‹ Edgar POE et la Critique Française de 1845 à 1875Chapitre 7 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mais aux yeux de ses admirateurs romantiques, Poe ne s’est pas tué uniquement par amour du rêve et par horreur de la réalité : sa vie et sa mort témoignent encore d’un dévouement absolu à l’art. S'il buvait, c’est, on se le rappelle, pour retrouver les visions que seule l’ivresse lui procurait, mais ces visions, il ne las recherchait que parce qu’elles étaient la matière même de son art: « Edgar Poe buvait sans ivrognerie aucune, pour oublier, pour se retrouver peut-être dans un milieu d’hallucination favorable à son œuvre » (1). C’est certainement qu’il faudrait dire pour plaire aux plus farouches adorateurs d'Edgar Poe. « M. Baudelaire >», commente quelqu'un, « conjecture avec raison que l’ivrognerie, objet de tant de reproches contre la mémoire de Poe et qui fut si fatale à ce

(1) Gautier. Notice des Fleurs du Mal.

malheureux, avait commencé par être pour lui une méthode de travail » (1). Baudelaire en effet avait relevé cette phrase d’un biographe américain au sujet d'Edgar Poe : « La confection de la plupart de ses excellents morceaux a précédé ou suivi une de ses crises ». Et le poète français commentait : « Remarquez que les mots : précédé ou suivi, impliquent que l'ivresse pouvait servir d’excitant aussi bien que de repos. Je crois que dans beaucoup de cas, non pas certainement dans tous, l'ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail, méthode énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée. Le poète avait appris à boire, comme un littérateur soigneux s'exerce à faire des cahiers de notes. Une partie de ce qui fait notre jouissance est ce qui l’a tué ». Ainsi, en satisfaisant son horreur de la vie, Poe affirmait du même coup son dévouement absolu à l’art (2).

Poe d’ailleurs apparut comme semblable aux derniers romantiques, non point seulement dans sa vie, mais encore dans sa conception même de Vart.

Vers le milieu du XIX: siècle, les artistes réagissaient contre l'influence qu'avait eue sur cer-

(1) Biographie Michaud, tome 33, article Poe. (2) Histoires extraordinaires, p. 27 et 28.

tains d’entre eux l’idéal bourgeois de succès social et de prospérité matérielle. On est heureux de voir que Poe ne fut pas de ceux qui veulent écrire «les choses qui se vendent », et l’on reprend fièrement cette parole d’un biographe américain : « Il était difficile d'employer M. Poe dans une revue, et on était obligé de le payer moins que les autres, parce qu’il écrivait dans un style trop au-dessus du vulgaire » (1).

Mais il est un danger plus grand peut-être pour l'Art que la littérature industrielle, c’est la littérature sociale qui veut se servir de l’art pour enseigner les hommes et assurer la vertu ou le progrès dans le monde. Baudelaire ne manque pas de rappeler, au sujet d'Edgar Poe, cette « erreur qui a la vie dure, — je veux parler de l’hérésie de l’enseignement. Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu’elle doit tantôt fortifier la conscience, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit d’utile ». Or, dans sa critique, Poe s’est proposé pour objet la réfutation de ce qu’il « appelait spirituellement la grande hérésie poétique des temps modernes. Cette hérésie, c’est l’idée d’utilité directe. On voit qu’à un certain point de vue, Edgar Poe donnait raison au mouvement romantique français ».

(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 192.

L'ART POUR L'ART VAN à 4

Certes, il ne faut pas tomber dans l’excès ct croire que l’art est nécessairement inutile ou immoral, comme le fait le groupe d’artistes que Baudelaire appelle l’école païenne. Poe n’a pas donné dans cette erreur. « Il ne soutenait pas, comme certains sectaires fanatiques insensés de Gœthe et des autres poètes marmoréens et anti-humains, que toute chose belle est essentiellement inutile ».

Mais il y a, dans les deux mondes, des gens qui prétendent que l'utilité de la poésie doit être directe et immédiate. Poé les a combattus là-bas, les derniers romantiques les combattent ici. En défendant Edgar Poe, c’est soi-même que l’on défend. « Les reproches que les mauvais critiques font aux bons poètes sont les mêmes dans tous les pays » (1). Quand on rompt une lance en faveur de l’Américain, c’est pour désarçonner les adversaires que l’on rencontre dans son propre pays. « Plusieurs des préjugés qu’il avait à combattre, des idées fausses, des jugements vulgaires qui circulaient autour de lui ont depuis longtemps infecté la presse française. Il ne sera donc pas inutile de rendre compte sommairement de quelques-unes de ses plus importantes opinions relatives à la composition poétique. Le parallélisme

(1) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 19 et 23; Œuvres posthumes, p. 206 et 208.

de l'erreur en rendra l'application tout à fait facile ».

Et on établit ce parallélisme. « Il y a depuis longtemps déjà, aux Etats-Unis, un mouvement utilitaire qui veut entraîner la poésie comme le reste. Il y a des poètes humanitaires, des poètes du suffrage universel, des poètes abolitionnistes des lois sur les céréales, et des poètes qui veulent faire bâtir des work-houses. Je jure que je ne fais aucune allusion aux gens de ce pays-ci. Ce n’est pas ma faute si les mêmes disputes et les mêmes théories agitent différentes nations ».

On essaie de pousser le parallélisme aussi loin que possible. On dit que les transcandentalistes qui étaient « la grande haine d'Edgar Poe » sont « une école américaine dont nous trouverions facilement en France des échantillons dans les régions sereines, dans les régions chastes ». Et quand Edgar Poe blâme les prétentions métaphysiques de l’école de Boston, on rappelle cette école française qui met la morale au service de l’art : « Edgar Poe prétend que les Américains ont spécialement patronné cette idée hétérodoxe. Hélas, il n’est point besoin d’aller jusqu’à Boston pour rencontrer l’hérésie en question. Ici même, elle nous assiège, et tous les jours, elle bat en brèche la véritable poésie » (1).

(1) Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 19.

En présence d’adversaires semblables, Edgar Poe avait défendu la même doctrine que certains artistes français, celle de l’art pour l’art. Quel plus bel éloge pourrait-on faire de lui que de dire : « IL aimait la poésie pour elle-même et préférait le beau à l’utile >» (1). Au sujet d'Edgar Poe, on est heureux de faire cette profession de foi : « La poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soimême, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’elle-même, “elle ne peut pas en avoir d’autres, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème » (2).

A ses admirateurs romantiques, Poe n’est point apparu seulement comme un adepte de la doctrine de l’art pour l’art : il est apparu comme un maître; Gautier affirme que Poe est « un esthéticien de première force » (3) et Baudelaire écrit dans un

(1) Théophile Gautier, Notice des Fleurs du Mal.

(2) Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 19. La phrase ressemble beaucoup à une phrase de Poe (éd. Stedman and Woodberry, vol. VI, p. 9). Comme l’a montré M. Patterson dans son livre (L’Influence d'Edgar Poe sur Baudelaire) toute une partie de la Notice des Nouvelles Histoires extraordinaires est une paraphrase de Poe. Comme nous n’étudions point ici l’influence de l'esthétique d'Edgar Poe en France, nous n’avons pas à comparer les deux textes.

(3) Th. Gautier, Le Moniteur Universel, 9 septembre

de ses journaux intimes : « De Maistre et Edgar Poe m'ont appris à raisonner » (1), l’un sans doute en politique, et l’autre en esthétique. En face de leurs adversaires, les derniers romantiques n’avaient pu que protester et affirmer hautement que l’art n’avait point d’autre but que lui-même; mais leur doctrine restait vague et manquait de fondement psychologique (2). Or, Poe a un système qui a évidemment séduit Baudelaire puisqu’il en rend compte longuement dans les « Notes nouvelles sur Edgar Poe ».

Celui-ci divise « le monde de l’esprit en intellect pur, goût et sens moral ». Chacune de ces facultés a son but spécial : « L’Intellect pur vise à la vérité, le goût nous montre la beauté et le sens moral nous enseigne le devoir ».

De ces trois facultés, il en est une, le sens moral, qui n'intervient pas dans la création littéraire. Parmi les deux autres, l’intellect est la faculté principale dans l’œuvre de prose où le goût ne doit guère intervenir : « L'auteur qui poursuit dans une nouvelle un simple but de beauté, ne travaille qu’à son grand désavantage, privé qu’il est de l’instrument le plus utile, le rythme. Je sais » dit Baudelaire, « que dans toutes les littératures,

(1) Baudelaire, Mon cœur à nu. Œuvres posthumes. (2) Voir le livre de Cassagne : La théorie de l’art pour l'art, passim.

des efforts ont été faits, souvent heureux, pour créer des contes purement poétiques; Edgar Poe lui-même en a faits de très beaux. Mais ce sont des luttes et des efforts qui ne servent qu’à démontrer la force des vrais moyens adaptés aux buts correspondants, et je ne serais pas éloigné de croire que, chez quelques auteurs, les plus grands qu’on puisse choisir, ces tentations héroïques vinssent d’un désespoir » (1).

Dans la poésie, ée’est seul le goût, ou sens du beau, qui entre en jeu : « Comme nous avons des nerfs pour aspirer les bonnes odeurs, des nerfs pour sentir les belles couleurs et pour nous délecter au contact des corps polis, nous avons une faculté élémentaire pour percevoir le beau; elle a son but à elle et ses moyens à elle. La poésie est le produit de cette faculté, elle s’adresse au sens du beau et non pas à un autre. Le principe de la poésie est strictement et simplement l’aspiration humaine vérs une beauté supérieure, et la manifestation de ce principe est dans un enthousiasme, une explosion de l’âme, — enthousiasme tout à fait indépendant de la passion qui est l’ivresse du cœur, et de la vérité qui est la pâture de la raison ».

Car de la poésie, on doit bannir non seulement

(1) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 1319,119:720.

la morale, mais encore la passion et la vérité : ce sont là les trois têtes de l’hydre : « L’hérésie de l’enseignement comprend comme corollaires inévitables l’hérésie de la passion, de la vérité et de la morale ». Il faut écarter la passion, « car la passion est naturelle, trop naturelle pour ne pas introduire un ton blessant, discordant, dans le domaine de la beauté pure, trop familière et trop violente pour ne pas scandaliser les purs désirs, les gracieuses mélancolies et les nobles désespoirs qui habitent les régions surnaturelles de la poesie » (1).

La vérité non plus ne doit pas hanter ces régions. La poésie « n’a pas la Vérité pour objet, elle n’a qu’elle-même. Les modes de démonstration des vérités sont autres et sont ailleurs. La vérité n’a rien à faire avec les chansons. Tout ce qui fait le charme, la grâce, l’irrésistible d’une chanson enlèverait à la vérité son autorité et son pouvoir. Froide, calme, impassible, l'humeur démonstrative repousse les diamants et les fleurs de la Muse; elle est donc absolument l'inverse de l’humeur poétique » (2). Et de même que, selon Edgar Poe, il ne saurait y avoir de poème en prose puisque la

(1) Traduit et cité par Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 208.

(2) Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 18, 19, 20,21.

beauté, qui est le but de la poésie, ne saurait se passer des ornements du vers, de même « après Edgar Poe, le conte en vers, n’existe plus » (1), car la vérité, qui est le but de la nouvelle, rejette tous les vains ornements.

Le sens du beau est donc nettement distinct de l’intellect et de la passion; mais quel est son but et sa fonction propre ? « C’est, répond Baudelaire, cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel ». Envisagé sous ce jour, le sens du beau se confond avec ce qu'Edgar Poe appelle l’imagination : « Pour lui, l'imagination est la reine des facultés; mais par ce mot, il entend quelque chose de plus grand que ce qui est entendu par le commun des lecteurs. L’imagination est une faculté quasi divine qui perçoit tout d’abord, en dehors des méthodes philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies ». Ainsi le rôle de l’imagination, la fonction de la poésie sont d’une noblesse dont la vie humaine ne nous offre pas d’autre exemple : « La soif insatiable de ce qui est au-delà et que révèle

(1) Théodore de Banville, Petit traité de poésie française, p. 138.

Voir aussi Léon Lemonnier, Revue de Littérature comparée, octobre 1925 : Edgar Poe et Théodore de Banville.

la vie, est la preuve la plus vivante de notre immortalité. C’est à la fois par et à travers la poésie... que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau ».

Le plus grand de tous les poètes, c’est donc celui qui, comme Edgar Poe, « a trouvé des moyens Iouveaux, des procédés inconnus pour étonner l'imagination, pour séduire les esprits assoiffés de beau ». Et plus encore que par son horreur de Ia vie, Edgar Poe mérite la gloire « par son amour du Beau, par sa connaissance des conditions harmoniques de la beauté >». En définitive, c’est son < amour insatiable du Beau qui est son grand titre, c’est-à-dire le résumé de ses titres, à Faffection ct

au respect des poètes » (1).

() Baudelaire, Nouvelles Histoires extraordinaires, p. 13, 14 et 20; Histoires extraordinaires, p. 16, 29 et 31.

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