‹ Edgar POE et la Critique Française de 1845 à 1875Chapitre 20 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pas plus qu’un artiste sincère, Edgar Poe ne fut un rêveur épris d'idéal. Il ne voit que le monde concret. Il ressemble à ces médecins qui ne croient pas à l’âme parce qu’ils ne l’ont jamais disséquée du bout de leur scalpel. Il ressemble à ces faux moralistes qui veulent que l’homme s’occupe avant tout de son bien-être matériel. Il est de ces faux philosophes qui affirment qu’il n’y a rien dans le monde en dehors de la matière. Il est de ces mécréants qui nient l’existence d’un Créateur et qui prétendent que la matière seule peut avoir enfanté la matière. Il nie Dieu comme il avilit l’homme. Bref, on l’appelle, et c’est une injure grave : matérialiste.

Par là encore, il se montre Américain : « l’Amérique, la nation matérialiste par excellence, ne pouvait pas avoir un fils plus pur »; il porte « l’empreinte de la société matérielle dont il est sorti »; il « n’est rien de plus que l’'Hoffmann du matérialisme américain »; son œuvre appartient à la « littérature matérialiste »:; il est lui-même « ma-

térialiste, américain, moderne ». Voyez par exemple, dans le « Scarabée d’Or », comme il apporte à la découverte d’un trésor, la mentalité d’un homme d’action, « et on ne voit plus, à la place du rêveur, qu’une nature robuste, ingénieuse, qui lutte contre la difficulté et qui veut la vaincre. N'est-ce pas là, l'Américain tout entier ? » (1).

« Certes Poe n’était pas un esprit pratique, mais c'était un esprit essentiellement positif »; c'était un homme « aimant l’ordre, naturellement positif, calculateur »; son goût pour les mathématiques le montre d’ailleurs nettement, car « elles sont surtout, prises dans leur essence, un moyen de réduire en calculs palpables les conceptions pures de l'esprit » (2). Il est de ceux qui comprennent les nécessités du monde réel et cherchent à l’organiser; à cet égard, il n’est pas romantique : « c’est l’idée opiniâtre d'utilité qui distingue M. Poe de tous les romantiques du continent » (3).

Bien loin d’être un rêveur, il est « incapable de s’élancer les ailes déployées dans l’espace » (4): ne vous fiez pas aux apparences, car « le spiritualisme apparent de l’inspiration de Poe est du ma-

(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, pp. 358, 367, 369, 373 et 384.

(2) Revue Moderne, 1°’ avril 1865, p. 77 et 78; 1° juillet 1865, p. 88.

(3) L’Illustration, 17 avril 1852.

(4) Revue Moderne, 1° juillet 1865, p. 88.

térialisme passé au filtre d’un esprit poétique ». Il n’est point d’ailleurs entièrement responsable de son avilissement; c’est « un spiritualiste refoulé et mutilé par le matérialisme de son pays et de son temps ». Quoi qu’on en ait dit, il est bien de son temps, il est bien et, pour son malheur, moderne : « Lui aussi, comme tant d’esprits du XIX° siècle, croit à l’omnipotence absolue de l'homme, ce Roi du Progrès, il y croit comme un enfant, lui, le satanique, le mystificateur > (1).

Son esthétique révèle son matérialisme foncier : « On prétend qu’on reconnaît le diable, sous tous ses déguisements, à son pied fourchu; il en est de même de lAnglo-Saxon; le côté positif de la race persiste jusque dans les théories littéraires où l’on s’attendait peu à le voir prédominer ». A l'esprit mathématique en effet, Poe « a emprunté ses procédés les plus matériels dans la poésie » (2). Certes, il a écrit un poème émouvant, le Corbeau, mais « comme s’il se repentait d’avoir montré un peu d'âme, il décompose son petit chef-d’œuvre » (3). Voyez donc comment il explique la genèse de son poème dans la Philosophie de la Composition : « Ce sont bien là les théories, c’est

(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 369 et

(2) Revue Moderne, 1* avril 1865, p. 78.

(3) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 518.

bien là le procédé d’un Américain, avec. sa passion du détail, son respect de la réalité, son esprit positif ayant besoin d’imposer des règles étroites et nettement définies, même aux caprices de lPimagination et aux inspirations du poète ».

Ce n’est point ce seul article qui montre son matérialisme, mais son esthétique tout entière. Il a toujours recherché l'effet « par des moyens purement matériels », car « lorsqu'on réduit (la poésie) à n’avoir d’autre but qu’elle-même.. le rôle de l’imagination disparaît de plus en plus devant des procédés excessivement mécaniques ». Son prétendu amour de la beauté n’est que la recherche d’une émotion brutale. « Il a déclaré que la beauté était le seul domaine légitime de la poésie, il en a exclu la vérité et la passion, parce que cet amour da la réalité palpable. le condampnait à ne plus donner à l’art d’autre but que la production d’un effet, et que cet effet, en dehors de la vérité générale et de la passion vivante, ne pouvait résulter que d’une émotion violente et brusque de l’âme »; car « quand on exile la vérité et la passion de la poésie, on la réduit à n’être qu’une excitation nerveuse, la plus intense de toutes, une sorte de catalepsie extatique, semblable à celle que procurent l’opium et le haschisch ». Bref, Edgar Poe a « matérialisé outre mesure les procédés de l’art » (1).

(1) Revue Moderne, 1° avril 1865, p. 77 et 79; 1°* juin 1865, p. 485, 487, 488, 492.

Si encore il n'avait été matérialiste que dans son art; mais il l’a été aussi dans sa philosophie. « Edgar Poe n’est pas spécialement un poète et un romancier; il est poète, romancier et philosophe » (1). Il a la « manie philosophique... Il vient toujours un moment où les romanciers (comme lui) deviennent pour ainsi dire jaloux des philosophes, et ils donnent alors, eux aussi, leur système de constitution naturelle » (2). En effet, « il y a toute une philosophie dans Edgar Poe et c’est vers la fin de sa carrière qu’elle se produisit »; à ce moment, « ses récits et en général tout ce qui sort de sa plume prend un caractère philosophique. l’auteur n’est pas seulement un artiste, il a une conscience complète de lui-même, ‘il raisonne son fatalisme; il est matérialiste et panthéiste déclaré ».

Dans l’un de ses contes, on ‘trouve déjà une apparence de système philosophique : « La Révélation Magnétique est une ébauche de la métaphysique d’Eurêka mise en nouvelle » (3); sa doctrine en effet, c’est « un matérialisme instinctif et réfléchi à la fois, dont il nous a donné, pour ainsi dire le code dans la Révélation Magnétique » (4). Dans.

() L’Illustration, 17 avril 1852. :

(2) La Liberté de penser, 15 juillet 1848.

(3) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 505, 518 et

(4) Revue Française, mai 1856, p. 451.

cette histoire « il conteste la séparation que les hommes ont voulu établir entre l'esprit et la matière. Tout est matière, même Dieu, composé seulement de la substance la plus subtile, de celle-là même qui agit en nous sous le nom d’âme ».

Cette métaphysique n’éveille au début qu’un mépris ironique : « Il va sans le dire que nous ne nous portons nullement garant, contre les illustres représentants de la philosophie moderne, du système exposé par le conteur américain. Autant vaudrait ressusciter, pour avoir à les défendre, les théories du Cardinal de Cusa, Nicolas Chripffs, sur l’incompréhensibilité compréhensible, théories avec lesquelles celle de M. Edgar Poe n’est pas sans quelques rapports éloignés » (1). Mais bientôt l’on s’indigne, et l’on s’écrie que si les autres œuvres de Poe « ne soulèvent pas la pierre de matérialisme sous laquelle il se débat », il faudra le condamner sans appel.

L'annonce de la publication d’Eureka éveille pourtant quelques espoirs : « On assure que le poème cosmogonique d’Eureka est conçu en dehors des idées du XIX° siècle, et rien n’est plus croyable » (2). Mais l’ouvrage ne cause que des

(1) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846.

(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 374.

déceptions. Les admirateurs du livre ne sont guère capables de lexpliquer. En 1852, dans la Revue de Paris, Baudelaire avoue à propos ” d’Eureka : « Je ne puis pas en rendre compte ici d’une manière précise. C’est un livre qui demande un article particulier. On comprendra facilement pourquoi je ne veux pas m'engager à la légère dans la discussion d’une si ambitieuse tentative. Je craindrais de m’égarer et de calomnier un auteur pour lequel j'ai le plus profond respect » (1). Baudelaire a tellement peur de s’égarer qu’il songe à demander conseil : « Il faut même ». dit-il dans une lettre, « que j'écrive à ce sujet à M. de Humboldt pour lui demander son opinion relativement à un petit livre qui lui est dédié : c’est Eurêka » (2). Et comme il semble que Humbold ne soit pas venu au secours de Baudelaire, l'article annoncé au sujet d’Eureka ne parait point, Ni dans la préface des Histoires Extraordinaires, ni dans celle des Nouvelles Histoires Extraordinaires, Baudelaire ne fait la moindre allusion à la philosophie d'Edgar Poe.

Il traduit l’ouvrage et le publie dans la Revue Internationale (3) sans le faire précéder de la

(2) Lettre du 26 mars 1856 (Lettres, éd. du Mercure de France).

(3) La publication commença dans la Revue Interna-

moindre préface. La publication reste inachevée, et la Revue Internationale disparaît. L'ouvrage est publié en volume, toujours sans introduction. Baudelaire cherche quelqu'un qui veuille bien faire un article à propos du livre. Il écrit à Taine qui répond, non sans quelque brutalité : « Je suis tellement occupé et ma santé est si médiocre que je ne puis me charger d’un article important comme celui que vous me proposez. Je n’aime pas trop Eureka qui est de la philosophie comme celle de Balzac dans Séraphita et de Hugo dans les Contemplations » (1). Baudelaire s'adresse à Théophile Gautier qui déclare : « Ma foi, cela me semble un peu aride et compliqué. L'ouvrage est d’une lecture laborieuse, et je ne suis pas sûr de l’avoir compris ».

En désespoir de cause, Gautier pense à l’un de ses enfants, « une toute jeune fille qui ne portait pas encore de jupe longue ». Il lui parle en ces termes : « Voyons, sois gentille, lis le livre attentivement, et écris-en une analyse détaillée; tâche de faire un article. Tu peux bien essayer cela pour moi ». Et la petite Judith se met cou-

tionale d’octobre 1860; elle fut interrompue en janvier 1861; la Revue Internationale cessa de paraître avec le numéro de mai de la même année.

{1} Lettre de Taine à Baudelaire, 30 mars 1865, repro-duite dans Charles Baudelaire Pincebourde, p. 104.

rageusement au travail : « Soit, se dit-elle, c’est un devoir qu’il me donne. Le livre est terrible. mais il me passionne; et la semaine suivante, l’article est fait » (1).

Il paraît dans le Moniteur Universel. Les précautions oratoires y sont sans artifice : « C’est, nous l’avouons, avec un certain effroi que nous entreprenons le rendu-compte du poème philosophique d'Edgar Poe ». Cette naïveté ne se dément point tout au long de l’article; il est constaté que le livre est « écrit dans le style un peu obscur des savants ». Quant à la philosophie de Poe dans l’ensemble, mon Dieu, « sa théorie est aussi admissible que beaucoup d’autres » (2). Edgar Poe n’eut jamais de sympathie plus ingénue.

Il ne trouva point d’autre défenseur que ce philosophe en jupe courte. Quelqu'un qui aimait Edgar Poe déclare comme Gautier : « Je n’ai rien compris, je l’avoue à ma honte » (3). Tel autre lecteur n’a pour le livre qu’une estime de convention, et parle de ce « remarquable, quoique fort obscur ouvrage d’Eureka » (4). Et ce même lec-

(1) Judith Gautier, Revue de Paris, 1* novembre 1902, p. 35.

(2) Le Moniteur Universel, 29 mars 1864.

(3) Lettre d’Armand Fraisse à Baudelaire, 21 mars 1865, publiée dans Charles Baudelaire. par Jacques Crepet.!

(4) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 498.

teur persifle les prétentions du livre : « Edgar Poe se crut sérieusement un philosophe (I) a voulu être si profond, cette fois, que nous tremblerions de nous risquer dans cette nuit profonde traversée çà et là par quelques éclairs. Il suffira de dire que ce petit livre fort ténébreux.. explique l’origine et la fin de la gravitation de Newton, et confirme la théorie des nébuleuses de Laplace; rien que cela. Laplace et Newton préparaient tout simplement la voie à un conteur plein d’esprit et d'imagination qui, après avoir tout conté, se mit à conter un jour comment l'univers avait commencé et comment il finirait » (1). Telle autre appréciation est encore plus dédaigneuse à l’égard de Poe : « Il lui arrive », dit-on, « de se perdre, comme le Louis Lambert de Balzac, dans le labyrinthe de la métaphysique ».

Il est certain que, comme on le constate, « le poème cosmogonique d’Eureka obtint peu de succès » (2). « J’ai trouvé quelques personnes qui ont eu le courage de lire Eurêka », dit Baudelaire. « Le livre ira mal, mais je devais m'y attendre : c’est trop abstrait pour des Français » (3). L'ouvrage n’eut d’ailleurs jamais de se-

(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 520.

(2) Biographie Michaud, 1861, article Poe.

(3) Lettre du 31 décembre 1863 (Revue de Paris, 1° no- “embre 1917.

conde édition et ne fut réimprimé que dans les œuvres complètes de Baudelaire.

Eureka causa pourtant un petit scandale, mais trop obscur pour que la vente du livre pût en profiter. On avait déjà remarqué que l’accord de la philosophie d'Edgar Poe avec la foi chrétienne était purement superficiel et tenait à ce fait qu’ « en Amérique, le matérialisme ne doit pas seulement conserver un air de spiritualité, il faut qu’il tâche d’être orthodoxe. Edgar Poe ne manque pas de se mettre en règle avec les livres saints. Dans sa Révélation Magnétique, il n’a garde de passer sous silence la résurrection du corps. Dans le Colloque d’Eiros avec Charmion.… grâce a l’oxygène, une combustion irrésistible et dévorante vient accomplir les prophéties sacrées ».

Mais c’est là un accord purement extérieur; au fond, Edgar Poe est un philosophe « ne croyant pas en Dieu » (1). Il porte le châtiment de son impiété. Sa curiosité s’exaspère à frapper à la porte de l’autre monde, « qu’elle n’ouvrira jamais, car elle n’en a pas la clef » qui est la foi chrétienne; si bien qu'Edgar Poe éprouve une « peur nerveuse de matérialiste halluciné » (2).

Aussi, lors de la publication de l’article à pro-

(4) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 522. (2) Le Réveil (Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 382 et 383.

pos d’'Eurêka, « Le Moniteur, journal officiel, fut pris à partie pour avoir publié un article antireligieux, puisqu'il parlait de la création du monde en d’autres termes que la Bible. Un prêtre à Colmar fit même un sermon contre l’auteur de ces impiétés, et en annonça un autre, pour le dimanche suivant » (1). L'affaire fut étouffée à la suite d’une intervention officieuse. Eurêka n’eut même pas une vogue passagère de scandale.

(1) Judith Gautier, Revue de Paris, 1° novembre 1902, p. 35.

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