CHAPITRE I
A côté de cette image qu’on a de l’homme, quelle idée se fait-on de l’œuvre d'Edgar Poe ? et quelles sont les causes de son succès ?
Les unes sont tournées vers l’avenir, les autres se rattachent à la période littéraire qui s’achevait; c'est par ces dernières qu’il faut commencer, puisque aussi bien elles sont en rapport étroit avec le personnage que nous venons de décrire.
Les lecteurs romantiques ne furent pas dépaysés en ouvrant l’œuvre d'Edgar Poe; celui-ci représentait, à certains égards, en 1856, le vieux romantisme, le romantisme dans la pureté de sa tradition : « Les circonstances, les révolutions auront changé peut-être en Europe la direction du mouvement… pour lui, ne rencontrant pas sur sa route les mêmes accidents, il poursuivra sa ligne droite... Edgar Poe est un romantique de 1827 qui a été forcé d’émigrer aux Etats-Unis » (1).
(1) Louis Etienne : Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 493.
Dans son œuvre, tout se passe sur les scènes du Vieux-Monde, tous les décors sont barbouillés de couleur locale, ce ne sont partout que « tableaux romantiques » (1). Ces châteaux, ces salles de la Vieille Europe, Edgar Poe les décrit si bien comme les romantiques européens, que l’on croit qu’il a vraiment visitée au moins l’Angleterre, la France et l'Italie », qu’il a vu ces Italiens « dont il connaît les fêtes, les goûts et les conversations », et en particulier Venise, dont « il décrit les lagunes et le pont des Soupirs » (2). Il admire les « constructions inquiétantes et hautaines >» comme les vieux manoirs de la Grande-Bretagne, il « a, comme les décorateurs anglais, le goût d’une architecture épique et grandiose. Il aime l’ogive élargie, la fenêtre immense, les vitraux coloriés, les colonnettes effilées et pointues, le style Tudor, nuancé d’un reflet de style mauresque, les prisons sombres » (3).
Si la couleur locale a vieilli en 1856, le luxe reste à la mode en littérature. On se laisse griser par « ces appartements qu'aimait Baudelaire, et
(4) W.-L. Hughes, Avant-propos des Contes Inédits,
(2) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 495.
(3) Le Moniteur Universel, 7 avril 1857.
qu'Edgar Poe, dans ses descriptions, meuble avec un confort poétique, un luxe bizarre et une élégance mystérieuse » (1). Le premier ouvrage d’Edgar Poe que Baudelaire veut éditer sous forme de brochure, n’est-il pas « la Philosophie de l’Ameublement, idéal d’une chambre américaine » ? (2). Et il cite, en l’approuvant pleinement, cette déclaration de l’auteur américain : « Je ne placerai pas le héros de mon poème dans un milieu pauvre, parce que la pauvreté est triviale et contraire à l’idée de beauté. Sa mélancolie aura pour gîte une chambre magnifiquement et poétiquement meublée ». Partout, en effet, Edgar Poe témoigne d’un « goût immodéré pour les belles formes, surtout pour les belles formes singulières, pour les milieux ornés et les somptuosités orientales »(3). Il « a rêvé toute sa vie de palais magnifiques, de merveilleux jardins, dans lesquels il place des héros plus riches que des rois. Il ne conçoit pas le beau sans le magnifique » (4).
Baudelaire se délecte à l’énumération de ces richesses. Dans le Scarabée d’Or par exemple, « que la description du trésor est belle, et comme
-(1) Th. Gautier, Notice des Fleurs du Mal.
(2) A. de la Fizelière et G. Decaux, Bibliographie de Ch. Baudelaire, numéro 28.
(3) Nouvelles Histoires extraordinaires, page 21.
(4) Revue Contemporaine, 15 juillet 1857, p. 495.
on en reçoit une bonne sensation de chaleur et d’éblouissement !… En voici le compte exact : en monnaie, quatre cent cinquante mille dollars, pas un atome d’argent, tout en or, et d’une date très. ancienne; les pièces très grandes et très pesantes, inscriptions illisibles; cent dix diamants, dix-huit rubis, trois cent dix émeraudes, vingt et un saphirs et une opale; deux cents bagues et boucles d’oreiiles massives, une trentaine de chaînes, quatre-vingttrois crucifix, cinq encensoirs, un énorme bol à punch en or avec feuilles de vignes et bacchantes, deux poignées d’épée, cent quatre-vingt-dixsept montres ornées de pierreries. Le contenu du coffre est d’abord évalué à un million et demi de dollars, mais la vente des bijoux porte le total audelà. La description de ces trésors donne des vertiges de grandeur et des ambitions de bienfaisance » (1).
Mais ce n’est pas assez dire de ce décor qu’il est somptueux et romantique; c’est une « décoration de théâtre. j’ai effacé le mot mélodramatique », avoue un lecteur. Décor de mélodrame, en effet. « On peut quelquefois contester le goût du décor, on n’en peut pas contester la grandeur ni la sombre fantaisie ». Partout, des effets de lumière. Voici le palais du prince Prospero et les « sept grandes
(1) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 225.
salles éclairées du côté du corridor par leurs fenêtres flamboyantes ». Edgar Poe en effet aime « les transparents vigoureusement éclairés. Dans la Chute de la Maison Usher, la crevasse qui sillonne de haut en bas la funeste maison et que la lune rouge de sang allume comme un éclair, est un effet de transparent et de feu de Bengale » ().
Malgré cet amour immodéré du décor, Edgar Poe n’a guère écrit pour le théâtre, sauf quelques pages qui « montrent en fleur des qualités qui font songer à un Alfred de Musset cherchant sa voie. On voit ce qu'Edgar Poe aurait pu faire du drame romantique par un admirable fragment, Politien, où vivent des caractères vraiment humains, agités de passion turbulentes ou concentrées » (2).
Ils sont romantiques aussi, les personnages des. contes, « ces hommes aux nerfs tendus, aux facultés ardentes, plongeant à travers l'infini, à la volonté de fer, aiguë, tyrannique, saccadée, — ces femmes bizarres, hystériques, lucides, translucides, qui semblent animées d’une vie électrique et galvanisée (voyez Morella et Ligeia) » (3). On aime surtout « ses femmes, tristes, lumineuses et malades,
(1) Le Moniteur Universel, 7 avril et 14 juillet 1857.
(2) W.-L. Hughes, Contes Inédits, note 1, p. 250; et Avant-propos.
(3) Revue Française, mai 1858, p. 451.
mourant de maux bizarres, et parlant avec une voix qui ressemble à de la musique » (1). Quel admirable groupe de figures poétiques et touchantes ! « Toutes celles qu’il a chantées ressemblent à ces oiseaux blancs qui, avec des cris plaintifs, passent sur la mer par les temps d’orage. Ce sont des fantômes plutôt que des êtres vivants, mais des fantômes adorables d’amour et de tristesse. Léonore, Ulalume, Annabel Lee, Irène, Annette, Hélène, telles sont les douces et sombres figures qui passent tour à tour dans ses poésies. De chacune, il n’est guère question qu’une fois, puis elles disparaissent comme des ombres, comme des fantômes nocturnes au-dessus d’un lac » (2).
Ces personnages sont « peints d’une façon d’autant plus admirable, que tous sont Poe lui-même » (3). Comme les écrivains romantiques, « comme tous les grands écrivains, Edgar Poe prête aux personnages qu’il met en scène ses sensations et ses sentiments personnels ». Ses héros sont « le reflet de l’âme du poête » (4), « ils sont diverses incarnations de l'auteur. C’est Poe lui-même qui s’est mis en scène » (5). Tous les lecteurs sont unanimes à ce
(1) Baudelaire, Histoires extraordinaires, p. 31.
(2) Revue de Paris, 1° août 1864.
(3) M. Topin, Romanciers contemporains, p. 325.
(4) W.-L. Hughes, Contes Inédits, p. 263; Avant-propos. (5) Revue Française, mai 1856, p. 451.
sujet et répétent à l’envi : « C’est presque toujours. lui qui se place en scène, c’est en son nom personnel qu’il s'exprime » (1). « C’est toujours lui qui se met en scène : moi, je, dit-il dans tous ses récits, comme s’il ne pouvait se détacher, même par la fiction, de son intense personnalité. Peu d’écrivains se trouvent aussi fidèlement représentés par leur œuvre. On y sent palpiter son âme, ses désirs, ses illusions, ses désespoirs » (2). « Tous les contes d'Edgar Poe sont pour ainsi dire biographiques. On trouve l’homme dans l’œuvre » (3). Même dans les détails, on croit que les personnages de Poe reproduisent leur créateur; on lit par exemple cette phrase : « A ta requête, je me débarrasserai de cette nature que m'ont transmise mes ancêtres »; et l’on s’écrie : « N’a-t-il dû plus d’une foïs adresser une réponse semblable aux amis qui lui reprochaïient les excès auxquels îe portait son tempérament ? » (4).
Ainsi, dans son œuvre comme dans sa vie, « rien ne reste à l’état calme et froid. Tout s’agite, tout éclate, tout est fougueux, enflammé, intense dans sa concentration. Le style brille et crépite comme la flamme rougeûtre et mêlée d’ombres d’un feu
(1) Bibliothèque de Genève, mai 1852, p. 105.
(2) Revue Française, 1* octobre 1863.
(3) Baudelaire, Œuvres posthumes, p. 195.
(4) W.-L. Hughes, Contes inédits, note de la page 263.
de forge » (1). Les personnages subissent les « entraînements désordonnés de la passion » (2). Ils connaissent la haine farouche, celle qui inspire à Fortunato (3) « une vengeance odieusement satanique » (4). Ils connaissent aüssi l’amour fatal: « Il faut lire la terrible nouvelle intitulée le Rendez-vous pour bien savoir jusqu'où Edgar Poe savait pousser la passion dans le drame, tout ce qu'il mêlait de lugubre à l’amour, l’exaltation des caractères qu’il cherchait à peindre, les vastes horizons de l’autre vie où il précipitait des héros impatients de se réunir » (5).
() Revue Française, mai 1856, p. 451.
(2) W.-L. Hughes, Avant-propos.
(3) The Cask of Amontillado.
(4) Lettre d’Alfred Guichon à Baudelaire, 16 juillet 1860, reproduite dans Jacques Crépet, p. 370.
(5) Revue Française, 1* octobre 1863.