CHAPITRE I
Mais si l’œuvre d'Edgar Poe put faire un instant l'alliance de deux tendances artistiques contraires, et ainsi recueillir de nombreux suffrages, sa personnalité, placée en présence de deux conceptions sociales, tombant dans la querelle entre bohêmes et bourgeois, provoqua une véritable bataille,
Baudelaire, en lui servant de héraut et de champion, avait jeté ie gant avec éclat aux bourgeois des deux mondes. Il réussit si bien à provoquer les adversaires du romantisme finissant que ceux-ci ne distinguèrent pas Edgar Poe de ses amis français; et sans chercher à savoir si par hasard l’image qu’on leur présentait n’était pas forcée en ses traits les plus choquants, ils foncèrent avec entrain sur cet Edgar Poe, grimé par la main savante de Baudelaire.
Ces adversaires de Poe, ce sont tous ceux qui se ralliaient à l’école du bon sens; « Il y a une espèce d’artistes.… qui parlent sans cesse de bon sens », dit un témoin; « ceux-là sont les ennemis
nés d'Edgar Poe; ils sourient quand on le nomme; ils se disent : Moi qui ne bois pas d’eau de vie, moi qui ne fais pas une inconvenance, moi qui parle posément, je suis supérieur à cet ivrogne américain. J’écris des choses que chacun comprend, je ne vais point chercher au loin des extravagances, j'étudie la manière dont on prend le thé, dont on cause, dont on danse dans les salons où je suis et je reproduis tout cela; je reste dans la nature, c’est moi le véritable artiste > (1). Et ceux qui parlaient de cette manière n’étaient point seuls de leur avis : une grande partie du public était avec eux.
Le genre de succès qu’obtint Poe en ces années 1856-1857, qui marquent la courte apogée de cette première époque de sa gloire, n’était guère fait pour retenir longtemps le public bourgeois, subjugué mais non séduit, vaincu mais non rallié.
Alors que l’on ne connaissait encore que le nom d'Edgar Poe, c’était un auteur « dont quelques personnes parlaient comme d’un génie mystérieux et inaccessible à force d'originalité ». (2). Dès 1852, on avait l’impression de répéter une vérité banaiïe en disant que cet Américain ne ressemblait pas au commun des hommes : « Les écrits de Poe ont,
(1) Revue de Paris, 1° avril 1864.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 361.
nous n’avons pas besoin de le redire, un caractère à part » (1); ils « possèdent un attrait, un piquant tout spécial » (2). | Lorsque parut le premier livre de Baudelaire, < la curiosité fut surexcitée au plus haut point par ces mystérieuses histoires. Nous avons eu », raconte un témoin, « la surprise si rare d’une saveur littéraire totalement inconnue. Notre palais intellectuel a été étonné, comme lorsqu'on boit à l’Exposition Universelle quelques-unes de ces boissons glacées américaines, mélange pétillant de glace, de soda-water, de gingembre et autres ingrédients exotiques. Dans quelle ivresse vertigineuse nous a jetés la lecture. de toutes ces histoires si bien qualifiées d’extraordinaires ! » (3). « Edgar Poe » dit un autre, « appartient à la famille de ces esprits chez qui les sensations, les manières de voir, et presque la manière de souffrir, tout enfin est marqué au coin d’une originalité effrayante qui ne vient ni de la hauteur, ni de la profondeur, ni de l’expression inattendue du génie, mais qui semble plutôt venir d’une différence spécifique dans la nature même de la pensée. Ces hommes ont au cerveau ou au cœur, peu importe! des choses inaccoutumécs qui les distinguent de l’ordinaire nature
(1) Bibliothèque Universelle, mai 1852.
(2) Revue des Deux Mondes, 15 avril 1852.
(3) Th. Gautier, Le Moniteur Universel, 9 sept. 1857.
humaine et les parquent en dehors de son grand courant d’intuitions simples et primitives. La manière d'agir sur l’esprit du lecteur ne tient pas chez Edgar Poe à la partie extérieure des choses, à la mise en scène de son drame, à la poignante expression de sa pensée. Son procédé est bien plutôt quelque chose de caché, d'intérieur, qui circule dans le tout comme une vie, qui est partout et qui n’est nulle part » (1) ».
Avec ou sans explications, tous les critiques répètent comme une antienne : Poe est un écrivain « unique en son genre » (2), « un écrivain remarquable avant tout par l’originalité » (3); c’est un « écrivain si original » (4), un « esprit si original >» (6); c’est « l’écrivain le plus original de la littérature américaine » (6); il est « d’une grande originalité » (7), « d’une originalité puissante » (8), « d’une originalité puissante et singulière » (9),
(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 346- 347 et 353.
(2) Le Figaro, 27 mars 1856.
(3) Revue de Paris, 1* août 1853.
(4) L’Athenæum français, 10 septembre 1853.
(5) Le Moniteur Universel, 11 avril 1865. |
(6) Revue Française, mai 1858, p. 391.
(7) L’Athenæum Français, 10 sept. 1853.
(8) Bibliothèque Universelle, février 1856. La même expression exactement se retrouve sous la plume d’un autre critique dans la Revue des Deux Mondes, 1* avril 1856.
(9) Biographie Michaud, article Poe.
<« d’une individualité si rare, si tranchée, si exceptionnelle » (1). « Il restera... comme un des artistes les plus extraordinaires que les lettres aient produit de nos jours... Il y a là une production à part, Sans aucun équivalent exact dans aucune littérature d’aucun pays ni d’aucun temps » (2).
Mais l’originalité, si elle enthousiasme certains, en surprend plus encore. Dès 1848, on constate que « Poe a surtout étonné plutôt qu’enthousiasmé ou ému » (3); et neuf ans après, on répétera : « Cette lecture étonne plus qu’elle n’émeut » (4). Les premiers contes firent sensation : « Quelques-unes de ces œuvres », écrit-on en 1853, « sont d’un aspect assez saisissant pour que leur traduction ait eu l'importance d’un évènement parmi ceux qui s’intéressent aux productions de l’esprit » (5). En 1854, même impression encore. « Ces Histoires Extraordinaires, publiées pour la première fois dans le Pays en feuilletons éparpillés, produisirent, — si on se le rappelle — un effet de surprise que l’audace imprudente de leur titre ne put diminuer... L’étonnement fut universel... Tout le monde, même
(1) Th. Gautier, Notice des Fleurs du Mal.
(2) Revue moderne, 1° juillet 1865.
(3) La Liberté de Penser, 15 juillet 1848.
(4) L’Indépendance Belge, 20 août 1857.
(5) Journal d'Alençon, 9 janvier 1853.
la critique, éprouva cet étonnement » (1). Et comme tout le monde n’aime pas à être surpris, la résistance apparaît déjà : le Pays doit subir, comme dit un partisan de Poe « les réclamations de quatre ou cinq imbéciles qui ont protesté (2) ».
La publication des contes en volume en 1856 ne diminua pas l’étonnement, bien au contraire : « Les contes que M. Baudelaire vient de traduire », écrit quelqu'un, « sont de nature à augmenter encore l'attention, l’étonnement profond qui se sont produits autour de cet excentrique écrivain » (3). Car voici que l’inquiétude se précise: on appelle Poe, non plus seulement « l’étonnant Américain », mais encore « l’excentrique Américain » (4). On parle de « ce singulier génie >, de ce « talent si excentrique et si nouveau », de cet « esprit d’une imagination si savamment bizarre » (5), de « ce singulier et très original poëte » (6). Beaucoup ne peuvent s’habituer à cette « excentricité de pensée » (7), à cet esprit « ori-
(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature Etrangère, p. 361.
(2) ‘Lettre de Paul de Saint-Victor, Charles Baudelaire... Pincebourde, p. 102.
(3) Revue Française, mai 1856, p. 449.
(4) Barbey d’Aurevilly, Litt. Etrangère, p. 361 et 363.
(5) Th. Gautier, Notice des Fleurs du Mal.
(6) Delacroix, Journal, 30 mai 1856.
(7) L’Athenæum Français, 10 sept. 1853. La même expression est répétée, sans doute par le même critique
ginal jusqu’à la bizarrerie » (1). Telle notice bibliographique d’une importante revue commence en 1856 par cette annonce : « Voilà un livre bizarre » (2). Tel critique influent dit de Poe : « Sa vie et son talent effraient » (3). Tel autre demande un répit avant de juger : Les Histoires Extraordinaires ne sont pas, dit-il, « un de ces ouvrages que l’on analyse en courant; on a besoin d’étudier à tête reposée cette littérature et ce personnage excentriques; il faut d’ailleurs s’y habituer, comme au vertige, et cela demande un peu de temps » (4).
Cette surprise, cette inquiétude font vivement désirer de lire les autres œuvres de Poe; le premier volume de Baudelaire a piqué la curiosité, il ne l’a pas rassasiée. Un peu partout, on annonce que « le premier volume sera suivi d’un second, contenant des morceaux plus relevés et plus délicats (5); « ce second volume est très impatiemment attendu » (6); « le premier volume fait vivement désirer le second » (7). La curiosité du public
(Thalès Bernard) dans la Bibliothèque Universelle, février 1856.
() Le Figaro, 27 mars 1856.
(2) Revue des Deux Mondes, 1° avril 1856.
(3) Barbey d’Aurevilly, Litt. Etrangère, p. 364.
(4) Revue Française, mars 1856, p. 460.
(5) L'Indépendance Belge, 12 février 1857.
(6) Le Figaro, 10 avril 1856.
(7) Barbey d’Aurevilly, Litt. Etrangère, p. 373.
semble même ne pas devoir se contenter d’un second volume, car on annonce que ce premier volume « en précède plusieurs autres, attendus avec impatience par le public des lettres » (1). Le programme est tout tracé : « Baudelaire... doit nous donner successivement les œuvres complètes; d’abord la suite des Contes, dont nous avons le commencement.…, puis le poème d’Euréka et le roman d'Arthur Gordon Pym, et. enfin des poésies individuelles. Nous attendons avec impatience ces publications » (2).
Mais l’étonnement, s’il pique la curiosité, n’entraîne pas forcément la sympathie. Sainte-Beuve a, dès le début, senti d’où soufflait le vent. Malgré tous les liens qui l’attachent à Baudelaire (3), il ne prête à Poe qu’un appui sournois, fuyant, évasif. En 1854, quand Baudelaire le sollicite de soutenir de son autorité le projet de publication des Histoires Extraordinaires dans le journal officiel de l'Empire, Sainte-Beuve se dérobe (4).
En 1856, Baudelaire demande au critique influent un article au sujet de Poe. Sainte-Beuve a
(1) Revue de Paris, 1° avril 1856.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 273.
(3) Voir Léon Lemonnier, Revue Hebdomadaire, 27 septembre 1924 : Sainte-Beuve et Baudelaire. Voir surtout F. Vandérem, Baudelaire et Sainte-Beuve, Paris, Leclerc,
(4) Lettre du 20 mars 1854.
l’air de montrer quelque empressement : « Je suis tout disposé », écrit-il à Baudelaire, « je dois bien cela à Poe et à vous, à votre vieille amitié pour moi ». Il témoigne même de la curiosité et demande qu’on lui communique tel conte de Poe qui ne se trouve pas dans les Histoires Extraordinaires et dont on lui a parlé. Mais en même temps qu’il promet, le finaud sollicite un délai : « Vous m'’accorderez bien un peu de temps pour cet article, car j'ai d’autres choses à faire auparavant ». Il tient d’ailleurs, en homme prudent, à ne pas s'engager à fond : « Je ferai si l’on veut, pour lAthenaeum, quelque chose d’assez court mais dont j’ai l’idée; ce ne peut être une étude, mais quelques considérations à propos de votre traduction » (1).
Les Nouvelles Histoires Extraordinaires paraissent sans que le «quelque chose d’assez court » soit venu au monde; les scrupules intellectuels de Sainte-Beuve semblent prendre du poids; sollicité de nouveau, il répond évasivement encore : « Ce que j'ai à dire moi-même, à propos d'Edgar Poe, est un point de vue, une idée, un aperçu que je vous ai en partie exposé et que j'ai besoin de m'éclaircir et de me composer à moi-même ». Surtout qu’on n’attende pas : « ma petite idée viendra
(1) Lettre du 24 mars 1856.
toujours à temps quand elle sera mûre et cuite » (1). Et il faut croire que la défiance l’emporta enfin, puisque, malgré de nouvelles sollicitations de Baudelaire, le petit aperçu ne parut jamais.
Tout aussi significative, quoique radicalement contraire, est l’attitude du fougueux Barbey d’Aurevilly. Dès le début, il est bouillant d’impatience. Quelque jours avant la publication des Histoires Extraordinaires, il écrit à Baudelaire : « Enfin, mon cher Baudelaire, je lis un fragment de votre préface dans le Pays. Je l’attendais depuis longtemps, cette préface, ou tel autre signe que ce fût de votre publication prochaine. J’avais déjà fait, à deux reprises différentes, demander votre Edgar Poe à Michel Lévy. Aujourd’hui, c’est à vous-même que je le demande. Sous le plus bref délai, envoyezle moi » (2).
Il lit le volume, et il n’est point aussi surpris qu’il leût souhaité : « On dirait que Baudelaire — esprit très hardi cependant — s’est épouvanté pour celui qu’il aime et a voulu concilier le gros public à Edgar Poe en dévoilant peu à peu ce génie insolite et déconcertant.. Pour notre compte, nous regrettons que Baudelaire ait interverti l’ordre normal de sa publication et n’ait pas commencé
(4) Lettre du 11 mars 1857.
(2) Lettre à Baudelaire, 26 février 1856, publiée par Jacques Crépet.
par des œuvres fortes. On ne tâtonne pas avec la tête de Méduse, on la montre hardiment de face, dans la magnifique horreur de toute sa beauté ». Pourtant, il espère encore dans le second volume : « Le grand poète à l’état fragmentaire qui s’agite confusément dans les Histoires Extraordinaires nous apparaîtra-t-il alors dans toute sa pureté, sa force et son originalité, et l’admiration succéderat-elle à l’étonnement ? » (1) Elle n’y succéda point; et avec sa fougue habituelle, le connétable des lettres fit volte-face : après la publication des Nouvelles Histoires Extraordinaires, il exécuta une charge à fond contre celui qu’il appela désormais « le Roi des Bohêmes » (2).
Entre ce brusque changement de Barbey d’Aurevilly et l’abstention continue de Sainte-Beuve, on peut noter bien des nuances dans Pévolution particulière personnelle des autres critiques. Ils sont en général moins téméraires que Barbey, et moins prudents que Sainte-Beuve. Mais ceux qui avaient
admiré Poe après le premier volume ne l’admirtrent pas davantage après le second; ceux qui avaient été surpris furent déçus : un succès d’étonnement ne se renouvelle pas. Il n’y eut personne pour trouver, comme l’espérait Baudelaire, que ces Nouvelles Histoires Extraordinaires étaient supé-
(1) Littérature étrangère, p. 363 et 373-374. (2) Le Réveil, 10 mai 1858.
rieures aux premières; tout au plus Emile Deschanel les trouve-t-il égales : « Les histoires de ce second volume, comme celles du premier, justifient parfaitement le titre collectif sous lequel le traducteur les a réunies. Ce sont bien en effet des histoires extraordinaires ». Le même critique s’empresse d’ailleurs d’ajouter : « Il s’en faut que tout soit bon dans ce volume » (1).
Au yeux de beaucoup, le charme est rompu, le mystère est expliqué; Edgar Poe n’étonne plus, il est familier. « J’avais mal lu », dit quelqu'un, « la première publication. Elle ne m'a pas aussi frappé que j'avais cru : la seconde me frappe davantage. Elle n’a peut-être rien de supérieur. Qui saït ? Elle est peut-être moins remarquable; mais elle se trouve mieux mise à mon point. Après ce second volume, si j’en avais le loisir, je voudrais relire le premier: j'en aurais tout de suite le secret, et je ne serais plus exposé à une méprise. Je sais maintenant ce que c’est que l’invention d'Edgar Poe >» (2). Les critiques se sont évidemment ressaisis. « Nouvelles Histoires Extraordinaires ! » s’écrie de Pontmartin, « j'avoue qu’elles ne me paraissent déjà plus ni aussi nouvelles, ni aussi extraordinaires que les premières. IL y avait eu, nous le croyons,
(1) L’Indépendance Belge, 20 août 1857.
(2) Le Moniteur Universel, 7 avril 1857.
un peu de surprise dans le succès de ces étranges récits » (1).
Et de les trouver moins nouveaux à les juger monotones, il n’y a qu’un pas. Déjà, dans les Histoires Extraordinaires, certains estiment qu’ « il y a de la monotonie dans la fable de toutes ces histoires » (2); ils sont frappés par « la monotonie et la ressemblance, provenant d’un même principe d'inspiration » (3). Avec le temps, ce reproche semble prendre de la force; on ne se gêne pas pour dire à Edgar Poe que « ses personnages sont monotones comme ses tableaux », pour souligner « la monotonie de ses types et de ses moyens, toujours les mêmes », pour montrer qu’un de ses pires défauts est son « extrême monotonie » (4).
Cette impression provoque naturellement la fatigue; on se lasse d’être toujours étonné, et l’on écrit : « On n’en peut prendre qu’à petites doses, une ou deux nouvelles par jour, pas beaucoup plus » (65). « Je conçois à la rigueur », dit un autre lecteur, « une débauche du genre de celle-ci. Mais tous ces contes sont sur le même ton. On n’en peut prendre à fortes doses, et cette continuité
(1) Le Spectateur, 19 sept. 1857.
(2) Journal de Delacroix, 30 mai 1856.
(3) Revue Française, mai 1856, p. 451.
(4) Revue Moderne, 1* juin et 1°” juillet 1865. (5) L’Indépendance Belge, 20 août 1857.
dans l’horrible ou l'impossible rendu probable est pour nous un travers d’esprit » (1).
Le public ne suit pas immédiatement la critique et les esprits éclairés. En 1857, alors que les journaux et les revues sont déjà tièdes, les lecteurs ne se contentent pas de la publication des Nouvelles Histoires Extraordinaires; ils demandent une seconde édition des Histoires Extraordinaires. Les deux tirages sont écoulés en un an. En 1858, les deux ouvrages atteignent l’un sa troisième, l’autre sa deuxième édition, cependant que paraissent les Aventures d'Arthur Gordon Pym (2).
Ce livre fut mal accueilli par les journaux. Il u’y a guère que Baudelaire lui-même pour trouver que c’est un « roman admirable » (3). Le critique le plus indulgent déclare que c’est un « ouvrage de jeunesse de l’auteur et qui certainement n’atteint pas à la hauteur ni à l’intensité poétique des Histoires Extraordinaires > (4). D’autres disent très nettement que c’est « un roman très médiocre » (5) et « d’un intérêt assez faible » (6).
(1) Journal de Delacroix, 6 avril 1856.
(2) Aventures d'Arthur Gordoon Pym, par Edgar Poe, traduction de Charles Baudelaire, Paris, Michel Lévy
frères, 1858, in-18 jésus.
(3) Lettre à M. le Ministre d'Etat, 1857 (Lettres, éd. du Mercure de France).
(4) Revue Française, mai 1858, p. 381.
(5) Revue Contemporaine, 31 décembre 1856, p. 386. (6) Biographie Michaud, article Poe, 1861.
À propos des Aventures de Pym, la résistance à l’œuvre de Poe s'affirme clairement. Delacroix, déjà lassé par les Histoires Extraordinaires, est cette fois plus net encore : « La sensation du terrible, et encore moins celle de l’horrible ne se peuvent supporter longtemps. Il en est de même du surnaturel. Je lis depuis quelques jours une histoire d'Edgar Poe qui est celle des naufragés qui sont pendant cinquante pages dans la position la plus horrible et la plus désespérée : rien n’est plus ennuyeux » (1).
Le public, dans son ensemble, paraît du même avis; on croirait que les Aventures de Pym entrainent les livres précédents dans leur chute, car aucun ne sera réimprimé dans un intervalle de quatre ans, de 1858 à 1862. C’est donc le moment qu’il faut choisir pour montrer quelles furent les raisons de cette méfiance à l’égard de Poe,
On méconnaîtrait d’ailleurs la fsignification et la portée de cette réaction contre Poe, si l’on restait sur un terrain purement littéraire et si l’on ne tenait pas compte d’un évènement qui devait, plus tard, aider grandement à la gloire de Poe en France, mais qui, pour l'instant, lui nuisit plutôt auprès de certains lecteurs. Entre les Nouvelles Histoires Extraordinaires et les Aventures de Pym,
(1) Journal de Delacroix, 23 janvier 1857.
eurent lieu la publication et le procès des Fleurs du Mal.
Le nom d'Edgar Poe et celui de Baudelaire étaient déjà étroitement associés dans l’esprit du public. C’est à Poe que Baudelaire dut sa première renommée; Gautier, qui était bien placé pour le savoir, a dit de Baudelaire : « Ce qui a fait surtout son nom célèbre, c’est sa traduction d'Edgar Poe »; dès 1856, dit-il ailleurs, « le nom de Baudelaire devenait inséparable du nom de l’auteur américain » (1). Et l’affirmation nous est confirmée par un autre témoin : « Théophile Gautier remarque avec raison que la célébrité de Baudelaire date de la traduction des contes d'Edgar Poe » (2). Les éloges en effet vont en même temps aux deux hommes. Voici, dit-on, « un livre qui ne fait pas moins d'honneur au traducteur qu’à l’auteur, car si c’est la vraie gloire en littérature d’ajouter quelques notes franches et fortes au clavier universel, ce n’est pas un honneur moindre de savoir les interpréter » (3). « En somme, les Histoires Extraordinaires resteront, et comme livre et
(1) Théophile Gautier, Notice des Fleurs du Mal; Le Moniteur, 9 septembre 1867.
(2) Anonyme (Charles Cousin) Souvenirs. Pincebourde, Notice rectificative.
(3) Revue Française, mai 1858, p. 382.
comme traduction » (1). Il semble désormais impossible que Poe ait un autre traducteur que Baudelaire, tant celui-ci « a pris possession du poète et du conteur américain par sa manière de le traduire » (2).
En outre, on vit tout de suite que Baudelaire n’était point seulement pour Poe un traducteur, mais encore un frère puiné. Les affinités, les ressemblances entre les deux autéurs servent, dès 1856, à expliquer l’excellence de la traduction. Quelqu'un qui juge Baudelaire sans tendresse s'exprime ainsi : « Mieux que personne, M. Charles Baudelaire, par son talent fougueux et un peu incohérent, était propre à bien traduire les contes terribles d'Edgar Allan Poe » (3). La même idée est aussi exprimée par un admirateur de Baudelaire : « Cet esprit net, brillant et tranchant comme une épée, exact et philosophique en même temps, avait toutes les.qualités requises pour faire revivre celui d'Edgar Poe » (4).
Lorsque paraissent les Fleurs du Mal, le livre et son auteur sont toujours présentés de la même manière : « Baudelaire est le traducteur d'Edgar
(1) Le Figaro, 10 avril 1856.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 373. (3) Revue de Paris, 1° avril 1856.
(4) Le Figaro, 10 avril 1856.
Poe » (1). « M. Baudelaire, déjà connu par une traduction d'Edgar Poe... » (2) L'idée de la ressemblance entre les deux hommes, antérieure à 1857, se trouve renforcée par la publication des Fleurs du Mal. Je vais maintenant passer, annonce ur critique, « au volume de poésies du traducteur d'Edgar Poe, aux Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, Supposez une fantaisie sinistre qui manque aux fantaisies du conteur américain, une imagination qui va de pair avec ses imaginations désordonnées; supposez, dans un palais comme celui du prince Prospero… une serre de vitrage disposée pour servir de jardin d’hiver » (3 : c’est là que sont écloses les Fleurs du Mal. Sans métaphore, un autre critique estime que Poe et Baudelaire sont « deux imaginations très analogues l’une à l’autre, deux tempéraments et deux complexions fort semblables » (4). «M. Charles Baudelaire », dit quelqu'un, groupant les idées exprimées vers 1857, « a rencontré son semblable à travers l'Océan — Edgar Poe. En conséquence, il l’a étudié avec une rare puissance d’assimilation et l’a traduit avec une passion effrayante. Edgar Poe, en effet, avec
(1) Lettre de Barbey d’Aurevilly, à Trébutien, publiée par Jacques Crépet, p. 316, note 1.
(2) Le Présent, 13 juillet 1857.
(3) Le Moniteur Universel, 14 juillet 1857.
(4) L'Indépendance belge, 20 août 1857.
des vices douloureux en plus, a des facultés et des procédés qui sont communs à M. Charles Baudelaire; on reconnaît dans tous les deux le même amour des exceptions morales, la même insanité de milieu, toujours la même concentration de style » (1).
Aussi le scandale soulevé par les Fleurs du Ma! atteignit-il en quelque manière Edgar Poe. Baudelaire, à l’occasion du procès, met le nom de Poe en avant comme une égide. Dans une lettre adressée à M. le Ministre d'Etat, il rappelle ses titres : « Le Moniteur a publié un excellent article sur le second volume des œuvres d'Edgar Poe, dont je suis le très orgueilleux traducteur » (2). L'article du Figaro, auquel Baudelaire attribuaïit les poursuites dirigées contre lui, ne manque pas de signaler la « traduction d'Edgar Poe » (3). Le même journal en publiant, un an plus tard, un violent article contre Baudelaire, lance cette pierre en passant à Baudelaire et à Poe : « C’est plaisir de voir la dextérité qu’il déploie — dans je ne sais plus quelle préface — pour justifier l’ivrognerie et vanter les vertus du suicide » (4).
(1) Charles Monselet, La Lorgnette littéraire, article Baudelaire.
(2) Lettre à M. le Ministre d'Etat, s. d. (juillet 1857).
(3) Le Figaro, juillet 1857, Ceci et Cela, par Gustave Burdin.
(4) Le Figaro, 6 juin 1858.
Et voyez comme, dans la diatribe suivante, écrite à propos des Nouvelles Histoires Extraordinaires, de Pontmartin rappelle les Fleurs du Mal, de telle manière qu’on ne sait plus si c’est Edgar Poe ou Baudelaire que les tribunaux ont condamné : « Si les chefs-d’œuvre de cette école, qui compte M. Baudelaire parmi ses adeptes, prenaient définitivement un rang dans la littérature française, si Edgar Poe détrônait Walter Scott et Mérimée, si le réalisme et la bohême triomphaient sur toute la ligne, si certaines poésies dont je n’ai rien à dire, puisque la justice s’en est mêlée, étaient prises au sérieux par les hommes de goût et les honnêtes gens, ce ne serait plus de la décadence, ce serait de lorgie » (1).
Outre qu’il montre bien comment le scandale des Fleurs du Mal atteint Edgar Poe, ce passage de Pontmartin résume excellemment les objections faites à l’œuvre de l'Américain, et que nous allons examiner en détail. Réalisme et Bohème : on ne s’étonnera pas de voir les deux mots réunis; la confusion est constante à l’époque, à la faveur de l’œuvre de Murger. Réalisme et Bohème: voilà les deux objections, la première adressée à l’œuvre d'Edgar Poe, la seconde à sa personnalité.
Pourtant, cette réaction contre lui n’a, dans son
() Le Spectateur, 19 septembre 1857.
origine, rien de proprement littéraire. Elle est avant tout sociale et morale. Le passage de Pontmartin le laissait déjà entendre. Mais Barbey d’Aurevilly s’exprimait plus nettement encore, en répondant à Baudelaire, qui protestait contre son article du Réveil : « Vous savez mes opinions littéraires sur Edgar Poe. Je ne me déjuge pas littérairement… Quant à mes opinions morales et non littéraires, vous savez ce que je suis. Du point de vue de cette moralité qui est pour moi le sommet du haut duquel il faut embrasser et juger la vie, j’ai regardé Edgar Poe. Je l’ai trouvé coupable, et je l’ai dit ! » (1).
(1) Lettre de Barbey d’Aurevilly à Baudelaire, 14 mai 1858, publiée par Pincebourde, p. 101.