cette patience, il est « le plus énergique des artistes volontaires, la volonté la plus étonnamment acharnée, froidissant l'inspiration pour y ajouter » (2). Et ceci s’applique surtout à ses vers : « Sa poésie, condensée et laborieuse, lui causait sans doute beaucoup de peine ».
Cette volonté s’exerce avec méthode. «La part étant faite au poète naturel, à l’innéité, Poe en faisait une à la science, au travail et à l’analyse...: il a soumis l'inspiration à la méthode, à l'analyse la plus sévère » (3); sa définition serait peut-être :
-« la composition, c’est l’analyse » (4).
Dans l’un de ses articles, apparaît nettement l’influence qu’a eue la science sur son esthétique; « l’esprit mathématique éclate à chaque mot dans la curieuse analyse du Corbeau » (5) donnée par lui « sous le titre : Philosophie de la Compo-
(1) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 17.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature Etrangère, p. 385.
(3) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 224; Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 27.
(4) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 512.
(5) Revue Moderne, 1° juillet 1865.
sition, dont l’objet est de prouver qu'il a fait sa pièce comme on résout un problème de mathémathiques » (1). Cet article est lu avec plaisir. Baudelaire, raconte Asselineau, « se délectait à la lecture de l’article où Edgar Poe expose impudemmen!, avec le sang-froid du prestidigitateur démontrant ses tours, comment, par quels moyens précis, positifs, mathématiques, il est parvenu à produire un effet d’épouvante et de délire dans son poème du Corbeau » (2). Baudelaire a en effet commente élogieusement cet article : « Les partisans de l'inspiration quand même ne manqueront pas d'y trouver un blasphème et une profanation, mais je crois que c’est pour eux que l’article a été spécialement écrit. Autant certains écrivains affectent l'abandon, visant au chef-d'œuvre les yeux fermés, pleins de confiance dans le désordre, et attendant que les caractères jetés au plafond retombent en poème sur Île parquet, autant Edgar Poe — l’un des hommes les plus inspirés que je connaisse — a mis d'affectation à cacher la spontanéité, à simuler le sang-froid et la délibération » (3).
Suivons donc la composition littéraire dans ses diverses phases, et voyons comment, au dire des
(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 518. (2) Asselineau, Charles Baudelaire, ch. I.
(3) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, D. 32.
contemporains, Poe a lui-même réussi dans cette création consciente et raisonnée de l’œuvre artistique.
Le but que l'artiste doït se proposer, c’est « l’unité ou totalité d’effet » (1), « l’unité d'impression, la totalité d’effet » (2). Cette unité, « Edgar Poe y atteint en cherchant et en marquant d’avance le point maximum de l’effet à produire, c’est-à-dire, suivant les circonstances, soit le mot, soit la situation, soit le fait qui, dans un sujet quelconque, comporte la plus grande somme possible de l'intérêt ou de l’émotion la plus intense ». Il ressemble à ces « oiseaux carnassiers qui décrivent une série de cercles concentriques », puis « se laissent tomber tout à coup » sur leur proie; il « ne prend la plume qu’après avoir décrit tous ces cercles de plus en plus restreints, c’est-à-dire après tout avoir éliminé, moins une émotion unique, une idée unique, un développement unique >. On peut dire ici qu'Edgar Poe a emprunté à l’esprit mathématique « ses réductions à l’unité ».
La science encore l’engage à rechercher la brièveté : « Il a choisi un: sujet court, parce que son esprit d'analyse mathématique le poussait à con-
() Revue Moderne, 1°’ juin 1865, p. 489.
{2) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 14.
centrer sa vue sur un point unique » (1). D’ailleurs, l’artiste est obligé d’écrire des œuvres courtes s’il vise à l’unité d’effet. S’il s’agit d’une œuvre en vers, « un poème ne mérite son titre qu’autant qu’il excite, qu’il enlève l’âme, et la valéur positive d’un poème est en raison de cette excitation, de cet enlèvement de l’âme. Cet état singulier ne durera certainement pas autant que la lecture de tel poème qui dépasse la ténacité d’enthousiasme dont la nature humaine est capable ». C’est mathématique, on le voit : la valeur positive d’un poème est en « raison » directe de l’excitation qu’il produit, et la « durée » de cette excitation « ne peut dépasser la ténacité > d'enthousiasme de l’homme. Réciproquement, il faut que la longueur du poème soit suffisante pour provoquer cette excitation. « Un poème trop court, celui qui ne fournit pas un pabulum suffisant à l’excitation créée, celui qui n’est pas égal à l’appétit naturel du lecteur, est aussi très défectueux ». La longueur du poème doit donc être mathématiquement égale à la durée de l’excitation poétique que peut supporter la nature humaine.
Une œuvre de prose doit être également courte : < Parmi les domaines littéraires... il en est un que
() Revue Moderne, 1° juin 1865, p. 487 et 489; 1* juillet 1865, p. 87.
Poe affectionne particulièrement : c’est la Nouvelle. Elle a sur le roman à vastes proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l’intensité de l’effet.Cette lecture, qui peut être accomplie tout d’une haleine, laisse dans l’esprit un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et Le soin des intérêts mondains. L’unité d'impression, la totalité d'effet est un avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une supériorité tout à fait particulière » (1).
Poe était ici complètement d’accord avec le goût des Français. On le loue d’avoir « fait des nouvelles fort courtes, et non pas des romans » (2). On trouve que « les nouvelles de Poe ont un mérite assez rare à notre époque de romans-feuilletons destinés à reparaître en 15, 20 ou 30 volumes : elles sont courtes; la plupart ne dépassent pas quelques pages » (3). La nouvelle d’ailleurs lui réussit: « peut-être la brièveté ajoute-t-elle à l'intensité de l'effet » (4) car il est « habile dans l’art de condenrser en quelques pages les faits qui émanent d’une conception » (5). Il n’y a pas une longueur. « Cou-
(1) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 17, 18 et 14.
(2) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.
(3) Bibliothèque Universelle, mai 1852.
(4) L'Indépendance Belge, 20 août 1857.
(5) Bibliothèque Universelle, février 1856.
per dans Poe » (1) est impossible. « Ses récits ont juste la longueur nécessaire pour agir sur notre imagination avec la plus grande intensité possible. S'ils avaient quelques pages de plus, l’écrivain ne pourrait se maintenir au degré d’excitation fébrile qui est son but. Il serait obligé d'accorder à lui-même et à son lecteur un instant de répit, on reprendrait des forces, on se reconnaîtrait » (2).
L'unité d’effet n’est pas le seul but de l’œuvre en prose; quoique, comme poète, il soit partisan de l’art pour l’art, Poe ne cherche pas, dans ses nouvelles, à créer l’idéale beauté; il veut, comme le savant, démontrer la vérité. Baudelaire commente ainsi la pensée de Poe : « L’auteur qui poursuit dans une nouvelle un simple but de beauté ne travaille qu’à son désavantage ». En effet, « il est un point par lequel la nouvelle a une supériorité, même sur le poème. Le rythme est nécessaire (au poème). Or les artifices du rythme sont un obstacle insurmontable à ce développement minutieux de pensées et d’expressions qui a pour objet la vérité. Car la vérité peut être souvent le but de la nouvelle, et le raisonnement le meilleur outil pour la construction d’une nouvelle parfaite ».
Le raisonnement, dans la construction de l’œu-
(1) Baudelaire, Lettre du 12 février 1865.
(2) Revue Moderne, 1° juillet 1865, p. 69.
vre d'art, servira à l'artiste pour choisir ses moyens. « Le choix des moyens, il y revient sans cesse, il insiste avec une éloquence savante sur l'appropriation du moyen à l'effet ».
Dans la poésie, l’auteur doit choisir son rythme et ses ornements en vue de l'effet qu'il veut produire. Edgar Poe a surtout porté son attention < sur le perfectionnement du refrain, sur l’adaptation du rythme au sentiment ». Il a « démontré que le refrain est susceptible d’applications infiniment variées », et il fait lui-même « un usage heureux des répétitions du même vers ou de plusieurs vers, retours obstinés de phrases qui simulent les obsessions de la mélancolie ou de l’idée fixe, — du refrain pur et simple, mais amené en situation de plusieurs manières différentes, — du refrain variante qui joue l’indolence et la distraction ». |
Dans l’œuvre de prose, le choix des moyens n’est pas moins important. Dans la nouvelle, « l'artiste, s’il est habile, n’accommodera pas sa pensée aux incidents; mais ayant conçu délibérément un effet à produire, inventera les incidents, combinera les événements les plus propres à amener l'effet voulu. Dans la composition tout entière, il ne doit pas se glisser un seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou indirectement, à
parfaire le dessein prémédité » (1). Edgar Poe lui-même a donné l’exemple; il a su < unir à une rare puissance d'invention une non moins rare patience d’artiste et d’analyste » (2). « Retoucher.. dans Poe » serait impossible.
L'artiste, ayant choisi ses moyens, devra construire son plan de manière impeccable. Comme critique, Edgar Poe « était avant tout sensible à la perfection du plan. démontant les œuvres littéraires comme des pièces mécaniques défectueuses pour le but qu’elles voulaient atteindre, notant soigneusement les vices de fabrication ». Toute œuvre d’art ressemble à une machine destinée à une fonction spéciale, et elle ne saurait se passer de plan où tout est prévu. « Un sonnet lui-même a besoin d’un plan, et la construction, larmature, pour ainsi dire, est la garantie de la vie mystérieuse des œuvres de l'esprit ».
C’est en appliquant ces principes, en visant à Punité d'effet et en agençant un plan impeccable, qu'Edgar Poe a composé ses contes. Dès le commencement de son récit, on sent qu'il est maître de son art, de son plan, de l'effet qu’il veut produire. Il prétendait que « si la première phrase n’est pas écrite en vue de préparer cette impres-
(1) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. LAMOSMLAer, 22:
(2) Revue Française, mai 1858, p. 381.
sion finale, l’œuvre est manquée dès le début ». La sienne ne l’est pas à cet égard « Chez lui, toute entrée en matière est attirante sans violence, comme un tourbillon. Sa solennité surprend et tient l’esprit en éveil. On sent tout d’abord qu’il s’agit de quelque chose de grave » (1). « L’exposition de chaque conte est calme, unie, naturelle; peu à peu, un incident soulève l'intérêt, qui grossit, s’accélère et devient fascinant » (2). Le lecteur est entraîné par <« l’habile lenteur du récit, et l’attachante gradation d’intérêt à mesure que se développent les péripéties > (3) « soutenues par un intérêt toujours croissant » (4). « L'intérêt éveillé s'empare de vous, ne vous lâche plus, vous harcèle, vous entraîne, vous tient haletant jusqu’à la conclusion » (5). « L’émotion suit un crescendo si rapide et si continu qu’on est contraint de suivre, haletant et les yeux fermés, la fantaisie lugubre d'Edgar Poe » (6).
Ces gradations sont si rapides, elles mènent si sûrement à l’effet final, que l’on peut dire qu’il
(1) Baudelaire, Lettre du 12 février 1865; Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 13, 14, 17; Histoires extraordinaire, p. 29.
(2) Le Figaro, 27 mars 1856.
| (3) Le Moniteur Universel, 7 septembre 1853.
(4) Revue de Paris, 1° avril 1856.
(5) Le Figaro, 27 mars 1856.
(6) Revue Moderne, 1° juillet 1865, p. 69.
« arrive droit à l'effet qu’il se propose de produire » (1). « Il s’élance en ligne droite, avec une force terrible de concentration et une vitesse vertigineuse, vers cet effet suprême choisi à la suite d’une lente élaboration » (2). « Il est si pressé d'arriver au but qu’il y va en courant; il ne se - passe pas en route une fantaisie. Festinat ad eventum » (3). Oui, « l’épigraphe de son procédé... serait le festinat ad eventum d'Horace » (4). « Pas de détails, pas de digression » (5); « généralement, Edgar Poe supprime les accessoires, ou du moins ne leur donne qu’une valeur très minime. Grâce à cette sobriété cruelle, l’idée génératrice se fait mieux voir et le sujet se découpe ardemment sur ces fonds nus ». Il a d’ailleurs une formule : « Tout pour le dénouement, répète-t-il souvent » (6); et il l’applique si bien que l’on pourrait dire : « Le conte consiste presque tout entier dans son dénouement » (7).
(1) Bibliothèque Universelle, mai 1852.
(2) Revue Moderne, 1° juin 1865, p. 489.
(3) Horace, Art poétique, v. 148-149 : Semper ad eventum festinat, et in medias res, Non secus ac notas, auditorem rapit.
(4) Le Figaro, 27 mars 1856.
(5) Revue Française, octobre 1858, p. 39; la même phrase est répétée par le même auteur (Hello) dans la Revue du Monde Catholique, 25 février 1862, p. 711.
(6) Baudelaire, Œuvres Posthumes, p. 234; Histoires, Extraordinaires, p. 17.
(7) Revue du Monde Catholique, 25 février 1862.
Toutes ces histoires montrent « l’énergie de Poe » (1); elles « accusent une rare puissance » (2), « une singulière vigueur » (3), « une énergie peu commune » (4). « Cette lecture donne ainsi une sensation vertigineuse, semblable à celle d’un homme attiré par un gouffre, ou penché sur un abîme. Une fois pris dans l’engrenage... on va jusqu’au bout, jusqu’au fond, comme dans cette histoire que l’auteur intitule : Une Descente au Maëlstrom. On en perd la respiration » (5). « L'intelligence impitoyablement surmenée résiste en vain; la lutte même la trouble et l’effare. Quoi qu’on fasse, la volonté de résistance se dénoue ou se brise > (6); c’est un « fantastique vertigineux » (7).
Ici encore, à cause de cette composition savante, scientifique même, Edgar Poe apparaît comme supérieur à Hoffmann : « Les visions d'Hoffmann ne lui appartiennent pas, c’est lui qui leur appartient. Il ne dirige pas ses chimères comme il dirigeait sa troupe de comédiens et ne leur distribue pas leurs rôles. Edgar Poe est le maître et l’impre-
(1) Revue de Paris, 1° août 1864.
(2) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 516. (3) Revue des Deux-Mondes, 1° avril 1856.
(4) Bibliothèque Universelle, mai 1852.
(5) L'Indépendance Belge, 12 février 1857.
(6) Le Figaro, 27 mars 1856.
(7) L'Indépendance Belge, 20 août 1857.
sario de ses sombres acteurs » (1). Ou si l’on exprime la même pensée avec une autre image, on dira : « Hoffmann n’a pas cette puissance terrible qu’avait Edgar Poe, et que, du fond de ses ivresses, il pensait encore à exercer; Hoffmann, lui, perdait de vue son public, comme on perd de vue les convives quand on glisse sous la table. Edgar Poe gouvernait son ivresse; Hoffmann était guidé par la sienne » (2).
A côté de la perfection du plan, Edgar Poe s’attachait encore à « la correction de l'exécution » et du style. Comme critique, il « fit une guerre infatigable aux faux raisonnements, aux pastiches niais, aux solécismes, aux barbarismes et à tous les délits littéraires qui se commettent journellement dans les journaux et les livres »; il « épluchaït, sans omission, les fautes de prosodie, les erreurs grammaticales, et toute cette masse de scories qui, chez les écrivains non artistes, souillent les meilleures intentions et déforment les conceptions les plus nobles ». Il s’attachait au détail, comme dans une expérience scientifique.
Quant à lui, « son style est pur... Poe est toujours correct. C’est un fait très remarquable qu’un écrivain d’une imagination aussi vagabonde soit
() Le Moniteur Universel, 7 avril 1857.
(2) Barbey d’Aurevilly, Litt. Etrangère, p. 185.
en même temps aussi amoureux des règles ». Aux Etats-Unis, « il est le premier qui, à proprement parler, ait fait de son style un outil » (1). Ses conceptions les plus hardies, il a su les « circonscrire dans les lignes solides de sa belle prose ». Celleci a les mêmes qualités de concision et de maïitrise que le plan de ses nouvelles : « Même en ses plus mauvaises heures, même en ses jours les moins lucides, Edgar Poe demeure en effet un écrivain et un poète. À plus forte raison, quand il est maître de lui, sait-il manier admirablement sa langue » (2). Il règle et guide toujours « son admirable style pur et bizarre, — serré comme les mailles d’une armure — complaisant et minutieux — et dont la plus légère intention sert à pousser doucement le lecteur vers un but voulu ». « Dans les livres d'Edgar Poe, le style est serré, concaténé; la mauvaise volonté du lecteur ou sa paresse ne pourront biasser à travers les mailles de ce réseau tressé par la logique. Toutes les idées, comme des flèches obéissantes, volent au même but » (3). Il n’y faut point chercher de vains ornements : « La phrase en général est ferme, nue et
(1) Baudelaire, Nouvelles Histoires Extraordinaires, p. 13; Œuvres posthumes, p. 222 et 223.
(2) Revue Française, 1* octobre 1863, p. 151 et 157.
(3) Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 29; Œuvres posthumes, p. 235.
sobre, sans agréments et sans surcharges; elle court droit au but, et si une image se rencontre, elle s’en pare sans la chercher » (1). ; Même correction, même travail dans « sa poésie. profonde et plaintive, ouvragée néanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal »; dans ses « poèmes exquis, d’un style prodigieusement original et parfaitement correct » (2). La précision du travail se montre à divers signes; Poe « emploie parfois l’allitération > (3), et surtout il fait un heureux usage de la rime : « Poe attachait une importance particulière à la rime, et, dans l’analyse qu’il a faite du plaisir mathématique et musical que l'esprit tire de la rime, il a apporté autant de soin, autant de subtilité que dans tous les sujets se rapportant au métier poétique ». Il a « cherché à rajeunir la rime en y ajoutant cet élément inattendu : l’étrangeté » (4). Il dédaignait les rythmes habituels : c’est « un très grand poète, d’un art très raffiné et compliqué » (5). « Il aimait les rythmes compliqués, et quelque compliqués qu'ils fussent, il y enfermait une harmonie pro-
() Le Figaro, 27 mars 1856.
(2) Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 29; L’Art Romantique, p. 357.
(3) Théophile Gautier, Notice des Fleurs du Mal, p. 46.
(4) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 22.
(5) Le Moniteur Universel, 9 septembre 1867.
fonde ». Le Corbeau, par exemple, est « une très remarquable pièce de versification », à cause de son « rythme vaste et compliqué » et de son « savant entrelacement de rimes »; Poe a fait en particulier usage « des rimes redoublées et triplées, et aussi d’un genre de rimes qui introduit dans la poésie moderne, mais avec plus de précision et d’intention, les surprises du vers léonin » (1).
Et ici encore, apparaît nettement l’influence de la science. Avec Poe, la poésie « se transforme presque en un problème de mathématique pure où le rôle de l’imagination disparaît de plus en plus devant des procédés excessivement mécaniques. Restreinte à deux éléments, l’harmonie et la mesure, on peut la chiffrer ainsi que la musique... Le poème du Corbeau, par exemple, est le produit d’une sorte d’équation algébrique » (2). Et si audacieuses que nous semblent les conclusions de Poe à cet égard, il est des gens pour les trouver timides : « L'auteur du Scarabée d'Or », dit un critique, « s’est un peu trop préoccupé, notamment dans la Lettre Volée, de démontrer par des signes évidents qu’un poète a forcément le sens des sciences exactes. Quel sot ignore aujourd’hui que quatre
(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 223 et 208; Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 23.
(2) Revue Moderne, 1° juin 1865, p. 79.
bons vers demandent plus de combinaisons mathématiques que n’en réclame la solution des problèmes les plus compliqués ? » (1).
(1) Le Figaro, 10 avril 1856.