‹ Edgar POE et la Critique Française de 1845 à 1875Chapitre 16 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ainsi donc, Edgar Poe « transporte dans le domaine de l’imagination étonnée une aptitude mathématique » (1) curieuse. Mais une objection se pose tout de suite : « Seulement, cette faculté estelle littéraire ? » (2). La plupart des critiques répondent oui, sans hésitation.

D’abord ses « honnêtes histoires >» ont au moins un avantage sur la littérature courante : « Quelle différence au point de vue de la morale ! Quelle sécurité pour les mères de famille qui se plaignent de ne pouvoir permettre à leurs filles la lecture de nos conteurs « (3). « Il est digne de remarquer que l’on ne trouve dans les écrits de Poe rien d’immoral, rien qui se rapporte aux plaisirs des sens » (4). « La plume de Poe est toujours chaste, et jamains (il) ne s’est arrêté aux descriptions sensuellement

(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 371. (2) Revue Contemporaine, 15 juin 1855.

(3) L'Assemblée Nationale, 12 avril 1856.

(4) Biographie Michaud, 1861, article Poe.

érotiques qui font le bonheur des romanciers ordinaires » (1).

Mais les histoires de Poe ont bien d’autres mérites. Elles ont d’abord celui de l'originalité : elles « ne se rattachent pas à la chaîne des traditions, elles rompent brusquement avec elles > (2) et ïl faut leur en savoir gré. « Le nouveau est rare, en littérature comme en toutes choses, et dans le roman plus que dans tout autre genre. La Bruyère, il y a 170 ans, a pu écrire : Tout a été dit. On est tenté d’ajouter aujourd’hui : Tout a été raconté. C’est pourquoi, en lisant Edgar Poe, on le remercie de nous dire quelque chose qui n’a pas encore été dit, et de ne plus nous raconter ce que nous savons par cœur ». « L’auteur arrive à des effets irrésistibles, incroyables, par des moyens bien étrangers jusqu'ici aux combinaisons du roman » (3). « C’est peut-être la première fois que les mathématiques et la physique inspirent un intérêt aussi romanesque » (4). « Intéresser et émouvoir par les mathématiques semblait jusqu'ici impossible », mais la lecture de Poe < montrera ce problème résolu » 6).

(1) Revue Française, mai 1856, p. 453.

(2) Le Figaro, 27 mars 1856.

(3) L'Assemblée Nationale, 12 avril 1856.

(4) Nouvelles choisies d'Edgar Poe, 1853, p. V. G) Le Moniteur Universel, 7 septembre 1853.

La méthode scientifique d'Edgar Poe lui permet en outre de provoquer l’émotion. Il « communique aux chiffres une vie, un mouvement, une poésie, un enthousiasme et une éloquence rares » (1) : « Il arrive à donner aux chiffres quelque chose de la vie, de l’âme et de la puissance de l’homme » (2). « Chez lui, le raisonnement vit et se colore, l’algèbre même est passionnée » (3). « L’induction, sous la plume d’Edgar Poe prend des allures tour à tour si ingénieuses et si passionnées; on y remarque une telle profondeur d’analyse, une telle puissance de calcul que la curiosité se met de la partie. et que cette course algébrique du connu à l'inconnu finit par nous émouvoir tout autant que s’il s’agissait de vrais personnages et de pathétiques aventures » (4).

Si les contes d'Edgar Poe eurent un tel succes, c’est qu'ils étaient «mathématiquement fantastiques » (5). Ecoutez pourquoi ce lecteur préfère telle histoire : « Le chef d'œuvre d'Edgar Poe est la Descente dans le Maelstrom.. Il est là tout entier... Son esprit d'observation et de détail y a sa part. Ce n’est plus comme autrefois de l’hor-

(1) Le Figaro, 27 mars 1856.

(2) Le Spectateur, 18 septembre 1857.

(3) Revue Française, mai 1856, p. 451.

(4) L'Assemblée Nationale, 12 avril 1856.

(5) Le Moniteur Universel, 9 septembre 1867.

reur pour l’horreur même; il y a une construction savante, un calcul, l’auteur prouve quelque chose. Car, il l’a dit lui-même, il ne croit pas qu’on atteigne à la Vérité sans être à la fois mathématicien et poète» (1). Si d’ailleurs tous les lecteurs ne préfèrent pas ce conte, ils justifient tous l’intérêt qu'ils prennent à l’œuvre de Poe en montrant qu’elle est caractérisée « par l’équilibre du chimérique et du réel » (2), en louant ces « récits de haut vol et d'étude patiente à la fois » (3), ce « mélange d’emportement et de froideur » (4). On admire « cet idéaliste du chiffre, ce sévère logicien de la rêverie » (5), cet « écrivain à la fois exact ei fantasque qui. mêle la vision au calcul, le rêve et le chiffre » (6). « Son caractère est d’avoir fondu ensemble, de la façon la plus intime, deux éléments hétérogènes, ennemis, qui ne se rencontrent pulle part ailleurs à ce degré d'intensité : la précision inouie et le rêve monstrueux » (7). « Le caractère spécial et vraiment essentiel de Poe est dallier deux qualités qui paraîtraient devoir s’exclure, la précision à la fantaisie, le rêve à la réa-

(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 514-515. (2) Le Figaro, 27 mars 1856.

(3) Léon Cladel, Bonshommes, p. 300.

(4) Le Moniteur Universel, 9 septembre 1867.

(5) Revue Française, mai 1856, p. 449.

(6) Le Moniteur Universel, 7 sept. 1853.

(7) Revue Moderne, 1* juillet 1865, p. 29.

lité, le positivisme le plus rigoureux et le plus mathématique au merveilleux qu’on croirait d’abord lé plus insaisissable » (1).

Essayons de voir comment ces deux éléments contraires collaborent dans l’œuvre d'Edgar Poc. Suivant certains lecteurs, Poe arrive au mystère par le chemin de la science. Il nous présente un « fantastique fait par des procédés d’algèbre » (2). « Le fond des histoires d'Edgar Poe, c’est le calcul, l'analyse, l’algèbre désertant leur terrain solide et positif, et se combinant avec l'imagination la plus subtile » (3). Il a « la terreur de l’inconnu par un développement de la logique inflexible du chiffre; il va de conséquence en conséquence jusqu’au bord de l’abîme » (4).

Si parfois la science mène au merveilleux, ce n’est pas ainsi qu’elle intervient généralement, mais bien plutôt comme une méthode pour organiser les créations artistiques. « Le mystère est par lui soumis à des règles mathématiques » (5). Il « se plait à porter une précision quasi-scientifique dans l’analyse et la peinture des rêves les

(1) Revue Française, mai 1856, p. 449.

(2) Le Moniteur Universel, 9 septembre 1867.

(3) L'Assemblée Nationale, 12 avril 1856.

(4) Le Constitutionnel, 28 janvier 1862.

(5) Bibliothèque Universelle, mai 1852.

plus insaisissables » (1). Il n’y a <« rien de plus saisissant que ce ton tranquille, ces observations minutieuses, presque scientifiques, appliquées à quelque fait monstrueux, à quelque hypothèse inouiïe » (2). Il n’y a rien de plus original que ces récits « appliquant aux divagations du rêve la rigueur des déductions logiques » (3). « Nul ne s’entend mieux à organiser le chaos, à combiner mathématiquement les visions, à mettre le paradoxe en syllogisme et le délire en méthode. Son esprit se domine et se dirige jusque dans son dévergondage; il introduit la philosophie et le raisonnement jusque dans les hallucinations de l’opium et du haschisch » (4). « Le caractère original de ces récits, c’est de contenir l’application non dissimulée des procédés scientifiques aux œuvres d’imagination ».

L'œuvre d'Edgar Poe, c’est « toujours l’analyse exacte et minutieuse appliquée au rêve », « le réalisme appliqué au délire » (5), « le calcul et la science exacte appliqués aux rêves de la plus sombre imagination » (6). C’est « de l’algèbre dans

(1) L’Indépendance Belge, 20 août 1857.

(2) Revue Française, 1° octobre 1863, p. 145. (3) Biographie Michaud, article Poe.

(4) Revue Française, mai 1856, p. 450.

(@) Revue Moderne, 1° juillet 1865, pp. 77 et 87. (6) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 305.

la fantaisie » (1), c’est « le rêve scientifique » (2), « le miraculeux scientifique, la fabulation par A+B » (3). Edgar Poe est « le poète réaliste de la fantaisie mathématique » (4). Et dans cette direction, il ne sera guère dépassé : « le conteur américain a dans l’hallucination et le prodige une logique et une déduction bien autrement puissantes >» que tel de ses successeurs (5).

Cette œuvre avec son double caractère montre un homme rarement doué : on pourrait dire avec humour que c’est « Cyrano de Bergerac, élève d’Arago » (6); ou plus sérieusement : « il porte le double caractère de l’illuminé et du savant » (7). « C’est un fait très remarquable qu’un ‘homme d’une imagination aussi vagabonde et aussi ambitieuse soit en même temps si amoureux des règles, et capable de studieuses analyses et de patientes recherches. On eût dit une antithèse faite chair » (8). « Sa nature semble renfermer en elle du mathématicien et du poète. C’est un mathéma-

(1) Le Moniteur Universel, 12 août 1856.

(2) Revue Moderne, 1° juillet 1856.

(3) Journal des Goncourt, 16 juillet 1856.

(4) Revue Française, mai 1856, p. 451.

(5) Emile Zola, Mes Haines.

(6) Journal des Goncourt, 16 juillet 1856.

(7) L’Illustration, 17 avril 1852.

ticien-poète » (1). « Edgar Poe possède deux qualités qui constituent le génie : une faculté d’analyse à la fois vigoureuse et minutieuse et une inépuisable faculté d'imagination » (2).

On voit comment vont s’associer ces deux aspects de sa personnalité. « Pour qu'Edgar Poe, à un moment donné, se soit senti la Volonté et la possibilité de fixer ses rêves sur le papier, pour que ses sensations soient devenues des poèmes ou des contes, il faut qu’il se soit dédoublé en deux êtres, l’un passif qui subissait le rêve et la sensation, l’autre actif qui les analysait et les soumettait à une véritable enquête ». C'était toujours le savant observateur qui l’emportait : chez lui, « l’analyse froide et mathématique reculait et comprimait incessamment la violence et la passion » (3). Ces étranges états d’esprit qu’il décrit, il les a provoqués afin de les mieux étudier : « Au rebours de ses devanciers qui s'étaient contentés d’observer objectivement la folie, Poe s’est dit que, pour décrire la folie, il fallait la voir de près, la voir entre les deux yeux, être l’halluciné, le fou ». Aussi, même dans ses plus grands écarts, reste-t-il toujours lucide; « Il est à l'aise dans les défaillances et les infir-

(1) Le Figaro, 27 mars 1856.

(2) Bibliothèque universelle, mai 1852.

(3) Revue Moderne, 1° juin 1865, p. 475 et 476.

mités intellectuelles qui font trembler les esprits les plus fermes et les plus assurés de la régularité habituelle de leurs raisonnements.… Il est souverain enfin dans les ténèbres alchimiques de l’entendement » (1).

Et cette œuvre à double aspect, cet artiste à double face réalisent l’union des deux tendances du siècle que l’on croyait irréconciliables. « Le Scarabée d'Or est l’exemple le plus frappant de cette littérature qui poétise la science et s’appuie sur elle pour en tirer des effets pittoresques » (2). Ce qui fait la valeur de « la Vérité sur le Cas de M. Valdemar », c’est que ce conte de Poe est « peut-être, de toutes ses œuvres, celle où lauteur du Corbeau et de Ligeia a su unir le plus parfaitement, aux moyens d’émouvoir que nous donne la poésie elle-même, ceux que nous fournissent aujourd’hui les découvertes, les hypothèses et les rêveries même de la science moderne » (3). Le talent d'Edgar Poe, c’est « l’invention scientifique combinée avec linvention littéraire » (4). Cet homme, il possède « le sentiment de la poésie uni au goût de la science et du calcul » (5).

(1) Journal d'Alençon, 9 janvier 1853.

(2) Le Moniteur, 7 septembre 1853.

(3) Le Figaro, 10 avril 1856.

(4) Le Moniteur Universel, 12 avril 1856.

(5) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 524.

Cette œuvre si nouvelle, qui répond si étroitement aux préoccupations de l’heure, soulève des espoirs immenses. Chez certains, ils restent vagues : « Appuyée sur les mathématiques, l’imagination agrandit ses ailes et sent ses forces centuplées. Les mathématiques ne sont-elles pas le domaine de l’extraordinaire et de l’impossible ? Mieux que cela, ne sont-elles pas la langue même de l'infini ? » (1).

Mais c’est surtout une rénovation du roman que l’on espère : « Tout ce qui creuse un sillon nouveau dans le champ de la pensée peut faire lever des germes pour l’avenir, et si le livre d'Edgar Poe n’est pas appelé à créer des imitateurs, il est néanmoins destiné à modifier d’une façon durable le caractère du roman moderne ».

On essaie de prévoir dans quel sens le roman va se modifier, Ce qui frappe chez Poe, c’est « qu’il oublie ou dédaigne l’amour comme un moyen banal » (2), et l’on esquisse, sous cette forme amusante, le roman futur, le roman à la manière de Poe : « Plus d’aventures sentimentales, de mariages entravés par des circonstances fâcheuses ou des parents inflexibles, de femme incomprise se

(1) Revue Moderne, 1° avril 1865.

(2) Le Figaro, 27 mars 1856.

débattant contre sa chaîne, d’âmes dépareillées se cherchant et s’attrapant au milieu des vulgarités de ce bas monde, plus de héros et d’héroïnes, de jeunes premiers et de traîtres, de déclarations d'amour, de reconnaissances d’enfants perdus et retrouvés, d'Alfred épousant Henriette ou de Valentine se plaignant de n’avoir pas épousé Arthur : rien de tout cela; une série de raisonnements, de calculs de probabilités, une série de démonstrations physiologiques, métaphysiques et mathématiques, devenant des chapitres de roman, et ne laissant regretter aucune autre source d’émotion et d’intérêt » (1).

Mais voici qui est plus sérieux, qui ouvre de plus vastes horizons au roman nouveau et lui marque ses principaux caractères : « Poe, une littérature nouvelle, la littérature du XX: siècle. les choses prenant un rôle plus grand que les êtres, — et l'amour, déjà un peu amoindri dans les romans de Balzac, par l'argent — l’amour cédant la place à d’autres sources d'intérêt : enfin le roman de l'avenir, appelé à faire plus l’histoire des choses qui se passent dans la cervelle de l’humanité que celle des choses qui se passent dans son cœur », (2).

(1) L'Assemblée Nationale, 12 avril 1856.

(2) Journal des Goncourt, 16 juillet 1856.

Et l’on s’écrie dans l’enthousiasme : C’est « Edgar Poe, qui avec Balzac, aura créé le roman moderne >» (1).

() Le Boulevard, 31 août 1862.

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