‹ Edgar POE et la Critique Française de 1845 à 1875Chapitre 6 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ainsi, les romantiques adoptèrent Poe à cause de la manière dont ils entendirent ses relations avec la société, parce qu’il leur sembla qu’il dominait de son mépris un monde acharné à sa perte.

Is le virent à leur image aussi bien dans sa vie intérieure que dans sa vie sociale. « La manie et la gageure de tous les René, de tous les Chatterton de notre époque », dit Sainte-Beuve, « c'était d’être un grand poète et de mourir » (1). Dévouement à l’art, horreur de la vie, tels sont les deux traits principaux auxquels les derniers romantiques reconnaîtront qu'Edgar Poe appartient au bataillon sacré.

On est frappé de sa mélancolie et l’on rappelle le mot d’un biographe américain : « Il semblait toujours porter avec lui le souvenir de quelque

(1) Cité par Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, Cul pDi17.

invisible chagrin » (1); son visage en effet avait « un indéfinissable cachet de mélancolie » qui le ‘rendait impressionnant, « cômme ces nuages lugubres qui donnent soudainement au plus romantique paysage un air de mélancolie en apparence irréparable ». Cette tristesse apparut en sa jeunesse; dès ce moment « ne dirait-on pas qu’il aime un peu la douleur, qu’il pressent la future compagne inséparable de sa vie ? » (2). Elle ne le quittera jamais en effet; toujours sa pensée fut « inquiète et morose » (3); il eut « le spleen dans des proportions désespérées » ; c’est un « splénétique colossal en comparaison de qui Byron, ce beau lymphatique, ne nous apparaît plus que comme une vaporeuse petite maîtresse » (4).

Dans toute son œuvre, on trouve des traces émouvantes de sa tristesse : « Les échos désespérés de mélancolie qui traversent les ouvrages de Poe ont un accent pénétrant » (5). Mais c’est surtout dans sa poésie qu’il apparaît comme « tourmenté par une idée lugubre », comme « possédé d’une idée triste » (6). Si « la pièce du Corbeau,

(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 501.

(2) Baudelaire, Histoires extraordinaires.

(3) Revue Française, 1* octobre 1863.

(4) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 386.

(5) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 216.

(6) L'Athenæum français, 10 septembre 1853, Revue critique des ouvrages récents.

the Raven, est un des chefs d'œuvre de la poésie anglo-américaine », c’est qu’il y a dans ses vers « un dilettantisme de tristesse, de la mélancolie réfléchie et voulue, de la douleur concentrée comme une essence fine et distinguée qui convient à un gentleman » (1). D’ailleurs, « on retrouve dans les Cloches, dans la Dormeuse, dans le Ver triomphant,.. la même tristesse, et l’on ferme le volume de Poe avec un fardeau sur le cœur » (2).

Cette tristesse d'Edgar Poe se montre sous différents aspects; à quelques-uns, elle apparaît suprême et exaspérée : « L'idée fixe d'Edgar Poe, l’idée: qui règne sur sa raison, qui la foudroyait, mais qui, en la frappant, la trouvait impassible, c’est l’idée de sa damnation, sans rémission et sans miséricorde. Chose horrible, mais vraie, il s’acceptait comme réprouvé » (3).

Pour d’autres, « Edgar Poe personnifie le désespoir, il est de ces êtres qui trouvent les joies du présent stériles, et qui ne voient dans l’avenir que ténèbres ». Il « est surtout préoccupé de l’irrévocable, de ce qui disparaît pour ne plus être. Son âme, c’est vraiment ce corbeau qu’il a si merveil-

(1) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 517. (2) L’Athenæum français, 10 septembre 1853.

{3) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 365.

leusement mis en scène dans la plus populaire de ses poésies » (1).

Mais chez Edgar Poe, la mélancolie prend surtout la forme de l’amour perdu. Il pousse un peu partout la même plainte. « Préoccupé d’une idée constante, celle de la misère de la vie, il l’exprime sous la forme de l’amour brisé. Une fois le cœur atteint par un triste souvenir, l’homme n’a plus cette virilité qui domine le monde fatal des larmes pour laisser au cerveau le libre exercice de ses facultés : des images fantastiques qui rappellent un seul souvenir, une seule émotion, se jouent dans les soupirs de la brise, dans le gémissement des cloches, dans les lentes plaintes des eaux mourantes; sous les nuages s'étendent des abîmes où l’œil du poète discerne incessamment le même fantôme, et si la pensée accablée redescend vers la terre, c’est pour y voir ramper le ver qui s’achemine vers la fosse déjà creusée » (2).

Pour oublier cette tristesse, le poète se livre à la débauche dès sa jeunesse. « En 1825, il entra à l'Université de Virginie, qui était alors un des établissements où régnait la plus grande dissipation. Edgar Poe se distingua parmi tous ses condisciples par une ardeur encore plus vive pour le plaisir.

(1) Revue de Paris, 1°” août 1864, Edgar Poe d’après

ses poésies.

(2) L’Athenæum français, 10 septembre 1853.

il buvait, jouait et faisait tant de fredaines que, finalement, il fut expulsé » (1). Tout le reste de sa vie est « d’un désordre profond et tragiquement volontaire » (2), c’est « une suite de violences et de désordres » (3) auxquels le pousse sa « nature ardente et passionnée » (4), caractérisée par « une abondance presque sinistre de passion (5).

On ne fait point grief à Poe de s’être adonné à l'alcool, et c’est sans conviction que parfois l’on essaie de diminuer la part de l’ivrognerie dans sa vie en semblant mettre en doute Je témoignage des biographes américains, en répétant par exemple : «il paraît que... il scandalisa fort les : gens par ses habitudes d’ivrognerie »; ou encore « On dit qu’alors l’intempérance prenait déjà une certaine part dans sa vie, mais le fait est qu’il trouva le temps d’écrire un très grand nombre d'articles et de beaux morceaux de critique ». Les protestations cachent mal la satisfaction que l’on éprouve à retrouver ses propres impressions dans l’œuvre de Poe; et l’on s’écrie, en lisant le Chat Noir : « Que la vie sombre de la taverne,

(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 201.

(2) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 364.

(3) Revue de Paris, 1° août 1864, Edgar Poe d’après ses poésies.

(4) Revue moderne, 1° juillet 1865, note 1, p. 83.

(5) Baudelaire. Œuvres posthumes, p. 201, 205, 206 et

que les heures silencieuses de l’ivresse morne sont bien décrites ! ».

L'alcool est le plus sûr remède au malheur. Edgar Poe « devint ivrogne par misère de cœur» (1); en réalité, il fut « ivre de misère, bien plus que d'alcool et de vice » (2). Car « dans sa pensée, l'ivresse était un moyen pour arriver à un but : le repos » (3). Il voulait « se rejeter dans l’oubli, l'oubli complet » (4). Il espérait « trouver une volupté d’oubli dans ie vin et les liqueurs.; rancunes littéraires, vertiges de l’infini, douleurs de ménage, insultes de la misère, Poe fuyait tout dans le noir de l’ivresse, comme le noir de la tombe » (5).

Mais il est une autre ivresse que celle qui verse l'oubli : il y a celle qui enchante par l'illusion de l'idéal, qui transporte dans ces « paradis artificiels >» que créent les drogues. Le « Charivari », en 1841, constate : « Le mal se gagne, le goût de l’opium fait des progrès effrayants » (6) surtout parmi les artistes. Les caricatures nous montrent « un écrivain qui a l'intention de travailler », allongé sur un divan en train de fumer un houka:;

(1) Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère, p. 360. (2) Revue Contemporaine, 15 mai 1852.

(3) L’'Athenæum francais, 10 septembre 1853.

(4) Revue de Paris, 1°’ août 1864.

{6) Les Parisiens mangeurs d’opium, 5 avril 1841.

ailleurs, on voit un autre artiste qui s’écrie : « © plaisir de l’opium, que tu me ravis ! » (1).

Baudelaire peut ici servir d'exemple; l'intérêt qu’il portait à l’opium n’était pas simplement littéraire. Il adapta, on le sait, le livre de Quincey « Confession d’un mangeur d’opium ». « Dans cette étude », écrivait-il, « il s’agissait de fondre mes sensations personnelles avec celles de l’auteur original ». Baudelaire en effet a fait usage de l’opium : « j’en ai eu l’habitude pendant plusieurs années », dit-il dans une lettre, « jusqu’à en prendre 150 gouttes sans aucun danger ».

Aussi en décrivant, pour son compte personnel, les enchantements de ce monde de rêve, Baudelaire évoque-t-il le souvenir de l’auteur américain : « En combien de merveilleux passages Edgar Poe, ce poète incomparable. ne décrit-il pas les sombres et attachantes splendeurs de l’opium ». Et réciproquement, quand Baudelaire commente l’œuvre de Poe, il se rappelle les effets du poison : « L’espace est approfondi par l’opium; l’opium y donne un sens magique à toutes les teintes, et fait vibrer tous les bruits avec une plus significative sonorité. Quelquefois, des échappées magnifiques, gorgées de lumière et de couleur, s’ouvrent soudai-

() Le Charivari, 7 mai 1844 et 30 septembre 1845.

nement dans ces paysages, et l’on voit apparaître au fond de leurs horizons des villes orientales et des architectures, vaporisées par la distance, où le soleil jette des pluies d’or ». Les fumées de l’opium, en effet, semblent baigner certains contes d'Edgar Poe, elles constituent « les milieux, les atmosphères dont tout récit doit être trempé. Voir Usher et en référer aux sensations profondes de l’opium et du haschisch » (1).

Baudelaire usa également, comme quelques-uns de ses contemporains, de ce second poison qui faisait de si grands ravages qu’un fameux psychiâtre (2) avait écrit un livre : Du haschisch et de l’aliénation mentale. Théophile Gautier d’ailleurs nous affirme « qu’il existait en 1845, à cette époque d’agiotage et de chemins de fer, un ordre des haschischins », et il nous a décrit une réunion où les fervents paraissent avoir été nombreux (3). Il y renonça lui-même, nous dit-il, « après une di-

(1) Baudelaire, Lettres du 11 janvier 1858 (Revue de Paris, 15 septembre 1917), du 16 février 1860 (éd. du Mercure), du 26 décembre 1865 (éd. du Mercure) et du 17 février 1866 (Revue de Paris, 1* décembre 1917);Les Paradis artificiels, p. 201; Histoires extraordinaires, p. 31; Œuvres Posthumes, p. 82. Voir aussi Léon Lemonnier, La Grande Revue, février 1920, p. 612 : Quelques traces de Baudelaire à Honfleur.

(2) D' Moreau de Tours.

(3) Le club des Haschischins, Revue des Deux Mondes, 1°" février 1846.

zaine d'expériences » (1), mais Baudelaire en fit un usage répété et a rappelé ses propres souvenirs dans une étude publiée deux fois (2) avant d’être reprise dans les Paradis artificiels.

Or Edgar Poe n’a sans doute jamais connu je haschisch; ni lui ni ses biographes ne semblent . même avoir écrit le mot; et cependant l'usage de cette drogue est si fréquent en France parmi les opiomanes que l’on voit dans son œuvre « les hallucinations de l’opium et du haschisch » (3); on dit que « ses rêves sont de ceux que doivent procurer l’opium et le haschisch » (4); on affirme qu’il était « un peu visionnaire, et développait cette disposition par l'habitude de l’opium, de l’alcool et du baschisch » (5).

Cette recherche des visions, cet amour du rêve, qui pousse généralement tous ceux qui font usage des drogues, suggère une nouvelle explication de livrognerie d'Edgar Poe. On avait d’abord pensé, nous lavons vu, qu’il buvait pour oublier sa misère; mais bientôt, on réfléchit. « Quelque bonne que me paraisse cette explication, je ne la trouve

(1) Notice des Fleurs du Mal.

(2) Le Messager de l’Assemblée, 7, 8, 11 et 12 mars 1851. Revue Contemporaine, 30 septembre 1858.

8) Revue Française, mai 1856, p. 450.

(4) L’Indépendance Belge, 12 février 1857.

(5) Id., 20 août 1857.

pas suffisamment large, et je m'en défie à cause de sa déplorable simplicité ». Et on en ajoute une autre plus subtile et plus raffinée : « Il existe dans l'ivresse, non seulement des enchaînements de rêves, mais des séries de raisonnements qui ont besoin, pour se reproduire, du milieu qui leur a donné naissance. Edgar Poe... ne pouvait résister au désir de retrouver les visions merveilleuses ou effrayantes, les conceptions subtiles, qu’il avait rencontrées dans une tempête précédente : c’étaient de vieilles connaissances qui l’attiraient impérativement; pour renouer avec elles, il prenait le chemin le plus dangereux, mais le plus sûr » (1). Si Edgar Poe buvait, « c'était pour s’halluciner.…. à travers l’eau-de-vie, il se jetait au-devant de ses visions » (2).

L’ivrognerie n’est pas le seul moyen d’affirmer son culte de l’idéal; il en est un autre, qui est Pamour éthéré, tel qu'Edgar Poe l’éprouva pour cette douce Virginie qu’il épousa. C'était « une jeune fille belle, charmante, d’une nature aimable et héroïque » (3). Edgar lui voua un amour pr?fond, qui chante dans son œuvre. Certes, « dans les nouvelles de Poe, il n’y a jamais d'amour. Du moins Ligeia, Eléonora, ne sont pas, à proprement

(1) Histoires extraordinaires, p. 26, 27 et 28. (2) Journal d’Alencon, 9 janvier 1853.

(3) Bandelaire, Histoires extraordinaires, p. 12.

parler, des histoires d'amour, l’idée principale sur laquelle pivote l’œuvre étant tout autre. Peut-être croyait-il que la prose n’est pas une langue à la hauteur de ce bizarre et presque intraduisible sentiment; car ses poésies, en revanche, en sont fortement saturées. La divine passion y apparaît magnifique, étoilée, et toujours voilée d’une irrémédiable mélancolie. Dans ses articles, il parle queiquefois de l’amour, et même comme d’une chose dont le nom fait frémir » (1). Il n’en faut pas douter, « le poète a réellement aimé Lénore, et ceux qui l’ont connu le savent bien » (2). Annabel Lee, par exemple, est « une petite pièce où il déplore la perte de sa femme, désignée sous une appellation fictive » et « qui présente trop vivement le pauvre Edgar Poe comme un être doué de tendresse et de sensibilité pour ne pas intéresser (les) lecteurs » (3).

Pourtant, le poète américain semble avoir aimé plusieurs femmes, et il y a quelques difficultés à le présenter comme absorbé par un unique amour; mais on les résoud subtilement. « Certes, après la mort de cette femme très aimée, il songea pendant quelque temps à se remarier » (4). Mais son

(1) L’Athenaeum français, 10 septembre 1853.

(2) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 517. (3) L’Athenaeum français, 10 septembre 1853.

(4) Histoires extraordinaires, p. 24.

amour pour la morte lui suggéra, au dernier mcment, un sublime moyen de rompre : « Il alla, épouvantablement ivre, scandaliser le voisinage de celle qui devait être sa femme, ayant ainsi recours à son vice pour se débarrasser d’un parjure envers la pauvre morte dont l’image vivait toujours en lui ».

D'ailleurs, l'amour d'Edgar Poe pour d’autres femmes ne montre pas qu’il fut infidèle au souvenir de Virginie; on interprète ingénieusement une nouvelle d'Edgar Poe, Eléonore, et l’on dit que « les poètes poursuivent souvent, dans diverses liaisons, l’image d’une femme unique ». Toutes les femmes qu'Edgar Poe a courtisées après la mort de Virginie, et aussi toutes ces héroïnes « que le poète nomme Morella, Ligeia, Lady Rowena Trévanion de Tremaine, sont toutes les formes d’un unique amour survivant à la mort de l'être adoré, et se continuant à travers des avatars toujours découverts ».

Ce n’est point une femme vivante qu’aime Edgar Poe; c’est son rêve incarné qu’il poursuit : « Quant à sa femme idéale, à sa Titanide, elle se révèle sous différents portraits éparpillés dans ses poésies trop peu nombreuses; portraits, ou plutôt manières de sentir la beauté, que le tempérament de l’auteur rapproche et confond dans une unité vague et sensible ».

Et Gautier, reprenant ce passage de Baudelaire, l’applique à celui-ci; il rappelle l’aimée d'Edgar Poe sous ses divers avatars et montre son essence immatérielle. Baudelaire, malgré les apparences, ditil, n’a aimé que « l’adorable fantôme de Béatrix.… la beauté supérieure et divine incarnée sous une forme de femme éthérée, spiritualisée, faite de lumière, de flamme et de parfum, une vapeur, un rêve, un reflet du monde aromal et séraphique comme les Ligéia, les Morella, les Una, les Eléonore d'Edgar Poe » (1).

Le poète américain, en réalité, n’a jamais aimé que « les rêves flottants de son imagination » (2); « du sein d’un monde goulu, affamé des matérialités, Poe s’est élancé dans les rêves ». On admire chez lui son « infatigable ardeur vers l'idéal », ses « aspirations effrénées vers l’infini », son « incessante ascension vers l’infini ». Certains de ses poèmes, nous dit-on, visent uniquement à donner l'impression d’un rêve : « Dans le Pays des Songes, the Dreamland, il a essayé de peindre la succession des rêves et des images fantastiques qui assiègent l’âme quand l’œil est fermé » (3). IL a dit

(1) Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 27 et 31; Revue Française, 1859, t. XVI, p. 262; Théophile Cautier, Notice des Fleurs du Mal.

(2) Revue Française, 1* octobre 1863.

(3) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, P 4; Œuvres posthumes, p. 224 et 236.

lui-même d’un de ses contes : « C’est une chronique de sensations plutôt que de faits >» (1) « et souvent de rêves plutôt que de sensations, ajouteraije » (2), dit un critique.

Souvent, en effet, Poe a tâché de « saisir ces drames qui se jouent dans la pensée en proie aux hallucination du rêve ». Il arrive qu’à force de rechercher le monde idéal, le poète ne le distingue plus très nettement du monde réel; il semble que ce soit l’état d’esprit d'Edgar Poe dans certains contes; par exemple, « l'Ile de la Fée, composition gracieuse, attache par le vague des tableaux qu’elle présente, et qui s'offrent aux yeux d’un rêveur hors d’état de distinguer ce qui est réel, et ce qui ne subsiste que dans sa propre imàgination » (3).

On reconnaît Poe dans ce rêveur qu’il a peint : « On peut croire que c’est lui qui parle quand il fait dire par un de ses personnages : Les réalités du monde mr'affectaient comme des visions, pendant que les folles idées du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon existence de tous les jours, mais positivement mon unique et

(1) Edgar Poe, Nouvelles Histoires extraordinaires, Bérenice, p. 113.

(2) L’'Indépendance Belge, 20 août 1857.

(3) Bibliothèque Universelle, mai 1852, p. 105.

entière existence elle-même » (1). On rappelle aussi la dédicace d’Euréka « J’offre ce livre à ceux qui ont mis leur foi dans les rêves comme dans les seules réalités », et l’on cite avec admiration cette phrase de lui : « Toute certitude est dans les rêves ».

Comme l’idéal sollicite le poète, comme le spleen lui inspire l’horreur de la vie, il vole à la rencontre de la Mort; le suicide de Gérard de Nerval, survenu, on s’en souvient, un an avant la publication des Histoires Extraordinaires, avait vivement impressionné Baudelaire; ici encore, il pousse la comparaison avec Edgar Poe. Gérard de Nerval, dit-il, « contractera une mélancolie à qui le suicide apparaîtra comme seul terme et seule guérison possible. Edgar Poe. se couchera dans le ruisseau ». Et Baudelaire insinue : « cette mort est presque un suicide, un suicide préparé depuis longtemps » (2), car en cherchant les visions de l’ivresse, Poe savait qu’il se tuait.

Certains, tout en montrant la discrétion du poète, sont plus affirmatifs : s’il buvaïit, c'était « pour en finir avec une vie intolérable en évitant le scandale d’un suicide formel » (3). D’autres encore établissent la préméditation : « En examinant une pa-

() L’Indépendance Belge, 20 août 1857; Nouvelles Histoires extraordinaires, Bérénice, p. 115.

(2) Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 4 et 7; L'Art Romantique, p. 336; Histoires extraordinaires, p. 15.

(3) Gautier, Notice des Fleurs du Mal.

reille fin, on lui trouve le caractère d’un suicide scientifique » (1). Et d’autres enfin affirment nettement la longue préméditation et disent : la vie d'Edgar Poe s’est terminée par « le suicide, un suicide préparé depuis longtemps », « ce long suicide par l'alcool qu’il accomplit sur sa personne » (2). Voilà pour Baudelaire une belle occasion de faire, du sujet d'Edgar Poe, l’apologie du suicide : « On peut dire que, sous la pression de certaines circonstances, après un sérieux examen de certaines incompatibilités, avec de fermes croyances à de certains dogmes et métempsychoses, on peut dire, sans emphase et sans jeu de mots, que le suicide est parfois l’action la plus raisonnable de la vie ».

Ainsi, achevant par sa volonté une vie passée entre les affres du spleen et les appels de l’idéai, victime de la plus méprisable des sociétés, coupable et malheureux, Edgar Poe mérite la sympathie des romantiques; et celui d’entre eux qui leur découvre ce héros proclame avec ostentation : « Je le dis sans honte, parce que je sens que cela part d’un profond sentiment de pitié et de tendresse : Edgar Poe, ivrogne, pauvre, persécuté, paria, me plaît plus que, calme et vertueux, un Gœthe ou un W. Scott » (3).

(1) Journal d'Alençon, 9 janvier 1853.

(2) Barbey d’Aurevilly. Littérature Etrangère, p. 390.

(3) Baudelaire. Œuvres posthumes, p. 242; Histoires. extraordinaires, p. 17.

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