CHAPITRE II
Ce ne sont point seulement les illuminés qui furent séduits par la personnalité d'Edgar Poe, mais encore ‘tous les lecteurs en qui restait un vieux fond de romantisme.
C’est surtout entre 1856 et 1860, après la publication des Histoires extraordinaires, que cette tendance se manifesta. Elle est, en quelque sorte, tournée vers le passé; elle semble entrer en jeu avant les deux autres grandes forces de l’époque : esprit scientifique et bon sens bourgeois. C’est donc par elle qu’il faut commencer (1).
Lorsque Baudelaire avait l’intention de publier en une brochure l’ensemble des articles critiques qu’il avait écrits sur Poe, il demandait à un dessinateur de faire un portrait de son auteur « en-
(1) Lorsqu'on ne trouvera pas de renvoi à côté d’une citation, c’est qu’elle est empruntée au même passage que la citation suivante.
cadré de figures allégoriques représentant ses principales conceptions. le tout d’un romantique forcené » (1). Et ailleurs Baudelaire a dit d'Edgar Poe : « Il représente presque à lui seul le mouvement romantique de l’autre côté de l'Océan » (2).
L'Américain semble si bien appartenir au romantisme français qu’un critique sérieux croit qu’il a réellement visité « le Paris du romantisme et de la jeunesse très infatuée, mais très littéraire, de 1828, ce Paris de Joseph Delorme, de Clara Gazul, de Bug-Jargal, de Han d'Islande. Sans doute, il a vu Paris à travers les nuages d’un estaminet, mais je crois qu’il Pa vu. Je crois qu’il a respiré le romantisme qui était dans l’air : je crois qu’il nous a emprunté nos goûts et nos préjugés de cette époque » (3).
Avant de rien connaître de la biographie de Poe, on se fit une idée séduisante de sa vie sociale, on lJ’imagina comme une sorte de Byron, comme un dandy. « Beaucoup ont cru que c’était un jeune gentleman riche, écrivant peu, produisant ses bizarres et terribles créations dans les loisirs les plus riants,
(1) Baudelaire, lettre à Nadar, 16 mai 1859 (Charles Baudelaire, Lettres 1841-1866. Ed. du Mercure de France).
(2) Baudelaire. Œuvres posthumes. Ed. Mercure de France, p. 223.
(3) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 496.
et ne connaissant la vie littéraire que par de rares et éclatants succès » (1).
Il fallut bientôt déchanter et renoncer à voir en lui un homme que le sort avait favorisé. Certains admirateurs de Poe n’en éprouvèrent aucun regret. Il y avait encore, aux environs de 1856, bien des adeptes de la vieille thèse romantique : que l'homme de génie est fatalement voué à la solitude et à la douleur. On le vit bien lors de la reprise de « Chatterton » à la fin de 1857. Certes, l’œuvre avait vieilli et le public était différent : « Le commencement de la pièce a paru un peu froid surtout aux spectateurs de la génération actuelle. » constate Théophile Gautier. « John Bell. excitait autrefois une répulsion violente. Maintenant, John Bell... semble le seul personnage raisonnable de la pièce ».
Mais il est pourtant une scène dont leffet est toujours intense, au moins sur une partie du public : « L’émotion, lentement préparée, est arrivée enfin lorsqu'on a vu cette chambre nue et froide. Cet étroit grabat… au bord duquel Chatterton veut forcer sa pensée vierge à se donner pour de l’argent comme une courtisane, a produit un effet sinistre. Plus d’un écrivain, dans la salle,
(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, éd. du Mercure de France, p. 194.
a pu reconnaître là le tableau, exagéré sans doute, mais foncièrement vrai, de ses lassitudes, de ses luttes intérieures et de ses abattements ». Et Gautier, en 1857, renouvelle la déclaration faite mainte fois : « En somme, la poésie est un don fatal, une sorte de malédiction pour celui qui la reçoit en naissant » (1). Cette doctrine, il le dit lui-même, si elle n’est point celle du public bourgeois, est encore celle des artistes qui, gagnant mal leur vie, partagent le pessimisme orgueilleux d'Alfred de Vigny.
Aussi est-ce sous l’auguste patronnage de l’auteur de Stello que Baudelaire place le récit de la vie d'Edgar Poe : « Alfred de Vigny a écrit un livre pour démontrer que la place d’un poête n’est ni dans une république, ni dans une monarchie absolue, ni dans une monarchie constitutionnelle, et personne ne lui a répondu. J’apporte aujourd’hui une nouvelle légende à l’appui de sa thèse, j’ajoute un saint au martyrologe, j'ai à écrire l’histoire d’un de ces illustres malheureux, trop riches de poésie et de passion, qui est venu, après tant d’autres, faire en ce bas monde le rude apprentissage de génie chez les âmes inférieures ».
Les lecteurs romantiques accueillirent avec sympathie cet Américain que l’on croyait heureux, et qui fut misérable, « Quand aujourd’hui je com-
(1) Théophile Gautier, Le Moniteur Universel, 14 décembre 1857.
pare » dit encore Baudelaire, « l’idée fausse que je m'étais faite de sa vie avec ce qu’elle fut réellement, — l’Edgar Poe que mon imagination avait créé, riche, heureux, — un jeune gentleman de génie vaquant quelquefois à la littérature au milieu des mille occupations d’une vie élégante, avec le vrai Edgar Poe — le pauvre Eddie. cette ironique antithäse me remplit d’un insurmontable attendrissement » (1).
Ce même sentiment, on l’exprime un peu partout. « On se sent pris d’une pitié profonde en songeant à cette vie si courte frappée d’une jettatura si cruelle, à cet homme si bien doué à qui rien ne réussit » (2). Cette vie « ne ressemble à aucune autre connue » (3); elle fut « une cruelle et lamentable histoire » (4), une « lamentable tragédie » (5). Cet homme fut « toujours harcelé par une destinée sans pitié » (6), il « fut un malheureux de proportion épouvantable ».
Son infortune prit mille formes, ainsi qu’à l’habitude. « Eternelle histoire, mais d’une variante tou-
(1) Baudelaire. Œuvres posthumes, p. 191 et 245; Histoires extraordinaires, p. 5.
(2) L'Assemblée Nationale, 12 avril 1856, Causeries litté- Faires.
(3) Le Figaro, 10 avril 1856.
(4) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 389.
(5) Revue des Deux-Mondes, 1° avril 1856.
(6) Histoires extraordinaires, p. 26.
jours plus belle dans son inépuisable cruauté ! Poe a vécu toute sa vie qui, du moins, fut courte dans le mépris, dans la misère et dans un travail acharné » (1). L'artiste, en effet, subit tous ces maux. Son premier malheur, c’est d’être obligé d’écrire pour gagner son pain. Certes, qu’il s'appelle Edgar Poe ou Gérard de Nerval, il accomplit sa tâche avec goût. « Tous les deux, Poe et Gérard... étaient en somme d'excellents hommes de lettres, dans l’acception la plus large et la plus délicate du mot, se courbant humblement sous la loi inévitable, travaillant il est vrai à leurs heures, à leur guise, selon une méthode plus ou moins mystérieuse, mais actifs, industrieux, utilisant leurs rêveries ou leurs méditations, bref, exerçant allègrement leur profession ». 4
Mais ce que l'artiste écrit est malheureusement de vente difficile; Edgar Poe « en 1831 publia un petit volume de poésies qui fut favorablement accueilli par les revues, mais que l’on n’acheta pas. C'est l’éternelle histoire du premier livre ». Toujours, il rencontra le même obstacle : « il était difficile d'employer M. Poe dans une revue, et on était obligé de le payer moins que d’autres, parce qu’il écrivait dans un style trop au-dessus du vulgaire ». C’est ce que nous montrent les différents
(4) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 369 et
récits de sa vie que nous ont fait les Américains qui l’ont connu. « Dans une de ces biographies, il est dit que, si M. Poe avait voulu régulariser son génie et appliquer ses facultés créatrices d’une manière plus appropriée au sol américain, il aurait pu être un auteur à argent, a money-making author... Ailleurs un critique affirme sans vergogne que, quelque beau que soit le génie de M. Poe, il eût mieux valu pour lui n’avoir que du talent, parce que le talent s’escompte plus facilement que le génie. Quelle répugnante odeur de magasin ! »
Ainsi, comme le pauvre Edgar Poe était trop grand pour son public, « il fallait qu’il arrachât son pain » et il était « toujours plongé dans les embarras d’argent… Sans doute il gagnait de l’argent et ses travaux littéraires pouvaient à peu près le faire vivre. Mais j’ai la preuve qu’il avait de dégoûtantes difficultés à surmonter ». Il était obligé de s’atteler à toutes les besognes : « Le malheureux écrivait pour les journaux, compilait et traduisait pour les librairies, faisait de brillants articles et des contes pour les revues ». Sa pius grande douleur était de renoncer à la poésie : « Il avait ‘trop souvent besoin d’argent pour se livrer à cette voluptueuse et infructueuse » occupation; il a « exprimé le regret de ne pouvoir se livrer, non pas plus souvent, mais exclusivement à ce genre de travail qu’il considérait comme le plus
noble ».
Aussi l'artiste se sent-il mal à l’aise dans cette société où on l’oblige à renoncer à l’art pour lui imposer une tâche répugnante; et, comme 1l est incapable de gagner sa vie d’une façon stable, il erre de logis en logis, de ville en ville. On noie au sujet d'Edgar Poe « le changement perpétuel de résidence. Il traversait la vie comme un Sahara et changeait de place comme un Arabe ». Et quand on entend dire de l'Américain : « C’était un être erratique, une planète désorbitée, qui roulait sans cesse de New-York à Philadelphie, de Boston à Baltimore, de Baltimore à Richmond », on se sent « le cœur ému à cette annonce d’une existence calamiteuse » (1).
Comme l'artiste est inhabile à gagner de l’argent, et fatalement instable, il tombe vite dans une pauvreté sordide. Edgar Poe a bien souvent jeûné « L’Amérique, qui couvre de dollars les derniers saltimbanques, fut pour lui une tour de la faim, et lui fit avaler tous les soirs la clef que Gilbert n’avala qu’une fois, à l’agonie » (2).
Mais la privation de nourriture est moins humiliante pour l’artiste que l'insuffisance du costume.
(1) Baudelaire, l’Art romantique, p. 357; Œuvres posthumes, p. 191, 192, 203, 218, 224; Histoires extraordinaires, p. 14, 17; Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 23; Lettre du 9 janvier 1855.
(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 364.
LE GUIGNON ss 35
Baudelaire raconte à ce sujet un incident de la vie d'Edgar Poe comme s’il en avait ressenti lui-même lhumiliation. Edgar Poe reçut un jour la visite d’un protecteur, Kennedy. « La fortune cruelle avait donné à M. Poe la physionomie classique du poète à jeun. M. Kennedy raconte qu’il trouva un jeune homme que les privations avaient aminci comme un squelette, vêtu d’une redingote dont on voyait la grosse trame, et qui était, suivant une tactique bien connue, boutonnée jusqu’au menton, des culottes en guenilles, des bottes déchirées, sous lesquelles il n’y avait évidemment pas de bas ». Cet incident n’est pas unique; toute la vie d'Edgar Poe s’écoula dans un dénûment d’autant plus pénible qu’il n’était pas seul, que « souvent lui et sa femme manquaient des choses les plus nécessaires » (1); et il en souffrit d'autant plus que c’était « un artiste aimant toutes les jouissances, toutes les délicatesses, et rivé aux plus cruelles nécessités » (2).
Peut-être l'artiste l’emporterait-il dans cette lutte quotidienne, - si la mort, cette sœur jumelle du malheur, ne le couchait prématurément, Au sujet de Poe, on rappelle le destin de Balzac : « Balzac avait trois rêves : une grande édition bien ordon-
(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 204; Histoires extraordinaires, p. 17.
(2) Revue Moderne, 1° juillet 1865, p. 83, note 1.
née de ses œuvres, l’acquittement de ses dettes, et un mariage depuis longtemps choyé et caressé au fond de son esprit L'édition se fait, les dettes se paient, le mariage s’accomplit » (1). Mais la mort enlève Balzac avant qu’il ait pu jouir en paix de ces biens. Edgar Poe, lui aussi, allait vaincre « Sa renommée se développait de plus en plus, et peutêtre touchait-il à l’heure du grand triomphe » (2): mais il a quitté la vie « comme Hofmann, Balzac et tant d’autres, au moment où il commençait à avoir raison de sa redoutable destinée » (3).
Sa mort fut aussi triste que sa vie; cette « lamentable tragédie... eut un dénouement dont l’horrible fut augmenté par le trivial » (4); elle fut, « cette vie affreuse, terminée par une mort plus affreuse encore ». Edgar Poe tomba un jour de délirium tremens « dans la rue — ce n’est pas assez dire — dans le ruisseau >»; on l’enleva et il mourut « à l’âge de Byron et à l’hôpital comme Gilbert » (5).
Ni cette triste mort, ni cette triste vie ne soulè-
(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 190.
(2) Revue française, 1° octobre 1863.
(3) L’Illustration, 17 avril 1852. L’article est anonyme, mais il paraît être de la main de Baudelaire. Voir Léon Lemonnier : Baudelaire, Edgar Poe et le romantisme (Mercure de France, 1* août 1923).
(4) Histoires extraordinaires, p. 5.
(5) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 360, 364, 365,
vent ia pitié de la foule qui haïit l'artiste littéraire.
.& Il sera toujours difficile », dit-on au sujet de Poe, « d’exercer noblement et fructueusement à la fois l’état d'homme de lettres, sans s’exposer à la diffamation, à la calomnie des impuissants, à l'envie des riches — cette envie qui est leur châtiment ! — aux vengeances de la médiocrité bourgeoise ». Edgar Poe « se fit beaucoup d’ennemis » car il avait « son génie à se faire pardonner; il avait fait dans le Messager une chasse terrible à la médiocrité; sa critique avait été disciplinaire et dure, comme celle d’un homme supérieur et solitaire qui ne s’intéresse qu’aux idées... Poe, éblouissant par son esprit son pays jeune et informe... devenait fatalement l’un des plus malheureux écrivains. Les rancunes s’ameutèrent, la solitude se fit autour de lui ».
D'ailleurs, l’artiste naît généralement dans un milieu ennemi. « Y a t-il donc une providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau ? » (1). On le croirait à lire le récit de cette vie, car <« rien n’était plus hostile au génie d’Edgar Poe que sa société et sa race. ces deux tortionnaires de son génie » (2).
Le romantique français n’aimait guère les Etats-
(1) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 12; Œuvres posthumes, p. 190, 218 et 222.
° (2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 347.
Unis, en qui il voyait l’image du progrès matériel et de la prospérité bourgeoise (1). Il est donc heureux que sa haine de l'Amérique corrobore l’idée de la conspiration universelle contre le génie, et « dans la passion ou la pitié qu’il a pour son poète, (il) fait de l’histoire de cette vie et de cette mort d'Edgar Poe une accusation terrible, une imprécation contre l’Amérique tout entière » (2). Baudelaire avoue que, dans la préface des Histoires extraordinaires, il a « essayé d’enfermer une vive protestation contre l’américanisme » Si, dit-il ailleurs, J'accuse l'Amérique d’avoir maltraité Edgar Poe, c’est « pour soulager la haine qu’inspirent à mon âme libre les Républiques marchandes et les Sociétés physiocratiques » (3). Barbey d’Aurevilly est heureux, sous couleur de défendre Edgar Poe, de s’en prendre à « la brutalité sourde de cette société américaine qui se soucie bien d’un grand poète et le brise aussi indifféremment qu’une machine coupe le sein à une jeune fille » (4).
Les Etats-Unis aggravent les maux qui partout
() Voir Léon Lemonnier : Quelques vieux jugements français sur la littérature américaine. (Revue Européenne, août 1927). Voir surtout le livre de Mantz : French criticism of American literature before 1850.
(2) Barbey d’Aurevilly, p. 389.
(3) Baudelaire, Lettre du 26 mars 1856 (édition du Mercure); Œuvres posthumes, p. 244.
(4) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 365.
auraient pesé sur Edgar Poe. Au moins « à Paris, en Allemagne, il eût trouvé des amis qui l’auraient compris et soulagé »; certes, même en Europe, la carrière d'écrivain est remplie d’obstacles; « mais ce qui est difficile dans une monarchie tempérée ou dans une république régulière, devient presque impossible dans cette espèce de capharnaüm » (1) qui a nom Etats-Unis.
Et non seulement l’Amérique rendit plus effrayantes pour Edgar Poe les difficultés habituelles que rencontre l'artiste, mais elle fut la cause de ses malheurs, et même des vices qu’elle lui reprocha : « Pour être tout à fait juste, il faut rejeter la responsabilité d’une partie de ses vices et notamment de son ivrognerie, sur la sévère société dans laquelle la Providence l'avait enfermé » (2). Il « souffrait d’être américain. C'était une nostalgie sans objet, nostalgie dans son pays même. Ces sortes de maux sont très réels : ils énervent leur victime et la livrent à l’inertie et à la misère... Après cela, rien ne doit plus nous étonner » dans la vie d'Edgar Poe « ni ses accès périodiques de débauche, ni le fatalisme qui le poussait, ni sa fin lamentable. Il eût fallu, pour le sauver, le transporter dans un autre monde » (3). Il fut en vérité
(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 218; Nouvelles Hisfoires extraordinaires, p. 12.
(2) L'Illustration, 17 avril 1852.
{3) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 501 et 504.
la victime de sa patrie, cet homme que « l’Amérique, mère de ses vices et de ses misères, a poussé au suicide contre elle » (1).
Ces ennemis que l'artiste rencontre ne désarment jamais dans son propre pays. Alors que l’Europe entière fêtait Byron, est-ce que l’Angleterre ne l’avait pas chassé ? Eh bien, « la malchance qui poursuit Poe après la conclusion de sa triste existence rappelle la haine britannique qui persécuta Byron ». Après la mort de l’Américain, il se trouva certains hommes qui « unissant l’inintelligence la plus lourde de son génie à la férocité de l'hypocrisie bourgeoise, l’ont insulté à l’envi; et après sa soudaine disparition ils ont rudement morigéné ce cadavre... Il n’existe donc pas en Amtrique d'ordonnance qui interdise aux chiens l’entrée des cimetières ? » La plus détestable de ces bêtes, c’est M. Rufus Griswold qui a commis « une immortelle infamie; le pédagogue vampire a diffamé longuement son ami dans un article plat et haineux juste en tête de l’édition posthume de ses œuvres ».
Plus Baudelaire réfléchit à la mort de Poe, plus il se persuade qu’elle souleva la haine. Il consent à avouer en 1852 que « la mort de M. Poe causa en Amérique une réelle émotion. Des différentes
(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 386.
parties de l’Union, s’élevèrent de réels témoignages de douleur. La mort fait quelquefois pardonner bien des choses ».
Mais le décès de Gérard de Nerval survient « juste un an » avant la date où Baudelaire écrit la préface des Histoires Extraordinaires, et la douleur que lui cause cette perte lui donne à réfléchir. Au sujet d'Edgar Poe, il évoque l'attitude de la presse française après la mort de Gérard « Quelles dégoûtantes homélies ! —— quel assassinat raffiné ! ». Alors, les témoignages de sympathie qui suivirent la mort de Poe et sur lesquels Baudelaire insistait avant la mort de Gérard, ne sont plus que de « consolantes exceptions », et il veut que la presse américaine ait tenu au sujet d'Edgar Poe le même langage que la presse française à propos de Gérard : Après la mort d'Edgar Poe, dit-il, « les oraisons funèbres les plus induigentes ne purent pas ne pas donner place à l’inévitable morale bourgeoise, qui n’eut garde de manquer une si admirable occasion ». Unissant dans une même pensée le poète français et le poète américain, Baudelaire s’écrie : « Et tant de grandeur, et tant de malheur pour soulever un tourbillon de phraséologie bourgeoise, pour devenir la pâture et le thème des journalistes vertueux ».
Un peu plus tard, une autre mort le fera de nouveau songer à celle de Poe, et il répétera avec des
expressions semblables : « J’ai sous les yeux un article nécrologique, daté du 17 décembre 1859, qui peut fournir matière à quelques tristes réfiexions Les Pontmartin et autres sermonnaires de salon encombrent les journaux américains et anglais aussi bien que les nôtres. Déjà, à propos des étranges oraisons funèbres qui suivirent la . mort d'Edgar Poe, j’ai eu occasion d’observer que le champ mortuaire de la littérature était moins respecté que le cimetière commun, où un réglement de police protège les tombes contre les outrages innocents des animaux ».
Les bourgeois français ou américains ne se contenteront d’ailleurs pas de prêcher; ils accableront leur victime, qu’elle s’appelle Poe ou Gérard : « De longs hurlements, d’implacables malédictions suivront ces deux morts. Chacun voudra se dispenser de la pitié et répétera le jugement précipité de l’égoïisme : pourquoi plaindre ceux qui méritent de souffrir ? » (1).
Et malheureux, persécuté par les siens, maudit quand il mérite d’être plaint, Edgar Poe est inscrit au martyrologe romantique à côté du grand Byron, du doux Gérard et de linfortuné Gilbert. Il est de
(1) Baudelaire, Histoires extraordinaires, pages 6, 15, 16. 17; l'Art romantique, p. 356; Petits poèmes en prose, p. 312.
ces « Jeunes Ombres » qui hantent les rêveurs par « tout ce qu’il y a de triste, de charmant et d’austère dans cette alliance de la jeunesse, du génie et du malheur » (1).
(1) Charles de Mouy, les Jeunes Ombres, préface adressée à Sainte-Beuve.